PENSEES
CICERON,
TRADUITES
Tour fervir à l'éducation de la Jeunefîèi
Far M. VAbbé d'Oliyet,
A PARIS,
. çCOIGNARD, à la Bibie for.
CheZ cGU ERIN, Frères , à S. Thomas d'Aquin*
M. DCC. XL IV.
: ^ .... J -Ji - •■- .i ...... i - J. X • .... I... a. ■?Tt
'ih /»'. •»•• *b fjS 4» •fr /»'. «fr -1. *^ * I
S 4> 4- 4> £ -4 '4 4 -4 4 -'4
SERENISSIMO
D E L P H I N O
J o s. Olivetus. .
U O D te Latine alloquor , S
renissime Delphine,
facio primùm , tibi ut obfequar ?
qui nôrim , te Latina quantopere
délectent : deinde ut hoc ipfum , Latinis de-
le&ari te , nôrint ex me quàm plurimi.
Quippe ita exiftimo , maximum Gallis om-
nibus fore ftudiorum incitamentum , fi co-
gnofcant fibi adolefcere Principern , alteram
fpem fuam , cui Mufarum contubernium
quamdiu setas induifit , in deliciis fuere fcrip-
tores Romani : quos inter eminet omnium ,
quibus mens laeva non eft , confenfione prin-
ceps M. T. Cicero , dignus plane quem novus
tibi ornatus ccmmendaret. Hanc nuper pro
vinciam audaciiis fufcepi , quàm confidera-
tius : neque enim ita ignoro ipfe memet ,
ut nefciam quantum id , quod feci , diftet à
Ai)
perfecto. Quanquam laboris mei fru&um à
te habui optatiflîmum. Per aiïiduam M. Tullii
lectionem id evênit , quod futurum profpe-
xeram : affecere fingulari quadam dulcedine
animum veri ac redti amantem loci prasfer-
tim illi , qui exprefla continent prascepta fa-
pientise : adeo , exerente naturâ vim fuam ^
cum Tullianis tui fenfus mirificè congruebant.
Hos igitur locos ^ quibus affectum te potifïi-
mum idoneis è teftibus intellexi , hîc , S e r e-
nissime Delphine , recognofces in
Gallicum converfos ? ut iis confultum fit ,
quos minus à latinitate paratos , ad utendum
fruendumque alliciet tui nominis infcriptio.
Ego vero in hac ipfa conficienda explicatione
verfatus fum eo libentiiis , quod me cogita-
bam non magis interpretem eue Ciceronis ,
quàm tuum. -Velit , faxit ille omnis fapientias
auctor , Deus immortalis , ut hi fatus efflo-
refcant in dies uberiiis , ac generofam indolent
iftam ufque exornent iis fru&ibus virtutum ,
quibus félicitas publica continetur. Vale.
Parifiis, Kal. Jan. M.DCC. XLIV-
PRÉFACE.
JE me fuis toujours fouvenu
de ce qui m'arriva dans une
partie de promenade à quatre ou
cinq lieues de Londres. Un ora-
ge m'ayant fait entrer dans la
première maifon,qui fe préfen-
toit à moi, je fus agréablement
furpris de la trouver habitée par
un François , que j'avois connu
dans ma jeuneffe, & qui , après
diverfes avantures , s'étoit mé-
nagé cette retraite , où il mon-
troit notre langue à des enfans >
dont les penfions le faifoient
fubfifter. J'eus la curiofité de fa-
voir quelle méthode on fuivoit
dans ces fortes d'écoles , qui font
affez communes en Angleterre»
A iî j
€ PRET ACE.
J'appris qu'ojfi y lifoit le Quinte-
Curce de Vaugelas , & qu'à
Faide du Latin > dont ces enfans
doivent favoir déjà les principes x
on tâchoit de leur faire enten-
dre le François : ce qui fervoit
à les exercer tout à la fois dans
les deux langues. Pendant notre
entretien > le père d'un de ces
penfionnaires nous joignit. Quel-
ques paroles qu'il m'adrefla, me
donnèrent lieu de lui dire que
j'entendrois volontiers fon fils
expliquer une page ou deux > à
l'ouverture du livre. Juftement
le volume s'ouvrit à la bataille
d'Arbelles. Mais l'explication
n'alla pas loin , fans que mon
Anglois l'interrompît par des ré-
flexions } qui ont fait naître ce
petit Recueil. Qu'ai-je befoin,
difoit-il > que mon fils ait la tête
remplie de toutes ces guerres ?
Je a en veux pas faire un Géné-
P R FF A CE. f
ral d'armée. Quand même il
pourroit le devenir > eft-ce dans
les livres qu'il apprendra fon mé-
tier ? Pourquoi n'avoir pas quel-
que autre Traduction > qui con-
tienne des maximes utiles > &
des principes capables de for-
mer un homme d'honneur?
Rien de plus fenfé que ce dit
cours. J'eus dès-lors la penfée
de mettre la main à l'œuvre 3
& je ne fais comment j'ai fi
long-temps différé l'exécution
d'un deifein , qui devoit me flat-
ter par plus d'un endroit. Pre-
mièrement , il ne doit pas être
indifférent à un Académicien y
de contribuer à répandre notre
langue chez l'étranger. Un au-
tre motif encore plus légitime r
c'eft qu'un pareil Ouvrage , pour
peu qu'il fût bon en fon genre y
cleviendroit la plus importante
le&ure des jeunes gens , la plus
I PRET A G E.
propre à leur infpirer le goût
des vertus , fans quoi Ton ne fau-
roit être^ ni heureux foi-même y
ni utile à la fociété.
Pour arriver en même temps
au double but que je me pro-
pofois y il falloit néceflairement
une Traduction , & je n'avois
pas à balancer fur le choix de
l'original. Où aurois-je trouvé,
ôp la belle Latinité , & l'excel-,
lente Morale , mieux réunies que
dans Cicéron ? Mais, comme la
plufpart de fes Ouvrages ren-
ferment diverfes chofes , ou qui
paffent l'intelligence des enfans y
ou qui ne font pas toutes de la
même utilité y il m'a paru que
je devois faire un choix , & me
borner prefque à des penfées dé-
tachées. Auffi-bien les enfans ne
font-ils guère capables de pren-
dre la fuite d'un long difcours.
Je ne crois pas non plus y que
PRPFÀCR ?
des fentences énoncées laçons
quement > puiffent leur conve-
nir. Une penfée , à moins que
d'être développée , & mife dans
un certain jour, eftobfcure pour
eux : ou, quand même la clarté
feroit jointe à la brièveté , il y
auroit encore à craindre que ce
qu'on appelle fentence, ne vînt
à paffer trop vite pour fixer leur
imagination volage. Par cette
raifon; fût-elle la feule, j'aurois
préféré Cicéron àSénèque. Mais
d'ailleurs > j'avois une bien plus
ample moifToa à faire dans l'un %
que dans l'autre : car > comme
Ta très-bien dit le Cardinal du
Perro n P il y a plus en deux pages
de Cicéron j qui penfe beaucoup y
& dont l'efprit marche toujours,,
quen dix pages de Sénèque , qui
tourne fans celle autour de la
même penfée > & revient tou^
jours fur fes pas*
io PRFFACE.
On me dira que Cicéron perd
infiniment à être ainfi découfu.
Car la fupériorité de fon mérite,
& ce qui le met au-delïus , peut-
être y de tous ceux qui écrivi-
rent jamais , ce n'eft pas feule-
ment une continuité de penfées
vraies , folides j lumineufes : ce
n'eft point le fecret de s'énon-
cer avec des grâces, qui n'ap-
partiennent qu'à lui : c'eft prin-
cipalement l'art d'arranger , ôc
de lier fes penfées y ou pluftôt
de les enchaîner. Mais à cela
je répons j qu'il eft queftion ici
de tourner Cicéron à notre pro-
fit y fans nous mettre en peine
de fa gloire , qui peut aifément
fe pafler de nous.
J'y nuirois dans l'efprit de ceux
qui ne le connoiflent point d'ail-
leurs > fi je manquois d'avertir
que ce Volume , loin de renfer-
mer tout ce qu'il a dit de bon^
PRET A CE. îï
n'en contient qu'une fort petite
partie. J'ai dû me proportion-
ner aux befoins des enfans. Quin-
tilien compare leur efprit à des
vafes y où la liqueur n'entrera
qu'étant verfée goutte à goutte.
Il faut donc peu de le&ure à cet
âge-là y mais une leÛure bien
choifie , & qui foit fréquem-
ment répétée.
Je n'ai prefque rien pris des
Offices y parce qu'ils doivent être
lus &. méditez d'un bout à l'au-
tre. On feroit inexcufable de les
donner par lambeaux. Tout y
eft d'une égale néceffité > d'une
égale beauté. Tout s'y tient. Un
principe amène l'autre > & fou-
vent a befoin de l'autre y pour
faire fentir que la Morale ne fait
toute entière qu'un feul corps >
dont les parties font tellement
liées y tellement inféparables y
qu'à bien examiner la nature de
ii PEFFACET.
nos devoirs , & celle du cœutf
humain , fi Ton n'eft pas hon-
nête homme en tout y il s'en-
fuit de-là qu'on ne Teft en rien.
Véritablement y la Morale de
Cicéron ^ quoiqu'on la piaffe re-
garder comme l'extrait de tout
ce que les Païens ont penfé de
plus judicieux , & de plus fo-
lide y doit cependant être> tan-
tôt épurée , tantôt appuyée par
celle de l'Evangile. Où la Rai-
fon humaine paroîtroit nous laif-
fer dans une forte d'incertitude*
k Révélation divine vient à no-
tre fecours. Voilà ce qu'un ha-
bile maître fera fentir à des en-
fans. Quand , par exemple , Ci-
céron parle des Dieux, un petit
mot leur fera comprendre que
ce pluriel bleffe > non feulement
la Religion , mais le fens corn*
mun. Quand ils verront ce que
des Païens ont jugé des plaifics ^
PRE' F A CE. ï5
-des pafiïons , des richefles > des
vrais biens , ôc des vrais maux :
à ces belles maximes 3 on join-
dra les grands motifs , que le
Chrétien fe met devant les yeux.
Quand on leur fera lire le Songe
de Scipion , ne fera-ce pas une
oçcaûon toute naturelle de leur
expliquer ce que la Foi nous
enfeigne de l'autre vie ?
Pour former donc le Chré-
tien , il faut ajouter fouvent ôc
beaucoup à la Morale de Ci-
céron. Mais auffi > en formant
l'homme d'honneur > elle difpofe
nn enfant à recevoir ôc à con*
ferver dans fon cœur les pré-
ceptes de la Religion, Vous ne
fauriez trop lui répéter , qu'il a
une ame , une confcience y une
loi naturelle , d'où réfultent de
vrais devoirs : ôc qu'indépendam-
ment de toute Religion écrite >
s'il manque de probité j il de-
ï4 PRET ACE.
vient aux yeux de quiconque
fait ufage de fa Raifon , un ob-
jet de mépris > & d'horreur. Af-
furément les vertus de Socrate
ne peuvent nous fuffire : mais
commençons par les avoir. Tout
édifice qu'on bâtiroit fans ce fon-
dement , ne fera pas de longue
durée. Au lieu que dans l'homme
fincérement vertueux , il eft rare
que la Religion perde fes droits ;
& plus rare encore > qu'après les
avoir perdus, elle ne vienne pas
tôt ou tard à les recouvrer.
Quoique mon deffein, encore
une fois > ait été de rendre fer-
vice aux étrangers, qui , à l'aide
du Latin , étudient le François ;
il me femble que mon travail
pourroit aufïi être de quelque
utilité dans nos écoles , où à
l'aidé du François, on étudie le
Latin. Je ne parle point des Col-
lèges : ils font gouvernez par des
PRFFACE. ij
hommes prudens > qui favent
mieux que moi quelle route eft
la meilleure. Je parle de ces pe-
tites écoles , qui tous les jours
fe multiplient aux environs de
Paris , & dans les provinces.
Au lieu d'y faire voir des Trai-
tez entiers > qui demandent qu'on
foit verfé dans les difputes du
Portique & du Lycée , aujour-
d'hui peu connues : il ne feroit
pas moins avantageux pour le
difciple y que commode pour le
maître , de s'attacher à des paf-
fages inftrudlifs , & mis à la por-
tée de toute forte d'efprits > ou
par la tradu&ion même , ou par
de courtes remarques. On en-
feigneroit des chofes , en même
temps que des mots. On cultive-
roit la Raifon > en même temps
que la mémoire. A l'utilité > on
joindroit la facilité. Car les grands
principes de la Morale ont cela
f€ PRPFÂCE;
de particulier , que la nature les
ayant gravez y ou du moins
crayonnez dans Famé de tous les
hommes ; lorfqu'on les montre
à un enfant , il croit ne voir que
ce qu'il favoit déjà ; & lui-même
il eft fon principal interprète *
parce qu'il trouve un excellent
commentaire dans fon propre
cœur.
Mais ne nous bornons pas aux
études , qui fe font dans les éco-
les publiques* Pendant les va-
cances > ordinairement les enfans
fuivent leurs parens à la campa-
gne ; & c'eft là qu'un Ouvrage
dans le goût de celui-ci > pour-
roit être d'un plus grand fecours.
Quel devoir plus facré pour un
père y quelle obligation plus in-
difpenfable > que d'inftruire lui-
même fon fils ? Ajoutons : quelle
douceur plus fenfible , plus vive,
plus attrayante , quand les en-
trailles
PRETA CE. 17
Brailles paternelles font ce qu'il
eft à préfumer qu'elles font tou-
jours ? J'aime à me repréfenter
un homme livré au Public dans
le cours de Tannée , mais rendu
à lui-même pendant l'automne ^
loin du bruit , loin des impor-
tuns ; j'aime à me le repréfen-
ter dans le fein de fa famille ,
un Cicéron à la main > lifant avec
fon fils quelque beau trait de
l'Antiquité, & fe plaifant à rai*
former là-deffus, moins, en ap-
parence y par forme d'avis y que
par hafard. Ainfî pénètre dans
une ame encore tendre , le pré-
cieux germe , d'où éclorra l'hon-
nête homme > le grand homme r
le bon magiftrat , le bon citoyen.
Toutes les leçons du précepteur
le plus favant, & le plus appli-
qué , ne valent pas ce qu'un père
dit à propos : parce qu'un enfant
lait , & il ne s'y méprend point*,
B
iS FRF F ACE.
que Punique but de fon père efî
de travailler à le rendre heu-
reux y ôc digne de l'être..
Je finis par un pafTage r qui
s'eft préfenté fouvent à mon ef-
prit , mais que je ne traduirai
point , de crainte d'offenfer no-
tre fièele. On fait ce que les
moeurs étoient devenues à
Rome , dans le temps où Cicé-
ron écrivoit. On fait ce qu'a-
voient produit alors une opulen-
ce mal diftribuée , un luxe outré r
une impunité trop générale /mais
fur-tout le mépris des bienféan-
ces , qui ne vient qu'après un
long oubli des devoirs > & qui
met comme le fceau à la dépra-
vation. Je ne veux pas dire que
bous en foyons là. Je dis feu-
lement, que les mefures qu'on
prendroit aujourd'hui pour dé-
tourner une contagion pareille y
ne viendroient pas d'une terreur
PRFF A CE; 19
panique , ni d'un zèle préma-
turé. Quoi qu'il en foit , voici la
citation Latine,, dont je voulois
parler.
Quod munus reipublicœ ajferre
majus , meliufue pojjumus , quàm
fi docemus atque erudimus juven-
tutem ? his prœjertim moribus >
atque temporibus, quibus itapro-
îapfa eft , ut omnium opibus re-
frenanda , ac coercenda fit. Cic.
de Divin. II,- 2.
Bij
20
Ê X X K*j(X X g
IX X X XX X X-1
M. T U L L I I
CICERONIS
ECLOG^l.
E
U ID ( i ) p^^/f ^
apertum 9 tunique perjpicuum,
ckm cœlmn fufpeximus ,
lefiiaque contemplati Jumas ,
^#470 ^ aliquod numen prœftantij[m&
mentis 5 ^ regantur ?
Qiiod qui dubitet , fane intelligo 9
cur non idem , foi fit , fit ,
i?i/^re pç/T^r. Quid emm efl hoc Mo evi-
dentius ? Quod ni fi cognitum comprehen-
fâmque aniwis haberemus , non tam fia-
hïlis opinio permaneret , nec confirmai
( 1 ) De .Nat. Deor. lib. IL cap. %«.
11
t è $ @ ® è $ 3
I®. ®. ® ® f #' ®i
PENSÉES
de:
CICERON.
*$* cr # Religion.
EUT -ON regarder le
Ciel 8c contempler tout
ce qui s'y palfe , faris voir
avec toute l'évidence pofïï-
ble, qu'il eft gouverné par une fu-
prême 5 par une divine Intelligence ?
Quiconque auroit quelque doute
Jà-dellus 3 je crois qu'il pourroit auffi-
tôt douter s'il y a un Soleil. L'un eft-
il plus vifible que l'autre? Cette per-
fuafion, fans l'évidence qui l'accom-
pagne , n'auroit pas été fi ferme & Ci
«durable > elle n'auroit pas acquis de;
il Pense' es
îur dhiturnltate temporis , nec una cunt
fcculis Atatibufique hominum inveterare
potuijfet. Eumm videmus , cœteras opi-
niones fittas aique varias diuturnitate
extabuijfe. Quis enim hippocentaurum
fuijfe , aut chim&ram putat ? qua- ve anus
tam excors inveniri poteft , quœ Ma ,
quœ quondam credebantur apud wfero*
gortenta , extimefcat ? Opinionum enim
commenta delet dies : natitrœ judicia con-
firmât. Laque & m noflro popido , & in
c&teris , deorum cultus religion unique
fantlitates exiflunt in dies majores > ai-*
que meliores*
Frœclarè ( 5 ) Anjloteles 5 Si effent 3
(2) Hîpbc centaure , animal fabuleux*
moitié homme , moitié cheval. On prétend
que ce font les Theffaliens , qui trouvèrent
Part de dompter les chevaux. Les premiers
hommes qu'on vit à cheval, parurent ne
faire qu'un corps avec le cheval même , &
donnèrent lieu à la fable de THippocen*-
taure.
( ; ) La Chimère , félon les Poètes ,
étoit un monftre qui avoit la tête d'un lion,
le corps d'une chèvre, & la queue d'un dra-
gon. Bellérophon , monté fur Pégafe , dé-
fit la Chimère. On peut voir dans les Au-
DE ClCERON. tf
îîouvelles forces en vieillilTant ; elle
n'auroic pu réfifter au torrent des
années, & palier de fiècle en fiècle jus-
qu'à nous. Tout ce qui n'étoit que
fi&ion , que faulleté , nous voyons que
cela s'eft diiïïpé à la longue. Perfonne
croit-il encore aujourd'hui , qu'il y
eut jamais (2) un Hippocentaure, une
(5) Chimère ? Les monftres (4) horri-
bles qu'on fe figurait anciennement
dans les enfers , font-ils encore peur
à la vieille la plus imbécille du monde ?
Avec le temps les opinions des hom-
mes s'évanouïlTènt , mais les jugemens
de la Nature fe fortifient. De-là il arri-
ve parmi nous & parmi les autres peu-
ples , que le culte divin & les pratiques
de Religion s'augmentent, & s'épu^
rent de jour en jour.
Ariftote dit très-bien : Sùppofons dès-
hommes qui enflent toujours habité fous
teurs qui traitent de l'origine des Fable?,
les divers fens qu'ils donnent à celle-ci-
.(4) Cerbère , les Parques, les Hume-»
Eides , ou les Furies , &c.
( 5 ) D* JKfcr. Deor. IL $7. 38,.
24* P E N S E5 Ê S
inquit , qui fub terra femper habita-
vilïent , bonis & illuftribus domici-
liis , quce ellent ornata fîgnis atque
pi&urîs , iiiilrudâque rébus iis omni-
bus ? quibus abundant ii qui beati pu-
tantuf y nec tamen exilfènt unquam
fupra terram : accepiiïent autem fa-
mâ & auditione elfe quoddam numen,.
8c vim deorum : deindealiquo tempo-
£e, patefa&is terra* faucibus , ex illis
abditis fedibus evadere. in hœc loca
qux nos incolimus 5 atque exire po-
tuiiTent : cùm repente terram v& ma-
ria, cœlùmque vidiilent : nubium ma-
gnitudinem , ventorùmque vim co-
gnoviflent, afpexiiréntque fbîem, ejûf-
que tum magnitudinem , pulchritudi-
némque , tum etiam efiicientiam co-
gnoviffent 5 quôd is diem efficeret , to~
to cœlo luce diffusa : cùm autem ter-
ras nox opacaiîet , tum cœlum totum
cernèrent aftris diftin&um & orna-
tum , lunxque luminum varietatem*
tum crefcentis 5 tum fenefcentis 5 eo-
nimque omnium ortus <k occafus , at-
que in omni œternitate ratos immu-
tabiléfque curfus : hxc cùm vidè-
rent 5 profeéto & elle deos x &c hxc
t>t C î c ê o n; t$
terre dans de belles & grandes matfons >
ornées de fiatues & de tableaux , four-
fîtes de tout ce qui abonde chez, ceux que
Von croit heureux. Suppofons , que fans
être jamais fortis de~là ? ils enflent pour-
tant entendu parler des Dieux ; & que
tout d'un coup la terre venant à s'ouvrir ,
ils quittaient leur féjour ténébreux pour
venir demeurer avec nous, Qiie penfe-
r oient-ils ) en découvrant la terre , les
mers , le ciel? En confidérant l * étendue
des nuées , ta violence des vents ? En
jetant les yeux fur le Soleil ? En ob-
fervant fa grandeur , fa beauté > Vef-
fufion de fa lumière qui éclaire tout ? Et
quand la nuit auroit obfcurci la terre z
que diroient-ïls en contemplant le ciel tout
parfcmé d'aftres dijferens ? En remar-
quant les variétés Jurprenantes de la
Lune y fon croiffant, fin décours ? En
obfervant enfin le lever & le coucher de
tous ces ajhes , & la régularité invic*
lable de leurs mouvemens ? Pourroient-
ils douter quil ny eut en effet des Dieux 9
& que ce ne fut là leur ouvrage ? j
Ainfi parle Anftocc. Figurons-nous
pareillement d'épaiiïes ténèbres ■ fem-
blablesà celles dont le mont Etna,
C
l6 P E N S E5 E S
tanta opéra deorum elle arbitraren-
tur.
Atque bdic quïdem ille. Nos amerri
tenebras cogitemus tantas , quanta qvion*
dam erupùone JEtridorum igrixum finiti-
mas regiones obfcuravijfe dicuntur , ut
per bidiutm nemo homïnem homo agnofce*
ret : ckm autem tertio die fol illuxijjet ,
tum ut revixijfe fibi <viderentur. Qjibd (i
hoc idem ex œternis tenebris continge-
ret 9 ut fubito lucem afpiceremus : qu&-
nam fpecies cœli videretur ? Sed ajjidui-
tate quotidiana y & conjuetudine oculo*
rum , ajfuefcunt animi : neqvie admiran*
tur , neque requirunt rationes earum re~
rum, quas femper vident : proinde quafi
novïtas nos magis , quhm magnitudo re-
rum , debeat ad exquirendas caufas
excitare.
Quis enim hune homïnem dixertt i
qui chm tam certos cœli motus , tam ra-
jtos aflrorum ordims y tdmque omnia inter
fe connexa & apta viderit , neget in h\s
ullam inejfe rationem , edque cafu fieri
dicat , qu& quanto confdio gerantur ,
nullo conjfilio ajjequi pojfumus ? An clim
machinatïone quadam moveri aliquid vi-
demus , ut fphœram , ut horas , ut alia
BE Cl CEROM, %J
par rirruption de Tes fiâmes , couvrit
tellement fes environs r que Ton fut
deux jours , dit-on , fans pouvoir fe
connoître > &c que le troificme jour,
le Soleil avant reparu > on fe croyoit
reflufcité. Figurons-nous , dis-je5 qu'au
fortir d'une éternelle nuit 5 il nous ar-
rive de voir la lumière pour la pre-
mière fois: quelle impreiïion feroit
fur nous la vue du Ciel ? Mais parce
que nous fommes faits à le voir 5 nos
efprits n'en font plus frappez 5 & ne
s'embarralTent point de rechercher les
principes de ce que nous avons tou-
jours devant les yeux. Comme fi c'é-
toit la nouveauté , piuftôt que la gran-
deur même des chofes , qui dût exciter
notre curiofité.
Eft-ce donc être homme ; que d'at-
tribuer , non à une caufe intelligente,
mais au hafard , les mouvemens du
ciel fi certains , le cours des aftres fi
régulier 3 toutes chofes fi bien liées en-
femble, fi bien proportionnées, &
conduites avec tant de raifon , que
notre raifon s'y perd elle - même >
Quand nous voyons des machines qui
fe meuvent artificiellement , une fphé-
ï S P t N S E* E S
fermulta : non dubitamus quin Ma ope*
raflât ratïonis : cum autem impetum
cœli admirabili cum celeritate moveri
vertlque videamus > conflantiffîmè confia
cientem viciffitudines annwerfartas , cum
fumma falute & confervatione rerum
omnium : dubitamus , quin ca non folum
ratione fiant , fed etiam excellenti qua-
dam divinàque ratione ? Licet enimjam,
remotâ fubtilitate difputandi , oculis quo-
dammodo contemplari pulchritudinem re-
rum earum , quas divinâ providentiel
dicimus conftitutas.
Cum (6) videmus fpeciem primum
candorémque cœli ; deinde converflonii
celeritatem tantam , quantam cogitare
non pojfumus ; tum vicïjjitudines dierum
atque noïïium , commutationéfque tem-
porum quadripartites , ad maturitatem
frugum & ad temperationem corvorum
aptas ; eoràmque omnium moderatorem*
& diicem folem ; lunamque accretione &,
(O Tufcul. I. 28 » & 2p.
i
DE ClCERON. 1$
te, une horloge, & autres femblables ;
nous ne doutons pas que Fefprit n'ait
eu part à ce travail. Douterons-nous
que le Monde foit dirigé , je ne dis pas
Amplement par une Intelligence , mais
par une excellente, par une divine
Intelligence, quand nous voyons le
Ciel fe mouvoir avec une prodigieufe
vîtelïe , & faire fuccéder annuellement
Tune à l'autre les diverfes faifons , qui
vivifient , qui confervent tout ? Car
enfin , il n'eft plus befoin ici de preu-
ves recherchées : il 11 y a qu'à examiner
des yeux la beauté des chofes, dont
nous rapportons rétabliiîement à une
Providence divine.
Quand nous regardons la beauté &
la fplendeur du Ciel ; la célérité de
fon roulement , qui eft fi grande qu'on
ne fauroit la concevoir ; la vicifïïtude
des jours Se des nuits ; le changement
des quatre faifons , qui fervent à mûrir
les fruits , & à fortifier les corps ; le
Soleil, qiji eft le modérateur & le chef
de tous les mouvemens céleftes 5 la
Lune y dont le croiiïant &: le décours
C iij
$o Pense* es
diminutione htminis , quafî fafiorum ne*
tantem & fîgnificantem die s ; tum ineo-
dem orbe > in xn partes diftributo 9
(juin que fit lias ferri , eofdem curfus con-
jîantiffïmè fervantes , difparibus inter fe
moîibus s noclurnamque cœli formant un-
dique fideribus ornatam s tum globum
terra eminentem ê mari , fixum in medi*
mundi univerfi loco , duabus oris diftan-
tibus habitabilem & cultum : quorum
altéra , quam nos incolimus , fub axe
gofîta ad flellas feptem> unde
Horrifer
Aquilonis ftridor gelidas molitur
nives :
altéra Àufiralis , tgnoîa nobis , quam
wcant Grœci àvv^'^sl : citeras partes
incultas , quod aut frigore rigeant , aut
urantur calore : hîc autem , ubi habita-*
mus > non intermittit fuo ternpore
Ccelum nitefcere 3 arbores fron-
defcere ,
Vices lcetific^E pampinis pubefcere1
( 7 ) Par les Fa/les , il faut entendre ici en
général , les jours du mois. Car les jours
ouvriers s'appeloient chez les Romains a
lafii dies , & les jours de fête , nefafiL
*
DE ClCERON. JX
femblent faits pour nous marquer
(7) les Fartes 5 les Planètes5qui3avec des
mouvemens inégaux 5 fourniilent éga-
lement la même carrière > fur un même
cercle divifé en douze parties ; cette
prodigieufe quantité d'étoiles , qui
durant la nuit décorent le Ciel de tou-
tes parts.
Quand nous jetons enfuite les yeux
fur le globe de la Terre , élevé au def-
fus de la Mer , placé dans le centre du
Monde 5 & divifé en quatre parties 5
deux defquelles font cultivées 5 la
Septentrionale que nous habitons ,
TAuftrale qui nous eft inconnue 5 8c
le refte inculte , parce que le froid ou
le chaud y domine avec excès.
Quand nous obfervons que dans
la partie où nous fommes , on voit
toujours au temps marqué 5
Une clarté plus pure
Embellir la nature ;
Les arbres reverdir $
Les fontaines bondir s
L'herbe tendre renaître *
Le pampre reparohre ;
Les prêfens de Cens emplir nos ma*
gaûns s
Ciiij
5 2. Pensées
Rami baccarum tibertate incur-
vefcere ,
Segetes largiri fruges 5 florere
omnia,
Fontes fcatere 3 herbis prata con-
veftirier :
tum multitudinem pecudum , partim ad
vefcendum , partim ad cuit us agrorum ,
partim ad vehenditm , partim ad ccrpora
wefticnda ; hominémque ipfum , quafi
contemplât or em cœli> ac deorum , ipfortim-
que cultorem s atque hominis utilitati
étgros omnes & maria parentïa.
Hac igitur & alla innumerabilia
cura cemimus , pojfumufne dubhare >
quin ht f profit aliquis <vel effeclor , fi hœc
nata funt y ut Tlaioni videtur : vel , fi
femper fuerint , ut Ariftoteliplacet , mo-
derato r tanti operis & muneris £
Hic (8) ego non mirer ejfe quemquam^
qui fihi perfuadeat , corpora qiudara [oli~
da atque indwidua vi & gravit ate ferrie
mundâmque ejjici ornatïjjimum, & puU
çherrimum ex eorum corporum conçurfio*
( 8) De Nat. Deor.II. 37*
DE ClCERON, 33
Et les tributs de Flore enrichir nos
jardins.
Quand nous voyons que la terre
eft peuplée d'animaux 5 les uns pour
nous nourrir 5 les autres pour nous
vêtir ; ceux-ci pour traîner nos far-
deaux 3 ceux - là pour labourer nos
champs : que Fhomme y eft comme
pour contempler le Ciel , & pour ho-
norer les Dieux : que toutes les cam-
pagnes , toutes les mers obéiflent à
fes befoins.
Pouvons-nous à la vue de ce fpec-
taele y douter qu'il y ait un être , ou
qui ait formé le monde , fuppofé que,
fuivant l'opinion de Platon , il ait été
formé ; ou qui le conduife & le gou-
verne ? fuppofé que , fuivant le fenti-
ment d'Ariftote ? il foit de toute éter-
nité ?
Ici ne dois-je pas m'étonner qu'il y
ait ( 9 ) un homme qui fe perfuade ,
que de certains corps folides & îndi-
vifibles fe meuvent d'eux-mêmes par
(9) Epicure , chef d'une feSe de Philo-
fophes affez. connue.
3 4 P E N S E* Ë S
ne fortuit a ? Hoc qui exiflimat flerî pc**
tutjfe , non intelligo, cur non idem putet , fi
innumerabiles unius & vïg'mti forma lite-
rarum vel aure& , vel quales libet , ait-
que conjiciantur , pojfe ex his in terram
excujfis annales Ennii , ut deinceps legi
pojjint 5 effici : quod nefcio an ne in uno
quidem verju poffit tantum voler e fortu~
na. IJîi autem quemadmodum ajfeverant,
ex corpufculis non colore , non qualitate
aliquà , quam miinm Graci <vocant ,
non fenfu prœditis , fed concurrenlibus te-
rrier è atque cafu , mundum ejfeperfeflum f
vel innumerabiles potins in omni punfîo
temporis altos nafci , alios interire ? Quod
fi mundum efficere potefl concurfus atomo-
Yum , cur porticum , cur templum , cur
domum , cur urbem non potefl ? qiu funt
minus operofa , & multo quidem facilior a*
( i ) On veut que ce partage de Cicéron
ait fervi à faire inventer Fart de l'Imprime-
rie.
(z) La couleur, la chaleur, & autres
qualitez fembJables, ne conviennent, félon
Epicure , qu'à des compofez. Les atomes
n'ont de propriétés naturelles , que la gran-
deur , la peianteur , & ce qui réfulte effen-
tiellement de la figure, comme d'être rude
ou poli.
DE C I C E R 0 N. J|
leur poids naturel ; & que 5 de leur
concours fortuit ? s'eft fait un monde
d'une fi grande beauté ? Quiconque
croit cela poffible 5 pourquoi ne croi-
roit-il pas que fi Ton jetoit à terre
quantité de caractères d'or , ou de
quelque matière que ce fût , qui re-
préfentaflènt ( i ) les vingt Se une
lettres , ils pourroient tomber arran-
gez dans un tel ordre , qu'ils forme-
roient lifiblement les Annales d'En-
nius } Je doute fi le hafard rencontre-
roit allez jufte pour en faire un feul
vers. Mais ces gens-là , comment af-
fûrent - ils que des corpufcules qui
nom point de couleur , point ( i ) de
qualité , point de fentiment 5 qui ne
font que voltiger au gré du hafard ,
ont fait ce monde-ci : ou pîuftôt 3 en
font à tout moment d'innombrables,
qui en remplacent d'autres ? Quoi,
fi le concours des atomes peut faire
un monde , ne pourroit - il pas faire
des chofes plus aifées , un portique,
un temple, une maifon, une ville à
P £ N S e' I S
Firmijfîmum ( 3 ) hoc afferri videtur i
cur deos effe credamus , quod nulla gens
tam fera , nemo omnium tam fit imma-
nis , cujus mentem non imbuerit deorum
epinio. Multi de dus prava fentiunt : id
enim -vitiofo more efficifolet : omnes tamen
ejfe vim & naturam divin am arbitran-
te. Nec <vero id collocutio hominum , aut
confenfus efficit : non infiitutis opinio ejl
confirmata > non legibus. Omni aittem in
re confcnfio omnium gent'mm , lex nature
j>utanda eft.
Xoges ( 4 ) me , quid aut quaîe fit
deus ? AuEiore utar Simonide : de quo
cum qudfivijfet hoc idem tyrannus Hiero^
deliberandi causa fibi unum diem foftu-
lavit. Cum idem ex eo pofiridie qu&re-
ret , biduum petivit. Cum fœphts dupti*
( 3 ) Tufcul. I. 1$.
( 4 ) De Nat. Deor» I. zis
DB ClCERÔN. 37
Une très-forte preuve de Pexiftence
des Dieux5c'eft qu'il n'y a point de peu-
ple allez barbare5point d'homme allez
farouche 5 pour n'avoir pas l'efprit im-
bu de cette opinion. Plufieurs peuples,
à la vérité, n'ont pas une idée jufte
des Dieux : ils fe laiflTent tromper à
des coutumes erronées : mais enfin ils
s'entendent tous à croire une puiflànce
divine , un être fuprême. Et ce n'eft
point une croyance qui ait été con-
certée ; les hommes ne fe font point
donné le mot pour l'établir : leurs
loix n'y ont point de part. Or , dans
quelque matière que ce foit , le confen-
tement de toutes les nations doit fb
prendre pour loi de la Nature.
Vous me demanderez ce que ceit
que Dieu? Je ferai avec vous , comme
Simonide avec le tyran Hiéron , qui
lui propofoit la même queftion. D'a-
bord il demanda un jour pour y pen-
ferrie lendemain, deux autres jours:
& comme chaque fois il doubloit le
3 S Pense5 es r
caret numerum dierum , admiranfque
Hiero reqidreret , cur ita faceret : Quia,
quanto, inquit, diutiùs confidero, tanto
mihi res videtur obfcurior. Sed Simoni-
dem arbitror , ( non enim poeta folkm fua*
vis , verkm ctiam c&teroqui dothts , fa-
piénfque traditur ) quia multa venirent
in mentem âcuta atque fubtilta , dubi*
îantem , quid eorum ejjet veriffimum %
defverajfe vmnem veritatem.
Ncc vero (6 ) Deus ipfe , qui tntelli-
gitur à nobis , alto modo ïntelligi potefl y
nifi mens foluta qu&dam & libéra, fe-
gregata ab omnï concretione mortali ,
omnia fen tiens & movens 3 ipfaque pr<&~
dva moi u f empiler no.
(5)11 n'eft donné qu'au Juif & au Chré-
tien , d'avoir une parfaite idée de l'eflence
divine. Car les anciens Philofophes n'ayant
pas connu la création proprement dite , &
ayant cru l'éternité de la matière , ils ne
pouvoient tirer de ce faux principe , que de
fauffes conféquences.
DE ClCERON. 59
nombre des jours quil demandoit ,
Hiéron voulut en favoir la caufe. Parce
que , dit-il , plus fy fais réflexion , plus
la chofe me par oh obfcure. Ce qui me fait
juger que Simonide, qui n'étoit pas
feulement un Poète délicat , mais qui
d'ailleurs ne manquoit ni d'érudition ,
ni de bon fens , perdit à la fin toute
efpérance de trouver ( y ) la vérité ;
après que Ton efprit fe fut promené
d'opinions en opinions 3 les unes plus
fubtiles que les autres , fans pouvoir
trouver la véritable.
On ne peut concevoir Dieu, que
fous Tidée ( 7 ) d'un efprit pur , fans
mélange j dégagé de toute matière cor-
ruptible ; qui connoît tout, qui meut
tout , & qui a de lui-même un mouve-
ment éternel.
( ,6 ) Tufcul. t. 27.
(7) Plufîeurs Modernes ont fbutenu} que
la notion de pur efprit ne fe trouvoit pas
dans les Anciens. Je leur demanderois vo-
lontiers, s'ils ont, pour exprimer cette no-
tion , des termes moins équivoques , &
plus décififs , que ceux qu'ils lifent ici ?
Pensais
Ex ipfa ( 8 ) hominum folertia ejfe ait*
quam mentem > & eam quidem acriorem
& divinam > exiftimare debemus. Unde
enim hanchomo arripuit ? ut ait apud
Xenophontem Socrates. Quin & humo-
rem , & calorem , qui eft fufus in corpo*
re , & terrenam ipjam vijcerum folidita-
tem , an'tmum denique illum fpirabilem
fi cjuis qu&rat unde habemus , apparet :
quhd aliud à terra fumpfimus , aliud ah
humore , aliud ab igne , aliud ab aère
eo , quem fpiritu ducimus. lllud autem ,
quod vincit h<zc omnia , rationem dico ,
& , fiplacet y pluribm ver bis , mentem ,
canfiiium , cogitaûoncm > prudentiam >
invenimus ? unâx fuftulimus l
Ejfe ( 9 ) praftantem aliquam , dtter*
namque naiuram , & eam fufpiciendam,
admirandamque hominum generi , pul-
chrhudo mundi , ordoque rerum cœleftium
cogit confit eri.QuamobremiUt religiopropa*
ganda etiam eft, quœ eft ]unUa cum cogni*
( 8) DeNat. Deor. IL 6.7.
(9 ) De Divinat. II. 72.
Par
Ciceron: pi
Par l'efprit humain, tel qu'il eft,
nous devons juger qu il y a quelque
autre intelligence 5 qui ait plus de vi-
vacité , & qui foit divine. Car d'oà
viendroit à l homme > dit Socrate dans
Xénophon , V entendement dont il efi
doué } On voit que c'ell: à un peu de
terre , d'eau 5 de feu , & d'air , que
nous devons les parties folides de no-
tre corps , la chaleur & l'humidité qui
y font répandues , le foufle même qui
nous anime. Mais ce qui eft bien au-
delfus de tout cela , j'entens la raifon ,
&c pour le dire en plufieurs termes ,
Tefprit, le jugement ,1a penfée , la pru-
dence , où Tavons-nous pris ?
Qu'il y ait un être fupérieur , qui
fubfiftera toujours , & qui mérite le
refped & l'admiration des hommes ,
c eil de quoi la beauté de l'univers &c
la régularité des aftres nous force de
convenir. On doit par conféquent
nourrir & répandre une Religion
éclairée , mais en même temps ex-
D
$| P E N S E* E S
tione ( i ) naturœ , fie fuperftitionis fiïrpeê
omnes ejiciendœ. Injlat eriim & urget ,
& 9 quo te cunque verteris , perfequitur $
five tu vatem , flve tu omen audieris jf
five immolons , flve avem afpexeris ; fi
Chaldmm , fi harufpicem videris s fi
fulferit sfitonuerït , fi taElum aliquid erit
de cœlo ,fi oftentifimile natum ,faff4mve
c/ulppiam s quorum necefje efi plerumque
aliquid eveniat : ut nunquam liceat quie-
ta mente confiftere.
Deos ( 3 ) & venerari , & colère de*
bernas. Cultus autem deorum efi optimuf,
idemque cafiiffimus , atque fanHifiimus *
flemjfimiifqiie pietatis , ut eos Jèmper pu-
râ , intégra , incorrupta , & mente > &
voce veneremur. Non enim philo fophi fo-
tkm , verum etiam majores nofiri Jumr*
jîttionem à religione feparaverunt.
( i ) II. y a dans le Texte > mot à mot,
une Religion y qui s'allie avec la connoijfance
de U Nature ; & voilà en effet jufqu'où les
lumières d'un Païen pouvoient aller.
( 2 ) Pour les Romains , un Chaldéen
étoit autrefois ce qu'eft aujourd'hui pour
»ous un Bohémien , c'efi- à-dire 5 un difewr
4e bonne avanturee
DE ClCERO'N, 45
tirper toute fuperftition. Vous ne fau-
riez faire un pas , que celle-ci ne vous
pourfuive , & ne fe préfente à vous.
Un devin 5 un préfage, un facrifice y
le vol de quelque oifeau 3 la rencon-
tre ( x ) d'un Chaldéen , ou d'un Ha-
rufpice , un éclair 5 le bruit du ton-
nerre , la foudre tombée du ciel > quel-
que production de la terre , ou quel-
que événement , qui paroît tenir du
prodige ? tout fuffit au fuperftitieux
pour s'alarmer^ & nécelïàirement il
en trouvera des occafions fi fréquen-
tes , que fon efprit ne fera jamais
tranquille.
On doit aux Dieux un culte plein
de refpedt. Culte très-bon , très-faint,
qui exige beaucoup d'innocence & de
piété , une inviolable pureté de cœur
& de bouche ; mais qui n'a rien de
commun avec la fuperftition 9 dont nos
pères 5 aufîi-bien que les Philofophes y.
ont entièrement féparé la Religion,
(3) De Ntâ. De or. II. 28.
Dij
44 Pensées
SU igitur ( 4 ) jam hoc àprincipio per-
fuafum ctvibus , dominos ejfe omnium re*
rum 3 ac moderatores deos : eaque 5 qu&
gerantur y eorumgeri ditione y ac numine 9.
eofdémque optime dégénère hominum me-
reri : & , qualis quïfque fit , quid agat »
quid in fe admittat , quâ mente 9 quâ pie*
tate colat religiones , intueri ; piorumqut
& imfiorum habere ration em.
Utiles ejfe autem opiniones has , quis ,
neget , ckm intelligat , quàm multa fir-
mentur jurejurando ; quantœ falutis fini
fœderum religiones s quàm multos di-
vini fupplicii metus à [celer e revocarit $
qudmque fanïïa fit focietas civium inter
ipfos y dits immortalibus interpofitis tum
judicibus , tum tejiibus £
( 4 ) Ve Legïhm y II. 7.
( $. ) On a permis quelquefois à des Tra-
ducteurs , de fe récrier fur la finerTe d'une
penfée , fur l'élégance d'une expreflîon^
Pour moi , à plus jufte titre , j'admire ici de
quelle manière un Païen nous expofe le
dogme important de la préfence d'un Dieu^
l'crutateur des cœurs.
ï> E C I C £ R 0 N,
Que des hommes qui vivent en fo-
cîété , commencent donc par croire
fermement 5 qu'il y a des Dieux maî-
tres de tout , & qui gouvernent tout ;
qui difpofent de tous les événemens ;
qui ne ceflènt de faire du bien au
genre humain ; dont les regards dé-
mêlent ce que chacun eft , ce que
chacun fait y tout ce qu on fe permet
à loi-même , dans quel efprit y avec
quels fentimens on profeiïe la Reli-
gion ; & qui mettent de la différence
entre l'homme pieux & l'impie.
Peut-on nier que ces fentimens-là
ne foient d'une grande utilité, lorf.
qu'on voit dans combien d'occafions
le ferment eft le fceau de nos paroles y
pour combien la Religion entre dans
la foi de nos alliances ; combien de
crimes la crainte d'une punition di-
vine a détournez ; Se combien eft ( y )
fainte une fociété d'hommes perfua-
dez qu'ils ont au milieu d'eux &
p'our juges 8c pour témoins a les
Dieux immortels i
4 $
P E N S é' E S
In fpecie ( 6 ) fiffœ fimulationis , fient
reliquœ vir tûtes , itapietas inejjè non po~
tcft : cum qua fimul & fanftitatem , &
religionem tolli necefje eft : quibus fublatis
perturbatio vitœfequitur > & magna con-
fufio. Arque haud fcio , an , pietate ad-
versus deos fublatà ,fides etiam & focie»
tas human'i generis , & una excellentif»
Jîma vir tus , jufiuia , tollatur.
Mala ( 7 ) & impia confuetudo eft con*
ira deos difputandi 3 Jîve ex animo idfit*
Jîve Jîmulatè.
( 6 ) De Nat. Deor. T. z.
( 7 ) De Nat. Deor. II. 67.
D £ Ciceron, 4 y-
Il en eft de la piété comme de tou-
tes les autres vertus , elle ne confifte
pas en de vains dehors. Sans elle il
n'y aura ni fainteté 5 ni religion : &
dès-lors quel dérangement, quel trou-
ble parmi nous ? Je doute , lï d'étein*
dre la piété envers les Dieux , ce ne
feroit pas anéantir la bonne foi, la
fociété civile > & la principale des
vertus , qui eft la juftice.
Parler contre les Dieux , foit qu'on
le faftè férieufement , ou non ? cela
eft pernicieux & impie.
4*
P E N S E> £ S
IL
ANIMAL ( ï ) h&c providuml
fagax , multiplex 9 acvitum , me«
ynor y plénum rationis & confilïi , quem
vocamus H o m i n e m y prœclara quâ~
dam conditione generatum ejî à fumm&
Deo. Solum efi enim ex tôt animantium
generibus atque naturis , particeps ratio*
nis & cogitationis > cnm cetera fint 07m
nia experti a.
EJf ( 1 ) tllud quidem maximum , anU
Mo ipfo aniraitm vider e : & nimirum hanc
habet <vim pr&ceptum Apollinis , quo mo~
net y ut fe quifque nofcat. Non enim, cre^
{1) De Legih. I. 7,
(2) Tufcul I. zi.
(3) Pline , liv. VII , cnap. 31 , nous
apprend que dans le Temple de Delphes on
lifoit trois Sentences de Chilon , l'un des
fept Sages , dont la première étoit celle-
ci. La féconde , §luzl ne faut rien dejirer trop
vivement. La troisième » Que c^fi une mi-
ùre d'avoir dettes oh procès.
DE C
I C ER ON,
45
Sur i? H o m m e .
UN animal , dans lequel font pré-
voyance , fagacké , talens di-
vers , pénétration 5 mémoire , raifon-
nement , jugement j cet animal que
nous appelons H o m m e , a été fin-
gulièrement favorifè par le Dieu fu-
prême, qui Ta mis au monde. Car ,
de tous les animaux , dont il y a tant
d'efpèces différentes 5 celui-là eft le
feul qui ait reçu en partage la raifon
& la penfée. Tous les autres en font
dépourvus.
Rien n'eft fi grand 5 que de voir
avec les yeux de Tarne , l'ame elle-mê-
me. Aufli eft-ce là le fens de l'Ora-
cle, qui veut que chacun fc connoiflè.
Sans doute qu'Apollon ( 3 ) n'a point
prétendu par-là nous dire de connoître
notre corps , notre taille 5 notre figure.
Car qui dit nous , ne dit pas notre
corps ; & quand je parle à vous , ce
n'eft pas à votre corps que je parle,
^0 P fi N S E3 E S
do , id prœcipit , ut membra noftrd , aut
Jîaturamfiguramve nofcamus : neque nos
corpora fiumus : neque ego tibi hœc di~
cens y corpori tuo dico. Ciim igitur , Nof-
ce te , dirit , hoc dicit , Ncfice animum
tuum. Nam corpus guidera quafivas e(l>
aut aliquod animireceptaculum. Ab ani-
mo tuo quidquid agitur > id agitur à te.
Hune igitur nojfe , nifi d'winum ejfet ,
non ejfet hoc acrioris cujufdam animi
prœceptum , fie , ut tributum deo fit.
Illud i TvZfy cntLviiy , noli ( 4 ) putare
ad arrogantiam minuendam fiolum efik
dittum , verkm etiam ut bona noftra no-
rimus.
Qui ( 5 ) fie ipfie norit , primkm ali<*
quid fientiet fie habere divinum , inge*
niumque in fie fiuum > ficut fimulacrum
aliquod , dedicatum putabit ; tanteque
munere deorum fiemper dignum aliquid
& fiaciet , & fientiet : & , chm fie ipfie
( 4 ) Ad Q. Fratrern , III. 6.
( 5 ) De Legibus , L zi.
DE CïCERÔ tt* Jfc
Quand donc l'Oracle nous dit , Connot-
toi , il entend , Cotinoi ton ame. Votre
corps n'eft , pour aiiïfi dke , que le
vailïèau , que le domicile de Vôtre
ame. Tout ce que vous faites, c'elt
votre ame qui le fait/ Admirable pré^
cepte , que celui de connoître fou
ame ! On a bien jugé qu'il n'y avoit
qu'un homme d'un efprk fupérieur ,
qui pût en avoir conçu l'idée : & c'eft
ce qui fait qu'on l'a attribué à un
■Dieu.
Quand oii dit à l'homïne3 Connoï-
m9 ce n'eft pas feulement pout ra-
bai (fer fon orgueil , c'eft auffi pour
lui faire fentir ce qu'il vaut.
Tout homme qui rentrera en lut
même , y découvrira des traces de la
•divinité : & fe regardant comme un
temple où les Dieux ont plaôé fon ame
pour être leur image 5 il ne fe permet-
tra que des fentimens , que des adions,
qui répondent à la dignité de leur pré-
1 1 P E N S E5 E S
perfpexerït , totumque tentarit , intellU
get , quemadmodum à natura Juborna-
tus in vitarri <venerit , quantdque infini*
menta habeat ad obtinendam adipifcen-
damque fapientiam : quoniam principio
rerum omnium quafi adumbratat in-
telligentias animo ac mente conceperit:
quibus illuftratus , fapientia duce , bo-
tium virum , & ok eam ipfam caufam
cernât fie beatum fore.
Nam cum animus , cogmtis perceptïfi-
que virtutibus , à cor ports obfiequio in-
dulgentuque d'tfce/Jerit , voluptatémque ,
fiïcut labem aliquam dccoris , opprejferit ,
omnèmque mortis dolorifque timorem effu-
gerit , focietatémque caritatis coierit cum
fuif omnéfque natura con)unUos , fuos du*
xerit y cuhumque deorum , & puram
religionem fufceperit , & exacuerit il-
lam , ut oculorum , fie ingenii aciem , ad
bona deligenda , & rejicienda contraria :
quideo dici, aut excogitaripoterit beatiusl
fil sb ':~*~>rVi è*j'ù tv no:- . .y^$rn4Ji$i\
<tf) Du vrai & du faux: du bien & du
mai. Ici ,..& par tout ailleurs , Cicéron
tient pour certain que les idées , qui ont
quelque rapport à la loi naturelle , font in-
nées , c'eft-à-dire, nées dans nous , & avec
nous.
DÉ CictRÔN. * !
fent. Un férieux examen de ce qu'il
eft , & de ce qu il peut , lui fait com-
prendre de quels avantages la Nature
Ta pourvu , &c combien de fecours lui
facilitent Tacquilition de la fagefle.
Venu au monde avec des notions
( 6 ) générales 9 qui d'abord ne font
que comme ébauchées , il voit qu'en
fuivant cette lumière, guidé parlafa-
gefïè ? il fera homme de bien y 6c par
conféquent heureux.
Qu'y a-t-il 5 en effet , de plus heu-
reux qu'un homme , qui , parvenu
à une exa&e connoilfànce des vertus >
n'a point de lâche complaiiance pour
les fens ? &: foule aux pieds la volupté ,
comme quelque chofe de honteux ;
qui ne craint ni la douleur , ni la mort ;
qui chérit tendrement les fiens , & met
au nombre des fiens tout ce qu'il a de
femblables ; qui honore religieufe-
ment les Dieux \ & les fert purement ;
qui y comme nous ouvrons les yeux du
corps pour diftinguer les objets 5 em-
ploie de même les yeux de l'efprit pour
difcerner le bien & le mal.
Quand fes regards auront embraffé
le ciel, la terre, les mers , tout ce qui
E iij
j 4 Pensées
Idémque ckm cœlum , terras , maria ^
rerumque omnium naturam perfipexerit ,
tique unde gêner ata > quo réouvrant >
quando , quo modo obitura , quid in lis
mortale & caducum , quid divinum
àtermimque fit , viderit , ipfiâmque ea
moderantem & regentem penè prehende-
rit , fiejeque non unis cïrcumdatum mœ~
w'xbus , popularem alicujus defîniti loci %
fied civem totius mundi , quafî unius ur~
bis 9 agnoverit : in loac Me magnifiées
tia rerum , atque in hoc confpeflu & co-
gnitione natur<t , dit immortales ! quant
ipfe fie noficet : quod Apollo pr&cipit Py-
îhius ? quàm contemnet , quam defipi-
€iet 9 quàm pro nihilo putabit ea > qu&
mdgo ducuntur ampïijjlma ?
Atque hœc omnia , quafi fiepimento alU
quo , vallabit dijferendi ratione , veri &s
falfi judicandi ficientiâ , & arte quadam
intelligendi , quid quamque rem fiequaturr
& quid fit cuique contrarium. Crimque
( 7 ) Racan dit d'un Héros , qui eft ai*
Ciel :
Il voit çomme fourmis marcher nos U~
gions
Dans ce petit amas de ponjfiere & de
boue y
Vont notre vanité fait tant de régions*
D 8 ClCERON, J £
exifte : quand il aura compris de quoi
les chofes font formées , ce qu'elles
doivent redevenir , dans quel temps
6c de quelle manière elles finiront • ce
qu'elles ont de périlfable, & ce qu'elles
ont d éternel : quand il aura prefque
touché au doigt & à l'oeil , fi j'ofe
ainfi dire , l'être qui règle & gou-
verne l'univers : quand il verra, que
lui perfonnellement il n'eft point réf.
ferré dans un petit coin de la terre ,
mais que le monde entier ne fait que
comme une leule ville , dont il eft
citoyen : ô ! qu'un lî magnifique fpèc-
tacle , où la Nature fe montre à dé-
couvert , mettra bien l'homme à por-
tée de fe connoître lui-même , con-
formément au précepte d'Apollon ! O !
que tous ces objets, dont l'ambition
vulgaire fe fait ( 7 ) une fi grande
idée , feront peu capables de l'éblouir 1
Qu'ils lui paroîtront vils , 8c dignes
du dernier mépris !
Pour faire la folidité &c la fureté
de fes connoiffances , il les entourera
comme d'une haie , en leur alfociant.
la Logique , qui enfeigne à démêler le
vrai d'avec le faux , à tirer d'un pria-
$6 P E N S 2 E S
fe ad civilem focietatem natum fenferh r,:
/^/i/w i/Az fubtili difputatione fibï
utendum putabit , fed etiam fufa latins
perpétua oratione , qua regat populos <>
qua ftabiliat leges , qua caftiget impro-
bos y qua tueatur bonos , qua laudet cla-
ros viros : qua prœceptafalutis & laudes
apte ad perfuadendum edat fuis chibus :
qua hortari ad de eus , revocare à fia-
gitïo , confolari poffit afjlittos : /attaque
& confulta fortiwn & fapientum , cum
tmproborum ignominia , fempiternis mo-
numentis produire.
Qua cum tôt res tant&que flnt , qua
inejfe in homine perfpiciantur ab lis , qui
fe ipfi velint noj]e > earum parens eft r
educatrixque fapientia*
Animorum (8) nulla m terris origo in*»
veniripoteft* Nihil enim eft in animis mix~
tum atque concretum > aut quod ex terra
natum atque fiéïum ejje videatur : nihil
ne aut humidum quidem , aut fiabile , aut
igneum. His enim in naturis nihil ineft y
quod vim memoriœ , mentis, cogitationis
habeat s quod & pr œterita tencat , &
( 8 ) Fragm. de Confot
DE ClCERÔN. 57
cipe une conféquence jufte , à voir
comment une propofition détruit l'au-
tre. Et comprenant qu'il eft né pour la.
fociété civile , il ne s'en tiendra pas
à cette précilîon des Logiciens ; mais
il fera ulage de 1 éloquence , pour goiu
verner les peuples 5 pour affermir les
loix 5 pour châtier les méchans 5 pour
défendre les bons y pour célébrer le
mérite , pour inftruire , pour animer ^
pour exhorter au bien , détourner du
mal 5 confoler le affligez y &c immor-
talifer le vice ôc la vertu.
Qui voudra fe connoître y verra que
l'homme naît avec de fi heureufes dif-
pofitions. Mais il faut que la fagellè
les cultive y ôc Jes mette en œuvre.
On ne peut abfolument trouver
fur la terre , l'origine des ames. Car
il n'y a rien dans les ames ? qui foit
mixte ôc compofé ; rien qui paroifïe
venir de la terre , de l'eau , de l'air s
ou du feu. Tous ces élémens n'ont
rien qui fafle la mémoire , l'intelli-
gence , la réflexion ; qui puilïe rap-
peler le paflTé > prévoir l'avenir y era-
58 Pense' es
futur a provide at , & €ompleHi poffix pr#-
fentia : qiu fola divina funt. Nec inve-
nietur unquam , unde ad homvnem ve~
nire poffint , mfi h Deo. Singularis eft
igitur quœdam n attira atque vis ammx >
fejunfla ab his ufitatis nottfque naturis*
Jta quidquid eft illud, quod fentit , quod
fapit , qxiod vult , cjuod viget > cœlefte &
dïvinum eft : ob eamque rem aternum fit
neceffe eft.
es*/*
Sangumem , bilem , ptuitam , ojfa ,
nervos , venus 9 omnem ( 9 ) denique
membrorum & totius corporis figurant
videor poffe dicere , unde concreta &
quo modo facla fint. Fer animum ip-
fum 3 fi nihïl effet in eo , nifi id , ut
per eum viveremus , tam natura puta-
rem hominis v'itam fufientarï , quàm vi~
tis , quàm arboris : h<zc eriim etiam dici-
mus vivere. Item fi nibil haberet animus
hominis 1 nifi ut appeteret aut refugeret} id
quoque effet ex commune cum beftiis*
) Tufcul. I. 24 > & *S»
DE ClCERÛN. f$
braffer le préfent. Jamais on lie trou-
vera d'où l'homme reçoit ces divines
qualitez , à moins que de remonter à
un Dieu. Et par conféquent lame eft
d'une nature fingulière , qui n'a rien
de commun avec les élémens que nous
connoifïbns. Quelle que foit donc la
nature d'un être , qui a fenciment , in-
telligence , volonté , principe de vie :
cet être-là eft célefte 5 il eft divin y de
dès-là immortel.
Je comprends bien , ce me femble 9
de quoi &c comment ont été produits
le fàng , la bile y la pituite , les os >
les nerfs , les veines , & généralement
tout notre corps y tel qu il eft. L'ame
elle-même, fi ce n'étoit autre chofe
dans nous que le principe de la vie >
me paroîtroit un effet purement na-
turel , comme ce qui fait vivre à leur
manière la vigne & l'arbre. Et fi l'ame
humaine n'avoit en partage que l'in-
ftind de fe porter à ce qui lui con-
vient , & de fuir ce qui ne lui con-
vient pas, elle n'aurait rien de plus
que les bêtes*
éo Pen s i5 E s
Habet primkm memoriam , & eam
infnitam , rerum inmtmerabilium. Quam
quidem Plato recordationem ejfevultfupe-
rioris viu. Nam in Mo libro , qui inferi-
bitur Meno-n , pufionem quendam Socra-
tes interrogat qu&dam géométrie a de di-
menfione quadrati. Ad ea fie Me refpon-
det , ut puer : & tamen ita faciles inter»
rogationes funt , utgradatim refpondens
eodem perveniat , qub fi géométrie a di-
dtcijfet. Ex quo effiei <vult Soeratef 9 ut
difeere nihil aliud fit , riifi recordari*
Quem locum multo etiam accuratiks ex*
flicat in eo fer mon e , quem habuit eo ipfo
die 3 quo exceffit è vita : doeet enim ,
quemvis , qui omnium rerum rudis ejfe
mdeatur , bene interroganti refponden*
tem ) declarare , fe non twn Ma difeere ,
fed reminifeendo recognofeere ; nec verh
fieri ullo modo pojje , ut h pueris tôt rerum
( i ) Platon a intkulé Ménon , un de fes
Dialogues.
(%) Dans le Phédvny autre Dialogue de
Platon.
DE ClCERO N>* 6l
Mais fes propriétez font , premiè-
rement i une mémoire capable de ren-
fermer en foi une infinité de chofes.
Et cette mémoire , Platon veut que
ce foit la réminifcence de ce qu'on a
fu dans une autre vie. Il fait parler
dans le ( i ) Ménon un jeune enfant,
Sue Socrate interroge fur les dimen-
ons du quarré : l'enfant répond com-
me fon âge le permet : &c les queftions
étant toujours à fa portée, il va de
réponfe en réponfe fi avant , qu'enfin
il femble avoir étudié la Géométrie.
De-là Socrate conclut , qu'apprendre,
c'eft feulement fe relïou venir. Il s'en
explique encore plus expreffément
( i ) dans le difcours qu'il fit le jour
de fa mort. Un homme, dit-il, qui
paroît ne rien favoir , & qui cepen-
dant répond jufte à une queftion , fait
bien voir que la matière fur laquelle
on l'interroge , ne lui eft pas nou-
velle ; & que , dans le moment qu'il
répond , il ne fait que repafTer fur ce
qui étoit déjà dans fon efprit. Il ne fe-
rait effectivement pas pofîïble , ajoute
Socrate % que dès notre enfance nous
euffions tant de notions fi étendues ,
6i Pense' ê s
atque tantarum infitas & quafi configna-
tas in animis notiones , quas ivvoms vo~
cant , haberemus , n'tfi animus , arttt-
quam in corpus intravijfet 3 in rerum tog*
nitione viguijfet. Cumque nihil cjjet , ut
emnibus locis à Platon* dijferitur , ( nihil
enim Me putat ejfe , quod oriatur & inu-
reat ; tdque folum ejfe , quod femper talc
fit, qualern ideam appellat Me , nos
ipeciem ) non potuit animas h&c in corpo-
re inclitfus agnôjcere , cognita attulit. Ex
quo tam muharvcm rerum cognitionis ad~
miratio tollitur. Neque ea plane videt anï-
mus , cum repente in tam infolitum tâmque
perturbatum domicilium immigravit ;fed
cum fe collegit atque recreavit , tum ag±
nofcit Ma reminifcendo* Ita nihil aliud eji
difcere , nifi recordari*
Qitœ fit Ma vis , & aride , intelligent
dtimpùto. Non e(î certè nec cor dis ^ nec
fangmnis , nec cerebri , nec atomorum.
Anima fit animus > igntfve > nefcio : nec
me pudet > ut iftos , fateri nefcire quod
nefciam. Illudfiulla alia de re obfcura af-
firmare pojjcm , five anima , five ignis fit
DE ClCERON. 6$
& qui font comme imprimées en nous-
mêmes , fï nos ames n'avoient pas eu
des connoifïances univerfelles 3 avant
que d'entrer dans nos corps. D'ail-
leurs , félon la doétrine confiante de
Platon , il n'y a de réel que ce qui eft
immuable 3 comme le font les idées.
Rien de ce qui eft produit , & périlTà-
ble, n'exifte réellement. L'ame, en-
fermée dans le corps 5 n'a donc pu fc
former ces idées : elle les apporte avec
elle en venant au monde. Dès-là ne
foyons plus furpris 3 que tant de cho-
fes lui fbient connues. Il eft vrai que
tout en arrivant dans une demeure fï
fombre & fi étrange pour elle , d'a-
bord elle ne démêle pas bien les ob-
jets : mais quand elle s'eft recueillie,
& quelle fe reconnoît , elle fait l'ap-
plication de fes idées. Apprendre n'efl
donc autre chofe que fe reffouvenir.
Voyons ce qui fait la mémoire , 8c
d'où elle procède. Ce n'eft certaine-
ment ni du cœur , ni du cerveau , ni
du fang , ni des atomes. Je ne fais Ci
notre ame eft de feu , ou d'air • &c je
ne rougis point , comme d'autres , d'a-
vouer que j'ignore ce qu'en effet j'i-
64 f E N S E5 E S
animus , eumjurarem ef]e divïnum. Qjûd
enim , obfecro te , terrine tibi , aut hoc
nebulojo & caliginofo cœlo , aut fata aut
concret a videtur tanta vis memoru ? Si 9
quid fît hoc, non vides t at , qualefit,
vides. Si ne idquidem : at , quantum fit ,
profeclo vides. Quid igitur ? utrurn capa-
citatem aliquam in anïmo putœmus effe ,
quo tanquam in aliquod vas ea , qu<z me-
minimus , infundantur ? Abfurdum id
quidem : qui enim fundus , aut qu& talis
animi figura ïntelligi potefi ? aut qua
tanta omnino capacités ? An imprimi
quafi ceram animum putamus , & mémo-
riam effe fignatarum rerum in mente
veftigia ? Quœ poffunt verborum, qu<t
rerum iffarum effe vefligia ? Qu<i porrb
tam immenfa magnitudoy quœ Ma tam
multapojfît ejfingerj ?
Quid Ma vis , qiu tandem efl , qn&
invefiigat occulta -, quœ inventio atque
excogitatio dicitur ? Ex hdcne tibi terrenà
rnortatiqne natura & caduck concreta ea
videtur ? aut qui primus , quod fummœ
fapiemU PythagorA vifum eji , omnibus
gnore.
DE' ClCERON. 6$
gnore. Mais qu'elle foie divine , j'en
jurerois ) fi , dans une matière obfcu-
re , je pouvois parler affirmativement.
Car enfin 5 je vous le demande y la
mémoire vous paroît-elle n'être qu'un
afiemblage de parties terreftres 5 qu'un
amas d'air groffier & nébuleux ? Si
vous ne favez ce qu'elle eft , du moins
vous voyez de quoi elle eft capable.
Hé bien ? dirons-nous qu'il y a dans
notre ame une efpèce de réfervoir 5 où
les chofes que nous confions à notre
mémoire , te mettent comme dans un
vafe ? Propofition abfurde : car peut-
on fe figurer que l'amefoit d'une for-
me à loger un réfervoir li profond î
Dirons - nous que l'ame s'imprime
comme la cire 5 8c que le fouvenir eft
la trace de ce qui a été imprimé dans
l'âme } Mais des paroles & dés idées
peuvent-elles laiflfer des traces } Et quel
efpace ne faudroit-il pas , d'ailleurs y
pour tant de traces différentes ?
Qu'eft-ce que cette autre faculté y
qui s'étudie à découvrir ce qu'il y a de
caché 5 & qui fe nomme intelligence,
efprit ? Jugez - vous qu'il ne fût entré
que du terreftre & du corruptible dan&
66 P E N S L E ?
rébus ïmpofuit nomma ? aut qui diffîpatoï
hommes congregavit , & ad focietatem
vitœ convocavit ? aut qui Jonos vocls ,
qui infiniti videbantur , paucis literarum
notis terminavit ? aut qui errantium JleU
larum curfus rprogrejfiones , inflitutiones
notavit f Omnes magni : etiamfuperiores9
qui fruges , qui 'Veflitum , qui teiïa , qui
cultum mté yqui -prxfidia contra feras in-
venerunt : à quihus manfuefaBi & ex-
culti y k necejjariis artificiis adelegantiora
defluximus. Nam & auribus obleftatio.
magna parla efl > inventa & temperatk
<varietate & natura, fonorum: & ajîra
fufpeximus , tum ea , qm funt infixœ
sertis locis , tum Ma non re , fed vo-
eabulo errantia. Quorum converfiones *
Qmnéfque motus , qui anima vidit 9 is do*
{ 3 ) L'art d'écrirafut inventé ea Phéni-
cîe , félon Lucain III. 220. traduit , on
gluftôt imité ain/î :
C'efl de la que nous vint cet art ingé*
ni eux
De peindre la parole r de parler aux:
yeux ;
^ui y par des traits divers de figures
tracées ,
l&enne de la couleur & du corps aux
penfé&$*
de Cicero n. 6y
la compofition de cet homme , qui le
premier impofa un nom à chaque
chofe? Pythagore crouvoic à cela une
fagelïe infinie. Regardez-vous comme
pétri de limon , ou celui qui a rallem-
blé les hommes , & leur a infpiré de
vivre en fociété ? Ou celui qui dans
un petit nombre de (5) caradtères , a
renfermé tous les fons que la voix
forme 9 & dont la diverfité paroillbit
inépuifable ? Ou celui qui a obfervé
comment fe meuvent les planètes ; &
qu'elles font tantôt rétrogrades , tan-
tôt ftationnaires ? Tous étoient de
grands hommes : mais plus grands en-
core ceux qui enfeignérent à fe nour-
rir de bled ? à fe vêtir 5 à fe bâtir 5 à
fe policer 5 à fe précautionner contre
les bêtes féroces. Par eux nous fûmes
adoucis & civilifez. On pafla des arts
néceffaires , à ceux qui ont l'élégance
pour but. On trouva , pour charmer
l'oreille , les règles de l'harmonie. On
étudia les étoiles , tant celles qui font
fixes ? que celles qu'on appelle erran-
tes , quoiqu'elles ne le foient pas.
Quiconque découvrit les diverfes ré-
volutions des aftres , il fit voir parrlà
6$ P E N S e' E S
cuit , fimilem anïmum fuum ejus cjje r
qui ea fabriçatus effet in cœlo.
Senfus ( 4 ) autem , interpréter ac
nuntii rerum , in capte , tanquam in arce,
mirificè ad ufus necejfarios & facli , er
collocati funt. Nam oculi 9 tanquam fpecu-
latores , ahijfimum locum obtinent : ex*
quo plurima confpicientes fungantur fue<
munere. Et aures ckm fonum percipere
debeant , qui naturar in fublime fertur p
reUè in altis corporum partibus coilocatœ
funt. Itémque nares , eo quod omnis odor
ad fupera fermr r reftè fur fum funt : &
quod cibi & potwnis judicium magnum*
e-arum efl , non fine caufavicinitatem oris*
fecuta funt. Jam guflatus , qui fentir&
eorum, quibus vefcimur , gênera deberetr
habitat- in ea parte oris , qua efculentis>
& potulemis iter naturapatefecit. TaiïuSi
autem tato corpore aquabiliter fufus cfi *
£4) De Nat. Deor, II, j6r jr>, &
de G i c e r cy N.
que fon efprit tenoit de celui qui les a.
formez dans le ciel.
A Fégard des fens 5 par qui les ob-
jets extérieurs viennent à la connoif-
fance de Famé , leur ftruéture répond.
merveilleufement à leur deftinationy
Se ils ont leur fiége dans la tête , com-
me dans un lieu fortifié. Les yeux y
ainfi que des fentinelles , occupent la
place la plus élevée, d'où ils peuvent 3,
en découvrant les objets 5 faire leur
charge. Un lieu éminent convenoit
aux oreilles , parce qu elles font de-
ftinées à recevoir le fon qui monte
naturellement. Les narines dévoient
être dans la même fituation , parce
que Fodeur monte aufli : Se il les fal~
loit près de la bouche , parce qu'elles
nous aident beaucoup à juger du boire
& du manger. Le goût , qui doit nous
faire fentir la qualité de ce que nous
prenons y réfide dans cette partie de
la bouche 5 par où la Nature donne
pafTage au folide & au liquide. Pour
le tad 5 il eft généralement répandu
dans tout le corps , afin que nous ne
70 P E N S E E S*
#r omnesiBus , omnéfque nimios ' & frigo*
ris & caloris appulfus fendre pojfimus.
Atque , i# œdificiis architetti avertunt
ab oculis & naribus dominorum ea , quœ
frofliientia necejfario tetri ejfent aliquid
habitura : fie natura res fimiles procid
amandavit h fenfibus*
Quis vero opifex , prœter naluram ,
quâ nihilpoiefl ejfe callidius , trmam foler-
tiam perfequi potaiffet in fenfibus ? Qu&
primnin oculos membranis tenuiffirms
veflivit & fepfit : qaas primltm perlucidax
fecic y ut per eas cerni poffet ; firmas
autem , ut continerentur. Sed lubricos ocu-
los fecit & mobiles , ut & declïnarent , fi
quid noceret : & afpeclum , quo vellent,
facile converterent. Aciéfque ipfa , quâ
cernimus , qvu pupula vocatur , ita par a) a
efi , ut ea 9 qua nocere pojfint , facile vitet*
Palpebrœque , quœ funt legmenta oculo-
rum y molliffim<z taïlu , ne lœderent aciem 5
œptiffimè faiïtœ & ad claudmdas £U£U?>
DE ClCERON. 71
puïffions recevoir aucune imprelïïon 3
ni être attaquez du froid > ou du
chaud , fans le fentir. Et comme un
Architede ne mettra point fous les
yeux, ni fous le nez du maître, les
égcûts d'une maiion de même la Na-
ture a éloigné de nos fens ce qu'il y a
de femblable à cela dans le corps hu~
main.
Mais quel autre ouvrier que la Na-
ture , dont Tadrelïe eft incomparable 5
pourroit avoir fi artiftement formé
nos fens? Elle a entouré les yeux de
tuniques fort minces : tranfparentes
au devant , afin que Ton puille voir à
travers : fermes dans leur titïure, afin
de tenir les yeux en état. Elle les a faits
glilîans & mobiles , pour leur donner
le moyen d'éviter ce qu'il pourroit les
offenfer , & de porter aifément leurs
regards où ils veulent. La prunelle %
où fe réunit ce qui fait la force de la
vifion , eft fi petite , qu'elle fe déro-
be fans peine à ce qui feroit capable
de lui faire mal. Les paupières , qui
font les couvertures des yeux > ont une
furface polie & douce pour ne point
les. blefièr.. Soit que la peur de quel-
jz Pensées
las , ne quid incideret , & adaperîendas:
idque providit 3 ut identidem fieri pojfet
6um maxima celeritate. Munitaque funt
palpebra tanquam vallo pilorum : quibus9
& apertis oeulïs , fi quid incideret , re-
pelleretur ; & fomno connwenûbus , ckm
aculis ad cernendum non egeremus , ut
qui, tanquam involuti r, quiefcerent. La-
tent prdLterea utiliter , & excelfis undique
partibus fepiuntur. Primkm enim fuperio-
ra ^fuperciliis obducia > fudorem a capiter
& à fronte defluentem repellunt. Gen&
deinde ab inferiore parte tutantur fubjeffœy
Levitérque emin entes. Nafus ita locatus1
efl , ut quafi murus oculis interjefîuf ejfe
mdeamr^
Auditus autem femper patet : ejus enim
Jènfu etiam dormientes egemusy a quo cUm
fonas eji acceptus , etiam è fomno excita-
mur. Flexuofum iter habct , ne quid in~
trare po/fu^fifimplex & direiïumpateret.
Provifum etiam , ut , fi qua minima be-
fiiola conaretur irrumpere, in fordibus
mirium% tanquam in vtfco ; inhœrefcereu
<lue-
DE ClCERON, 75
que accident oblige à les fermer , foie
qu'on veuille les ouvrir , les paupières
font faites pour s'y prêter , &c l'un ou
l'autre de ces mouvemens ne leur coû-
te qu'un inftant. Elles font, pour ainfi
dire, fortifiées d'une palitfade de poils,
qui leur fert à repoulfer ce qui vien-
droit attaquer les yeux 3 quand ils font
ouverts ; & à les envelopper , afin
qu'ils repofent paifiblement , quand le
fommeil les ferme , & nous les rend
inutiles. Nos yeux ont , de plus , l'a-
vantage d'être cachez , & défendus
par des éminences. Car d'un côté pour
arrêter la fueur qui coule de la tête &
du front , ils ont le haut des fourcils :
& de l'autre , pour fe garantir par le
bas , ils ont les joues , qui avancent
un peu. Le nez eft placé entre les
deux ? comme un mur de réparation.
Quant à l'ouïe , elle demeure tou-
jours ouverte , parce que nous en
avons toujours befoin à même en dor-
mant. Si quelque fon la frappe alors ,
nous en fommes réveillez. Elle a des
conduits tortueux, de peur que s'ils
étoient droits & unis , quelque chofe
ne s'y glifcât. La nature a eu même la
G
74 P E N S E§ E S
Extra autem eminent , qm appellantuf
aures , & tegenâi causa faffœ , tutan-
dique fensus > & ne adje ftœ voces labe-
rentur atque er rayent , priufqukm fenfus
ab his pidfus effet. Sed duros & quafl
corneolos habent introitus , multifque curn
fiexibus , quod his naturis relatus am-
plificatur fonus. Quocirca & in fidibus
tefiudine refvnatur , aut cornu : & ex
tortuojîs locis & inclufis referuntur am*>
pliores,
Similiter tiares > qiu femper propter ne-
cejjarias militâtes patent , contrattiores
habent introitus , ne quid in eas , quod
noceat , poffit pervadere : humorémque
femper habent ad pulverem , multaque
alia depellenda non inutilem. Gufiatus
prœclarè feptus eft. Ore enim continetur 9
ï> Ë ClCÊRON, 7|
précaution d'y former une humeur
vifqueufe 5 afin que fi de petites bêtes
tâchoient de s'y jeter, elles y fuflent
prifes comme à de la glu» Les oreilles
( par ce mot on entend la partie qui
déborde ) ont été faites pour mettre
rouie à couvert , Se pour empêcher
xjue les fons ne fe diflipent , & ne fe
perdent , avant que de la frapper,
Elles ont rentrée dure comme de la
corne 5 &c font d'une figure finueufe ,
parce que des corps de cette forte ren-
voient le fon , & le rendent plus fort»
Auiïi voyons-nous que ce qui fait ré-
fonner les lyres y eft d'écaillé ? ou de
corne ; 8c que la voix retentit mieux
dans les endroits renfermez 3 où il y a
plufieurs détours.
Les narines 3 à caufe du befoin con-
tinuel que nous en avons 5 ne font ja^-
mais bouchées. Elles ont l'entrée plus
étroite 3 de peur qu'il ne s'y gliffe quel-
que chofe de nuilîble : &c i 1 y a tou-
jours une humidité , qui fert à empê-
cher qu'il n'y féjounie de la pouflîc-
re5 ou d'autres corps étrangers. Le
goût ayant la bouche pour clôture y
c'eft précifément ce qu'il lui falloir y
Gij
yë P E N S E5 E S
& ad ufum apte , & ad incolumïtaûi
cuftodiam.
Omnifque fenfus hominum multo ante~
cellit fenfibus b^fliarum. Primàm enim
oculi in Us artibus 3 quarum judicium efl
oculorum , inpitïis ffiètis , cœlatifque for-
ints , in corporum etiam motione 3 atque
geflu rnulta cernunt fubtilius. Colorum
etiam , & figurarum venuftatem , atque
ordinem, &, ut ita dicam, decentiam oculi
ptdicant : atque etiam alia majora. Nam
& vînmes ,& vitia cognofcunt : iratum9
propitium : Utantem , dolentem : fortem ,
ignavum : audacem , timidumque cognof-
cunt. Aurium item efl admirabile quod-
dam , artificiofumque judicium , quo judi-
catur & in vocis , & in tibiarum , ner-
vorûmque cantibus varietas fonorum ,
intervalla, diftinftio , & vocis gênera
permulta : canorum , fufcum : Uve , af-
perum : grave , acutum : fiexibile , du-
rum : quœ hominum fotkm auribus judi-
cantur. Nariàmque item , & guflandi
pariter & tangendi magna judicia funt.
Ad quos fenfus capiendos & perfruendos
plures etiam , quam vellem , artes reper-
ta funt. Terfpicuum efl enim , quo .compo^
DE GlCERON. 77
Se par rapport à l'ufage que nous en
faifons , &c par rapport à fa propre
confervation.
Tous nos fens , au refte , font bien
plus exquis que ceux de la bête. Car
nos yeux découvrent ce qui lui échap-
pe , dans les arts dont ils font les ju-
ges , dans la Peinture , dans la Scul-
{)ture5 dans le gefte même , dans tous
es mouvemens du corps* Ils connoif-
fent la beauté , la jufteife , les propor-
tions des couleurs Se des figures. Que
dis-je ? ils démêlent même les vices,
& les vertus • fi l'on eft irrité 3 ou tran-
quille ; joyeux ou trifte ; brave, ou
lâche ; hardi , ou timide. Le jugement
de l'oreille n'eft pas moins admirable,
pour ce qui regarde le chant & les in-
ftrumens. Elle diftingue les tons", les
mefures , les paufes, les diverfes for-
tes de voix 9 les claires , les fourdes ,
les douces , les aigres , les baiïès 5 les
hautes , les flexibles , les rudes $ & il
n'y a que l'oreille de l'homme , qui en
juge. L'odorat , le goût , & le tou-
cher ont auflï leur manière de juger.
On a même inventé plus d'arts que je
ne voudrois , pour jouir de ces fens ,
7§ Pensées
jinones unguentorum , quo ciborum con*
ditioms , quo corporum hnocinia procef-
ferint.
Quam ( 5 ) #*rà aptas , quâmque muU
tarum artium miniflras manus natura
homini dédit ! Digitorum enim contrario
facilis y facilifque porrtElio > pr opter mol-
les commijfuras , & artus i nulle in mo-
îu laborat. Itaque ad pingendum , ad
fingendum > ad fcalpendum x ad nervo-
rum elic'iendos fonos ac tibiarum , apta
manus efl , admotione digitorurn. Atque
hœc obleBationis : illa neceffitatis s cul-
tus dico agrorum , extritttïonéfque teBo-
rum, tegumenta corporum y vel texta ?,
vel Juta , omnémque fabricant arts , &
ferri. Ex quo intelligitur , ad inventa
anima , percepta fen/îbus , adhibitis opi-
ficum manibus omnia nos confecutos ,
ut teUi , ut veftiti , ut falvi ejfe pojjimus $
urbes , muros , domicilia , delubra habe*
remus,
Jam verb operibus hominum , id efî
manibus , cibi etiam varietas invenitur >
& copia* Nam & agri multa ferunt ma-
m quœfîta , qm vel flatim confumantur s
. ( 5 ) De Nat. Deor. II. 60»
*>eCiceron. 7P
& pour les flatter. Car vous favez à
quel excès on a porté la compolition
des parfums., 1 affaifbnnettient des vian-
des , toutes les délicateiîes du corps.
Mais nos mains , de quelle com-
modité ne font-elles pas , & de quelle
utilité dans les arts } Les doigts s'al-
longent , ou fe plient fans la moindre
difficulté , tant leurs jointures font fle-
xibles. Avec leur fecours , les mains
ufent du pinceau , & du cifeau ; elles
jouent de la lyre , de la flûte : voilà
pour l'agréable. Pour le néceflaire,
elles cultivent les champs , bâtiflènt
des maifons, font des étoffes , des ha-
bits ; travaillent en cuivre , en fer.
L'efprit invente, les fens examinent ,
la main exécute. Tellement que Ci
nous fommes logez , fi nous fommes
vêtus , &c a couvert , n nous avons
des villes 3 des murs, des habitations,
des temples , c'eft aux mains que
nous le devons.
Par notre travail 5 c'eftà-dire par
nos mains , nous favons multiplier
& varier nos alimens. Car beau-
coup de fruits , ou qui fe confom-
#ient d'abord, ou qui doivent fe gar-
$o P ens E E 5
<vel mandentur condita vetuftatï. Et pr&«
terea vefcimur bcjlùs & terrenis > &
étquatilïbus 5 & volatilibus , partim ca-
piendo , partim alendo. Efficimus etiam
domitu nofiro quadrupedum <veBiones :
quorum celeritas atque vis nobis ipfis offert
<vi?n & celeritatem. Nos onera quibufdam
hefiiis , nos juga imponimus : nos elephan-
îorum acimjfimis fenfibus , nos fagacitate
canum ad uiilitatem noftram abutimur :
wosè terrœ cavernis ferrum elicimus , rem
étd colendos agros necejfariam : nos œris ,
argenti , auri vcnas , penitus abditas ,
invenimus & ad nfum aptas , & ad or-
natum décoras : arborum mitem confettio-
ne , ommque materia > & cuit a, & fil-
vefiri , partim ad calefaciendum corpus 5
igni adhïbito , & ad mitigandum cibum
titimur 3 partim ad ddificandum , ut te£ii$>
fepti frigora caloréfqite pellamus. Mag~
nos vero ufus affert ad navigta facienda >
quorum curfibus fuppeditantur omnes un*
DE C I C ! R 0 N. St
der , ne viendroient point fans cultu-
re. D'ailleurs , pour vivre des ani-
maux terreftres 5 des aquatiques 5 &
des volatiles , nous en avons partie à
prendre , .partie à nourrir. Pour nos
voitures , nous domptons des quadru-
pèdes 5 dont la force & la vîtelïe fup-
pléent à notre foiblelîe 8c à notre *
lenteur. Nous faifons porter des char-
ges aux uns, le joug à d'autres. Nous
faifons fervir à nos ufages la fa-
gacité de l'éléphant y 8c l'odorat du
chien. Le fer 5 fans quoi Ton ne peut
cultiver les champs 5 nous allons le
prendre dans les entrailles de la terre.
Les veines de cuivre 5 d'argent 5 &
d'or , quoique très-cachées 5 nous les
trouvons , 8c nous les employons à
nos befoins 5 ou à des ornemens. Nous
avons des arbres y ou qui ont été plan-
tez à delïein , ou qui font venus d'eux-
mêmes , 8c nous les coupons; tant
pour faire du feu, nous chauffer, &
cuire nos viandes 5 que pour bâtir , 8c
nous mettre à l'abri du chaud & du
froid. C'eft aufîï de quoi conftruire
des vailïeaux 5 qui de toutes parts nous
apportent toutes les commoditez de
§2. Pensées
dique advitam copia : quajque res viotett*
ùffimas natura genuit , earum modéra-
îionem nos Joli habemus> maris atque ven-
torum , propter n'auticarum rerum Jcien-
tiam : plurimtjque maritimis rébus frui-
mur , atque utimur. Terrenorum itein
commodorum omnis ejl in homme domi-
natus. Nos campis > nos montibus [mi-
mur : nojiri funt amnes 5 nojlri lacus :
nos fruges Jerimus , nos arbores : nof
aquarum induElionibus terris fœcundita-
tem damus : nos Jlumina arcemus , diri-
gxmus , avertimus : nojiris déni que ma~
mbus in rerum natura quaji aller am net?
turam ejjcere conamur.
DE ClCERON. S $
la vie. Nous fommes les feuls ani-
maux , qui entendons la navigation ,
8c qui par-là nous foumettons ce que
la Nature a fait de plus violent , la
mer & les vents. Ainlî nous tirons de
la mer une infinité de chofes utiles*
Pour celles que la terre produit , nous
en fommes abfolument les maîtres.
Nous joui lions des plaines 5 des mon-
tagnes : les rivières 5 les lacs font à
nous : c'eft nous qui femons les bleds,
qui plantons les arbres : nous fertili-
fons les terres en les arrofant par des
canaux : nous arrêtons les fleuves ,
nous les redre/Tons , nous les détour-
nons. En un mot 5 nos mains tâchent
de faire dans la Nature , pour ainfi
dire , une autre Nature*
P E N S E* E S
III.
MEA(i) mihi confcientia pluris
efl, qukm omnium fermo.
Mihi (i) quidem laudabiltora viden-*
tur omnia , quœ fine venditatione & fine
populo tefle fiunt : non quo fugiendus fit ,
( omnia enim benefaUa in luce fe colloca*
ri volunt ) fed tamen nullum theatrum
<virtuti confcientia majus efl.
Vis ( 3 ) ad retiè faEla vocandi , &
à peccatis avocandi non modo fenior efl <,
quhn œtas populorum & civitatum , fed
dqualis illius 3 cœlum atque terras tuen-
lis & regentis dei. Neque enim ejfe mens
divin a fine ratione pot efl , nec ratio di~
mna non hanc <vim in retîis pravîfque
(i ) Ad Attic.XII. 28.
(2) Tufcul. II. z6.
( 3 ) De Legibus, II. 4«
DE ClCERON.
à !■ ■ I ■— ■ IIIIB.WHMW— g
Sur la Conscience.
JE préfère le témoignage de ma
confcience , à tous les difcours
qu'on peut tenir de moL
Rien ne me paroît fi louable 5 que
ce qui fe fait fans oftentation 5 Se fans
témoins : non que les yeux du Public
foient à éviter 5 car les belles aftions
demandent à être connues : mais en-
fin 5 le plus grand théâtre qu'il y ait
pour la vertu , c'eft la confcience.
Il y a dans l'homme une puifTauce ,
qui porte au bien 3 &c détourne du
mal, non feulement antérieure à la
nailïânçe des peuples & des villes y
mais auiïi ancienne que ce Dieu , par
qui le ciel & la terre fubfiftent, &
font gouvernez. Car la Raifon eft un
attribut eiïèntiel de l'Intelligence divi-
ne ; & cette Raifon , qui eft en Dieu,
détermine néceiïàirement ce qui eft
86 P E N S E* E S
Janciendis habere : nec , quia mtfquam
€rat fcriptum , ut contra omnes hofiium
copias in ponte unus affifteret , à tergb-
que pontem interfcindi juberet , idcirco
minks Coclitem illum rem gejfifâ tamam,
fortitudinis lege atque irnpmo putabimus :
nec , fi régnante Tarquinio nulla erat
~Rom& fcripta lex de fiupris , idcirco non
contra illam legem Jempiternam Sex.
cïarquinius vim Lucretiot , Tricipkini fi-
liœ , attulit. Erat enim ratio profefla À
rerum natura , & ad reElè faciendum
impellens y & a delitto avocans : qu<z non
tum denique incipit lex ejjè , ckm fcripta
efi , fed tum , clim orta e(l : orta autem
fimul efi cum mente divin a.
Efi quidem ( 5 ) ver a lex , recla ra-
tio , natura congruens , diffufa in omnes >
conftans 3 fempïterna : quœ vocet ad offi~
cium jubendo , vetando a fraudo deter*
( 4 ) On peut voir le détail de cette aclion
fi célèbre, dans Tke-Live, Kv. II , chap.
io. Celui des Horaces dont il s'agit ici > eft
ce fameux Codes , ainfî nommé , parce qu'il
n'avoir qu'un œil, ayant perdu l'autre dans
le combat.
) 5 ) Fragm. lib. III. de Rep.
DE ClCU ON, 87
Vice ou vertu. Ainfi , quoiqu'il ne fut
écrit nulle part , qu'il falloit , feul
contre toute une armée , défendre la
tête d'un pont , pendant qu'on le fe-
roit rompre par derrière, il n'en ( 4 )
eft pas moins vrai qu'Horace, en fai-
fant une fi belle action , obéilîbit à la
loi , qui nous oblige d'être courageux.
AinCi , quoique du temps de Tarquin,
la loi contre l'adultère ne fût pas en-
core écrite , il ne s'enfuit pas que le
fils de ce Roi , en violant Lucrèce ,
n'ait péché contre la loi , qui eft de
toute éternité. Car l'homme avoit dès-
lors une Raifon , qui naturellement
le portoit au bien , & le détournoit du
mal. Raifon , qui a force de loi , non
du jour qu'elle eft écrite, mais du mo-
ment qu'elle a commencé. Or elle a
commencé au même inftant que l'In-
telligence divine,
Quelle eft la vérhable loi ? C'eft la
droite Raifon , invariable , éternelle ,
conforme à la Nature , 8c répandue
dans tous les hommes. Elle leur com-
mande le bien, elle leur défend le
88 Pensées
reat : qitœ tamen neque probos fruftrX
jubet aut vetat , nec improbos jubendv
dut vetando movet. Huic leçi nec obro-
o
gari (6) fas e(l , neque derogari ex hac
aliquid licet > neque tota abrogari potefl.
Nec vero aut pcrfenatum , aut fer po-
pulum folvi hac lege pojfumus. Neque efi
quœrendus explanator , aut interprts
ejus alius. Nec erit alia lex Romœ , alia
Athenis ; alia nunc , alia pofihac ; Jed
.& omnes g en tes , & omni tempore un a
lex , & fempiterna , & immortalis con-
tinebit $ unufque erit communis quafi ma-
gifier , & imper ator omnium Deus. Ille
le gis hujus invent or , difceptator , lator :
cui qui non parebit , ipfe fe fuçiet , ac na-
turam hominis afpernabitur : atque hoc
ipfo luet maxrmas pœnas , etiam fi ca-
lera fupplicia , quœ putantur , effugerit.
(6) Obrogare , Faire une nouvelle loi ,
directement contraire à quelque autre déjà
reçue. Verogare , n'avoir point d'égard à
une loi dans quelqu'un de fes chefs } en abo-
lir une partie. Abrogare , cafler , annuller
une loi dans tous fes chefs.
mal :
DE C I C E R O N. Sf/
mal : mais de manière que Tes conii
mandemens & Tes défenfes, qui ne
s'adrellènt pas en vain à d'honnêtes-
gens , ne font nulle impreffion fur les
méchans. On ne peut , ni l'abolir y
ni en retrancher , ni faire des loix
contraires à celle-là. Perfonne n'en
peut être difpenfé , ni par le Sénat ,
ni par le peuple. Elle n'a befoin que
d'elle-même pour fe rendre claire &
intelligible. Elle n'eft point autre à
Rome, autre à Athènes ; autre au-
jourd'hui 3 & autre demain. Univer-
ielle, immuable, elle obligera toutes
les nations , & dans tous les temps.
C'eft ainfi que Dieu fera éternellement
lui feul y &c l'inftru&eur , & le fou-
verain de tous les hommes. lia conçu
le plan de cette loi, & c'eft à lui
qu'appartenoit le droit de l'examiner 5
ôc de la publier. Quiconque ne s'y
foumettra point 5 ennemi de fes pro-
pres intérêts , oubliant ce que fa con-
dition d'homme lui prefcrit, il trou-
vera en cela même la plus affireufè
punition , quand il éviteroit d'ailleurs
tout ce qui eft regardé comme fup-
plice.
W
P £ N S E E $
Itaque ( 7 ) p##**/ /w/tf/1 , non tam]vt-
diciis y ( qu& quondam nufquam erant ,
hodie multifariam nulla funt ; ubi funt
tamen , perfœpe falfa funt ) quàm con-
fcientia : ut eos agitent infeBenturqm
Furia , non ardentibus tœdis , ficut in fa-
bulis , fed angore confcientu- > fraudif
que cruciatu.
Nolite ( 8 ) enîm putare , quemaàmo**
dum in fabulisfdpenumero videtis > eos?
qui aliquid impie , fceleratéque commife-
rint 3 agitari, & perterreri Furiarum tœ-
dis ardentibus : fua quemque fraus , &
fuus terror maxime vexât : juum quem-
que fcelus agitât , amentïaque afficit : fuœ
malœ cogitationes , conjcientiaque animï
terrent. Ha funt impiis affidm x domefii*
caque Furiœ.
(7) De Legîbus, I. 14.
( 8 ) Pro S. Rofcio Ai», cap. 24*
DE C I C Ê R O N.
Auiïï les peines ordonnées par la
Juftice , ne font-elles pas ce qu'un
fcélérat doit le plus redouter. Autre-
fois la Juftice n'étoit réglée nulle part :
elle ne l'eft pas même aujourd'hui en
tous lieux : & dans les lieux où elle
Feft , on la trompe fouvent. Mais la
Traie punition d'un fcélérat 5 c'eft la
confcience. Il eft agité > il eft pour-
fuivi 5 non par des Furies av^c des tor-
ches ardentes , comme dans les Tra-
gédies • mais par le remords , qui eft
l'effet du crime.
Car ne croyez pas que les flam-
beaux allumez de ces Furies , dont le
Théâtre offre fouvent l'image à vos
yeux 5 fafleiVt le tourment & l'effroi
d'un fcélérat. Quiconque a été inju-
fte , porte en lui-même la principale
caufe de fa frayeur. Il ne lui faut que
fon crime pour le tourmenter, pour
lui troubler l'efprit. Au fonds de fa
confcience il fait avoir fait mal ■ &c
voilà ce qui l'épouvante. Voilà les
Furies , qui s'emparent d'un coupable.»
& l'accompagnent nuit 8c jour.
P EN S E* E S
Qubd fi (9) hommes ab injuria, pœ**
na , non natura arcere deberet , quéinam
follicitudo vexaret impios , fublato fup-
pliciorum metu ? quorum tamen nemo
tam audax unquam fuit , quin aut ab-
nueret à fè commijjum effe facinuf , aut
jufiifui doloris caufam aliquam fingeret,
defenfionémque facinoris a natura jure
aliquo quœreret. Qu& fi appel/are au^
dent impii , quo tandem fludio colentur
à bonis l
r Qubd fipœna , fimetus Jupplicn* non
ipfa turpitudo , deterret ab injuriofa fa-
cinorosdque <vita : nemo e(l injujlus ; at
incauti potins habendi fum > improbu
Hum autem qui non ipfo honefio mo~
vemur , ut boni viri fimus , fed militât e
aliqua atque fruiïu-, callidi fumus , non
boni. Nam quid faciet is homo in tene-
bris , qui nlhil timet nifi teflem & judî-
cem ? quid in deferto loco naïïm , qucm
(9) DeLegibus, I. 14,
DE ClCHRO N. 93
Rien troubleroit-il un fcélérat , qui
eft sûr de l'impunité , s'il étoit vrai
que Ton dût s'abftenir du crime, non
parce que la Nature le défend , mais
parce qu'il eft puni?. Jamais fcélérat,
cependant , ne fut fi effronté , qu'il
ne prît le parti y ou de nier , ou de
pallier fon crime , en cherchant à fe
couvrir du drojit naturel. Or , fi les
impies ofent réclamer cette loi facrée,
jufqu'où n'ira donc pas pour elle l'at-
tachement & le refpett des honnêtes-
gens ?
Que ce qui nous doit éloigner du
crime , ce foit la crainte du fupplice .5
& non la turpitude attachée néceflai-
rement au crime même , il n'y aura
donc point de fcélérats ; il n'y aura
que des mal-adroits.
Que d'un autre côté nous faflîons
le bien , non pour le bien , mais parce
qu'il en revient du profit, ce n'eft
plus là ce qui s'appelle probité , c'eft
ïnduftrie. Car celui qui ne craint qu'un
témoin & un juge , que fera-t-il
dans les ténèbres , dans un lieu écarté., ?
*?4 P E N S E^E S
Tïiulto auro fpoliare pojfa ,imbecillum at«
que folum ? Nofter quidem hic naturœ
juflus <vir ac bonus , etiam colloquetur 9
juvabit y in viam deducet : is <vero , qui
nihil akerius causa faeit , & metitur fuis
cornmodis omnia , videtis , credo , quid fit
aulurus. Quod fi negabit fe Mi vitam
erepturum , & aarum ablaturum , nun-
quam ob eam caufam negabit , quod ici
naturâ turpe judicet ; fed quod metuat 9
ne emanet , id eft , m malurn habeaî. O
rem dignam , in qua non modo doïïi ,
thn etiam agrefies erubefcant !
Salis ( i ) cnim nobis ( [î modo in pht*
hfophia aliquid profecimus ) perfuafam
elfe dcbet ; fi omnes deos hominéfque ce-
lare pojfimus , nihil tamen avare , nihil
injufiè , nihil lïbidinosè , nihil incontinent
ter ejje faciendum. Hinc Me Gyges indu"
citur a Platone : qui > cum terra difcefi-
fijfet magnis quibujdam imbribus 3 in illum
hiatum defcendit , anenmque equum ( ut
(i) Offic. III. %
DE ClCEROK. 9 5
ou il rencontrera un pallànt > feul &c
fans défenfe , chargé d'or? L'homme
qui fe conduit par des principes d'hon-
neur , abordera ce palïant , l'aidera 9
le remettra en fon chemin : mais ce-
lui qui ne connoît que fon intérêt pro-
pre , vous voyez , je crois , ce qu'il
fera. Quand il me voudroit dire qu'il
ne lui ôteroit y ni fon or 5 ni la vie ;
au moins ne dira- 1- il pas que ce qui
l'arrête , ce foit la noirceur de l'ac-
tion : c'efl: la peur qu'elle 11 éclatte
& qu'il ne la paye. O ! fentiment qui
feroit rougir, ne difons pas des per-
fonnes éclairées , mais les gens mê-
me les plus girofliers !
Pour nous y Ci nous avons un peu1
de Phiîofophie , nous fomrnes bien
fûrs que le fecret, quand nous l'au-
rions ? de nous cacher aux Dieux &c
aux hommes 3 ne peut autorifer y ni
avarice y ni injuftîce 5. ni , en un mot
quelque paiïion que ce foit, C'eft à ce
fujet que Platon raconte Tavanture
de Gygès , qui étoit un berger du Roi
de Lydie. Une grofîè pluie ayant for-
p5 Pensées
ferunt fabuU) animadvertit , cujus in la~
teribus fores ejfent : quibus apertis yhomi-
nis mortui vidit corpus magnitudine inu-
Jitata , annulumque aureum in digiio :
quem ut detraxït , ipfe induit : ( erat au-
te m regius paftor ) tum in concilium pafi*
torum fe recepit. Ibi cum palam ejus an'
nuli ad palmam converterat , à nullo
videbatur , ipfe autem amnia videbatz
idem rurfus videbatur , clim in locum
annulum inverterat. Itaque hac oppor*
îunitate annuli ufus > reginœ fiuprum
intulit : eaque hâjutrice regem dominum
interemit >fuftulit quos obfiare arbitra-
batur : nec in his eum quifquam facino-
ribus potuit videre. Sic repente annuli
heneficio rex exortus efl Lydiœ. Hune
igitur ipfum annulum fi habeat fapiensy
nihil plus ' fibi licere putet peceare , quàm
Jï non haberet. H on efl a enim bonis vïris «
non occulta qmruntur.
mé
DE ClCERON. 97
mé dans la terre une ouverture pro-
fonde , Gygcs y delcendit . & là 5 fi
Ton en croit la fable , il trouva un
cheval d'airain 5 dans les flancs du-
quel étoit une porte , qu'il ouvrit. Il
y remarqua un cadavre ; d'une prodi-
gieufe grandeur , & qui avoit un an-
neau d'or au doigt. Il arracha l'an-
neau , le mit 3 &c alla rejoindre les au-
tres bergers. Quand il tournoit de
l'on côté la pierre de cet anneau ? il
devenoit invifible , quoiqu'il ne lai£-
fat pas de bien voir les autres : &c
quand il tournoit la pierre en dehors ,
il redevenoit vifible. Profitant donc
de cette facilité > il coucha avec la
Reine 5 & de concert avec elle , il tua
le Roi fon maître 5 il tua ceux qu'il
crut en état de s'oppofer à fes defleins;
tout cela fans que perfonne en pût
rien voir : de forte qu'en peu de temps>
grâce à Ion anneau 5 il parvint à la
couronne de Lydie. Or , fi c'étoit un
Sage qui polfédât ce même anneau y
il ne s'en croiroit pas plus autorifé
à faire mal 5 que s'il ne l avoir point.
Car fon objet , c'eft la vertu même ,
ce n'eft pas l'impunité.
98
P E N S e' E S
IV.
ES T ( i ) Zenonis hœc defnitio , ut
perturbatio fit , averfa à refta ra-
tione , contra naturam • animi corn-
motio. Quidam brevius , perturbatio-
nem ejfe appetitum vehemenciorem :
fed vehememiorem eum volunt effe , qui
longùts difcejferit a natura confiantia.
Tartes autem perturbationum volunt ex
duobus opinatis bonis nafci , & ex duobus
opinatis malts : ita (2) ejfe quatuor. Ex
bonis, libidine?n , & Utitiam : ut fit Utitia,
prœfentium bonorurn s libido 5 futur or um.
Ex malis 3 metum > & œgritudinem nafci
cenfent : metum > futuris ; œgritudinem ,
prœfentibus. Qjid enim veriuntia metuun-
iur , eadem effciunt dgritudinem inflan-
iia.
Sed ( 3 ) omnes perturbationes judicio
( 1 ) Tufcul IV. 6.
( z ) Virgile , JEneid. VI , 7$ 3 > renferme
en quatre mots Ja même divificn:
Hinc metuunt) cufitinîque ; dolent , gau*
dentque.
( 3 ) Tufcul. IV. 7.
DE ClCERÔN.
99
Sur les Passions.
ZENON définit toute paffion ,
Un mouvement de ïame , oppofé a
la droite Raijon , <^ contraire a la Na-
ture. D'autres , en moins de mots ,
Vn appétit trop violent > c'eft-à-dire 5
qui éloigne trop notre ame , de cette
égalité, où la Nature la voudroit . tou-
jours. Et comme il y a dans l'opinion
des hommes , deux fortes de biens,
& deux fortes de maux , les Stoïciens
divifent les paiïions en quatre genres :
deux 3 qui regardent les biens ; deux ,
qui regardent les maux. Par rapport
aux biens , la Cupidité , & la Joie : la
cupidité , qui a pour objet le bien fu-
tur ; la joie , qui a pour objet le bien
préfent. Par rapport aux maux , la
Trijlejfe , & la Crainte : la triftelle ,
qui a pour objet les maux pr éfens ; la
crainte , qui a pour objet les maux fu-
turs.
Mais l'opinion étant , félon les Stoï-
ciens, ce qui fait toutes" les paiïions ;
ils les ont définies d'une manière en-
ÏOO P E N S E* E S
çenfent fieri , & opinione. Itaque eas de-
finiunt prejfius , ut intelligatur non modo
quàm vitiofœ , fed etiam qukm in nofira
fint pcteflate. Eft igïtur œgritudo , opinio
recens mali prœfentis , in quo demitli con-
trahique animoreBum ejjè videatur. L&-
titia , opinio recens boni prœfentis , in quo
ejferri reclum ejje videatur. Metus > opi-
nio unpendentis mali, quod intolerabile
ejfe videatur. Libido , opinio venturi bo-
ni , quod fit ex ufu jam prœfens ejfe atque
adejfe.
Sed quA judicia , quafque opimones
perturbationum ejfe dixi , non in eis per-
turbat'wnes folhm pofitas ejfe dicunt , ve-
rkm Ma etiam , qu& efficiuntur perturba-
tïombus : ut œgritudo quafi morfum ali-
quem doloris efficiat ; metus , recejfum
quendam animi & fugam ; Utitia , pro-
jufam hilar',tatem s libido P effrenatam ap-
petentiam.
Cpinationem autem, quam in omnes
D Ë C I C t K O N. 10 ï
tore plus précife 5 afin que nous con-
cevions 5 non feulement combien elles
font mauvaifes 5 mais combien nous
en fommes les maîtres. Ainfî , félon
eux , la Trijiejfe eft l'opinion que Ton
a d'un mai préfent , jugé tel , qu'il
mérite que l'ame s'abatte 5 Se fe ref-
ferre : la Joie , l'opinion que l'on a
d'un bien préfent 5 jugé tel , qu'on
ne fauroit être trop charmé de le pof-
féder : la Crainte , l'opinion que l'on
a d'un mal futur, qui paroît infup-
portable : & la Cupidité , enfin, l'opi-
nion que Ton a d'un bien futur 5 qui
femble promettre de grands avanta-
gé- .
Puifque les pafîions ne font toutes
qu'opinion , les effets qu'elles pro-
duifent font donc auffi l'ouvrage de
l'opinion. Et c'eft donc l'opinion qui
caufe cette efpèce de morfure inté-
rieure , dont la trifteiîè eft: accompa-
gnée ; ce rétrécilîement de l'ame , dans
la crainte ;ces vivacitez outrées, dans
la joie ; ces defirs fans bornes , dans
la cupidité.
Au refte 5 dans toutes ces défini-
tions > les Stoïciens n'entendent par
iiij
>01 V E N S H' 1 S
dtftnitwnes fuperiores inclufimus > volunt
ejfe imbecillam ajjenjionem.
Quocirca ( 4 ) 7720//// & énervât a pu-
tanda eft Peripateticorwn ratio & oratio9
qui perturbarï animos necejfe ejfe diciint s
fed adhibent modum que n dam, quem ultra
prcgredi non opporteat. Modum tu adhi-
bes vitio ? An vitium nullum efl 9 non pa-
rère rationï? an ratio parum prœcipit > nec
bonum illud ejfe , quod aut cupias ar-
denter , aut adepms ejferas te infolenter ?
nec porro malum , quo aut oppreffus ja-
ceas , aut , ne opprimare , mente <vix
confies ? eaque omnia aut nimis trijlitia 9
( 4 ) Tufeuî.lY. 17.
(5) Aujourd'hui encore c'eft une queftion
fameufe dans nos écoles, Si les pallions font
naturelles, & utiles à i'homme. Mais pour
ceux qui voudront convenir des termes , &
définir ce que c'eft que paffion , il me Terri-
ble que cela ne fauroit faire une queftion.
Quoi qu'il en foit, on lira volontiers ce
que Muret en a écrit dans fes Commen-
taires fur la Morale d'Ariftote. On fera du
moins charmé de fon élégance , quand on
lae feroit pas ébranlé par fes raifonnemens.
DE C I C ï R O N, IOJ
epinion > qu'un foible acquiefcement
de l'efprit à quelque idée , donc il a
été frappé.
Je ne vois donc rien que de mou
ôc d'énervé dans le fentiment (f) des
Péripatéticicns , qui regardent les paf-
fions comme néceifaires : pourvu , di-
fent-ils 3 qu'on leur prefcrive des bor-
nes 9 au de là defquelles ils ne les ap-
prouvent point. Mais prefcrit-on des
bornes au mal ? Ou direz-vous 5 que
de ne pas obéir à la Raifon, ce ne
foit pas un mal ? Or la Raifon ne vous
dit-elle pas affëz 5 que tous ces objets ,
qui excitent dans votre ame , ou de
fougueux defirs , ou de vains trans-
ports de joie , ne font pas de vrais
biens ; &c que ceux qui vous confter-
nent , ou qui vous épouvantent , ne
l'ont pas de vrais maux ; mais que ces
divers excès , ou de triftelïe , ou de
joie , font également l'effet des pré-
jugez , qui vous aveuglent ? Préjugez ,
dont le temps a bien la force lui feu! ,
d'arrêter l'imprefïïon : car , quoiqu'il
n'arrive nul changement réel dans
Io4 Pense'îs
aut nxmrs Uta errore fieri ? Qui fi errer
jhthis extenvietur die, ut, ckm res ea*
dem ynaneat , aliter ferant inveterata-,
aliter recentia ; fiapientes ne atùngat
quidem ommno.
Qui modum (6) igitur vitio quant ,
fimiliter facit , ut fi yojfe putet eum , qui
fie è Leucade -prœcipitaverit , fiufiinere fie ,
cura velu. Ut enim id non potefi : fie ani-
mas perturbants & incitatus nec cohibere
fie potefi y nec , quo loco vuk , infifiere
omnino.
Quœque creficentia perniciofia fiunt > ea-
àem fiunt wûofia , naficentia. JEgritudo
autem , c<zter<tque perturbationes , ampli-
ficata certè pefiifçrœ fiunt. Igitur etiam
fiufceptœ continua in magna pefiis parte
verjantur. Etenirn ipjk fie impellunt , ubi
( 6 ) Tufiul.IV. 18.
(7 ) Près de Leucade . ville d'Epire , il
y avok un rocher fort haut , & dont la
pointe avançoit fur Ja mer. On voit dans
les Héroïdes d'Ovide , parle dernier vers de
TEpître de Sapho à Phaon y que le faut de
Leucade ctoit la dernière reffource des
amans infortunes.
DE ClCUON, 10 5
l'objet 5 cependant , à mefure que le
temps réloigne , l'impreffion s'affoi-
blic dans les perfonnes les moins fen-
fées : & par conféquent , à l'égard du
Sage 3 cette impreflion ne doit pas
même commencer.
Vouloir donc qu'on marque des
bornes à ce qui eft mal, c'eft préten-
dre qu'un fou qui fe précipite du ro-
cher ( 7 ) de Leucade , pourra , s'il
le veut 5 fe retenir au milieu de fi
chute. Autant que cela eft impoflïble,
autant l'eft-il qu'un homme emporté
par quelque paffion y fe retienne &
s arrête où il voudra.
Tout ce qui eft pernicieux dans fou
progrès 5 eft mauvais en commençant.
Or la trifte'Je & toutes les autres paf-
fions 5 lorfqu'elles arrivent à un cer-
tain degré, font peftilentielles. Donc ,
à les prendre dès leur naiflance , elles
ne valent rien. Car 3 du moment qu'on
a quitté le fentier de la Raifon , elles
fe pouffent ? elles s'avancent d'elles-
mêmes : la foibleffe humaine trouve
du plaifir à 11e point réfifter : Se in-
106 V E N S E3 E S
femel à ratione difcejfum efi : ipfique fîbt
imbecillitas indulget > in altumqite prove-
hitur imprudent , nec reperit locum con~
fifiendi.
Quamobreyn nihil interefi , utrkm mo-
dérât as perturbationes approbent , an mo-
de rat am injufUtiam , moderatam igna-
wiam y moderatam intemperantiam. Qui
enïm vitiis modum apponit , is partent
fufctpit vitiorum. Quod cnm ipfum per
fe odiofum efi , tum eo moleftius , quia
funt in lubrico , incitât Jlque femel procli-
p labuntur , fufiiner/que nullo modo pof
funu
Maxime (S) admonendus efi , quant us
fit fur or amoris. Omnibus enim ex animi
perturbationibus efi profeflb nulla vehe-
mentior \ut , fi jam ipfa Ma accufare no-
lis , flupra dico , & corrupielas , & adul-
teria , incefia denique , quorum omnium
accufabilis efi turpitudo : ftd ut h&ç
cmittas , perturbalio ipfa mentis in amo»
re fœda per fe efi. Nam ut Ma prêter-
eam , qtta funt jurons , htc ipfa per fefe
(8 ) Tafcui. IV. }j.
DE ClCERON. I07
fenfîblement on fe voit , Ci j'ofe ainfî
parler , en pleine mer , le jouet des
flots.
Approuver des pafïions modérées 9
c'eft approuver une injuftice modérée ,
une lâcheté modérée , une intempé-
rance modérée. Car prefcrire des bor-
nes au vice 5 c'eft en admettre une par-
tie. Et outre que cela feul eft blâma-
ble 5 rien 11 eft d'ailleurs plus dange-
reux. Car le vice ne demande qu'à
faire du chemin 3 Se pour peu qu'on
l'aide \ il glilfe avec tant de rapidité ,
qu'il n'y a plus moyen de le retenir.
On doit bien faire lentif à un hom-
me amoureux 3 dans quel abyme il fe
plonge. Car de toutes les pafïions
celle-ci eft la plus orageufe. Quand
même nous mettrions à part les dé-
bauches , les intrigues , les adultères^
les incéftes , toute autre turpitude re-
connue pour telle ; & fans toucher ici
aux excès où l'amour fe porte dans fa
fureur , n'y a-t-il pas , dans fes effets
les plus ordinaires , 8c qu'on regarde
comme des riens , une agitation d'ef»
ioS Pense5 es
quant habent levitatem , qu& videntuî
ejfe mediocria ?
( 9 ) injurise 5
Sufpi.ciones » tnSmicittae^ indu-
ci ce ?
Bellum , pax rurfum. Incerta
hxc fi poftuîes
Ratione certa facere , mhilo plus
agas ,
Quàm lï des operam , ut cum
ratione infanias.
Hétc inconflantia mutabilitafque mentis $
quem non ipfa pravitate deterreat ? Eft
ertim illud , qitod in omni perturbation*
dïcitur , demonflrandum , nullam ejfe
nïfi opinabilem , niji judicio fufceptam ,
mfi vohtntariam. Etenim fi naturalis
arnor ejfet : & amarent omnes , & fan-
(<?) Terent. Eunuch. 1. Se. 1.
( 1 ) Xoilà > félon Plutarque , la différen-
ce la plus remarquable qu'il y ait entre l'a-
mour & l'amitié. Que d'honnêtes - gens
foient amis , c'eft pour toujours : parce que
Teftime réciproque , qui a fait naître leur
Jiaifon , & qui en eft la bâfe , ne peut rece-
voir d'atteinte ; car nous les fuppofons hon-
nêtes-gens. Mais l'amour porte fur des prin-
cipes qui ne fe montrent pas toujours fous
le mime point de vue, & qui dépendent afr-
DE ClCERON. XO$
prit , qui eft quelque chofe de pi-
toyable & de honteux ?
Rebuts 9 foupfons , débats , trêve ,
guerre nouvelle ,
Et puis nouvelle paix. Par ce por-
trait jidelle ,
Voyez, que la Raifon afpireroit en
vain
A fixer de V amour le manège in-
certain.
Quiconque entrepr endroit cette pé-
nible cure ,
Voudroit extravaguer avec poids
& mefur£.
Puifque l'amour dérange fi fort PeC
prit , comment lui donne -t-on en-
trée dans Ton cœur? Car enfin, c'eft
une paffion > qui 5 comme toutes les
autres , vient abfolument de nous , de
nos idées 5 de notre volonté. Et la
preuve que lamour n'eft point une
loi de la Nature , c'eft que , (i cela
étoit? tous les hommes aimeroient ,
ils aimeroient toujours ; l'objet de leur
paffion ( i) ne varieroit point , 8c
folument de l'opinion. Aînfî l'amour eft
une paffion : mais l'amitié eft comptée aïs
rang des vertus.
1 1 6 Pense3 es
per amarent , & idem amarent , ne que
alium pudor , alium cogïtatio , alium Ja~
tietas déterrer et.
An Me ( i ) mihi liber , eux mulier
imper at ? cui leges imponit, prœfcribit ,
jubet , vetat quod videtur ? qui nihil im-
per anti negare poteft , nïhil reeufare au-
det ? Pofcit ? dandum efi : vocat f <ve-
niendum : ejicit ? abeundum : minatur ?
fxtimefeendum. Ego vero ifium non mo-
do fervum , fed neqiûjjîmum fervum ,
etiam fi in amplijfima familia natus fit ,
appellandum puto*
Qui (' 3 ) natura dwuntur irâcundi ,
ét. ut mifericordes , aut invidi , taie quid ;
iifitnt ejufmodi conftttuti quafî m'ala va-
letudine animi , fanabiles tamen : ut de
Socrate dicitur. Cum multa in conventu
*viùa collegijjet in eum Zepyrus , qui Je
(2) Parad.'V. 2.
(3) Tufcuh IV. 37.
DE ClCERON. III
Von ne verroit pas l'un fe guérir par
la honte , l'autre par la réflexion 9 un
autre par la fatiété.
Regarderai- je comme un homme
libre , celui qu'une femme maîtrife ;
à qui elle impofe des loix ; à qui elle
prefcrit ? ordonne 5 défend ce qu elle
veut , & fans qu il puiife la refufer ,
lui refifter en rien ? Veut-elle avoir ?
il faut donner. Appelle-t-elle? il faut
accourir. Elle congédie ? il faut fe re-
tirer. Elle menace? il faut trembler.
Pour moi , cet homme-là fût-il du
fang le plus noble , je tiens que c'eft ,
non un efclave Amplement , mais le
plus vil de tous les eiclaves.
Quand on dit qu il y a des gens
portez naturellement ? ou à la colère,
ou à la pitié , ou à l'envie 5 ou à quel-
que autre paffion , cela lignifie que la
conftitution de leur ame 5 fi j'ofe ainfi
parler , n'eft pas bien faine : mais l'e-
xemple de Socrate nous prouve qu'ils
ne font pas incurables. Zopyre , qui
in P ense'es
naturam cujufejue ex forma perfpicere
proftebatur , derifus eft à cœteris , qui
Ma in Socrate vïtia non agnofcerent : ah
ipfo autem Socrate fub levât us , cum Ma
fibi (4) figna,fed ratione , à fe dejeiïa di*
ceret. Ergo , ut optima quis valetudine
affetlus potefi videri ; at natura ad ali-
quem morbum proclivior : fie animas
alius ad alia vïtia propenfior.
Qmànam ( 5 \ tffe caufa putem , cur9
cum conflemus ex animo & corpore ,
corporis curandi tiiendique causa qu&fita
fit ars , ejufque militas deorum immorta-
liurn inventioni confier ata : animi autem
(4) Au lieu defigna, d'habiles Criti-
ques propofent de lire irtfita , ou quelque
choie de fembiable. Cicéron , de Fato , chap.
5 , joint cet autre exemple à celui de So-
crate. Stilponem , Megareum pbilofopbum,.^
fcrtbunt ipfius familières ebriofum , & mil-
lier ofum fui ff'e : neque hoc fcrtbunt vitupéran-
tes y fed potius ad laudem. Vitiofam enim na-
turam ab eo fie edomitam <& compreffam effe
decirinâ , ut nemo unquam vinolentum illum^
nemo in eo libidinis veftigium vider it*
( î )TufcuUII.i.
fe
DE ClCERON. II}
ïe donnoic pour un habile Phyfiono
rnifte 5 l'ayant examiné devant une
nombreufe compagnie , fie le dénom-
brement des vices qu'il découvroit en
lui : & chacun fe prit à rire ; car ou
ne voyoit rien de tout cela dans So-
crate. Il fauva l'honneur de Zopyre y
en déclarant que véritablement il
étoit porté à tous ces vices ; mais qu'il
s'en écoit guéri avec le fecours de la
Raifon. Quelque penchant qu'on ait
donc pour tel ou tel vice , on eft ce-
pendant maître de s'en garantir : de
même qu'on peut , quoique né avec
des difpofitions à certaines maladies ,
jouir d'une bonne fanté.
Je cherche d'où vient que l'homme
étant compofé d'une ame &c d'un
corps 5 on s'eft appliqué , pour ce qui
regarde la fanté du corps , à inventer
un art , dont l'utilité a donné lieu de
l'attribuer aux Dieux immortels : &
que pour ce qui regarde les maux de
l'ame , non feulement on s'eft moins
mis en peine d'apprendre à les guérir y
mais depuis que l'art en a été décou-
K
î t 4 Pensf'es
medicwa nec tant defiderata fît , ante<
qiùm inventa^ nec tant culta, pofteaqukm
cognita efl , nec tam multis grata &
probata , pluribus etiam fufpeUa & in~
wifa ? An quod corporis gravitatem &
dolorem ariimo judicamus , animi morbum
forpore non fenùmus ? Ita fit , ut animus
de je ipfe tum judicet , cum id ipfum , quo
judicatur y œgrotet.
f^3
IHud ( 6 ) animorum corpor inique dif
jimile , quod animi valentes morbo ten-
tari non poffunt > corvora pojjunt : fed
corporum offenfîones fine culpa accidere
poffunt , animorum non item. Quorum
emnes morbi & perturbationes ex afper-
natione rationis eveniunt. Itaque in homi-
nibus foùtm exiftunt. Nam befl'u fîmile
quiddam faciunt , fed in perturbationes:
non incidunt.
(OTufcuL !V. 14.
4§& •
DE'ClCERON. tlf
Yert , il n*a pas été fi cultivé ; & loin
d'avoir autant de partifans 5 il eft fuf-
pedfc , & même odieux à la plufpart
du monde. Peut-être cela vient-il de
ce que Famé , quand le corps fouf-
fre, en a pleine connoiiïance ; mais
que le corps 5 quand Famé eft ma-
lade , n'y voit rien. Tellement que
Famé malade s n'ayant déjuge qu'elle-
même , & ne pouvant faire alors fes
fondions y ne connoît point fon état.
Il y a cette différence entre les ma-
ladies de Famé 8c celles du corps , que
les unes peuvent arriver fans qu'il y
ait de notre faute , au lieu que nous
fommes toujours coupables des au-
tres. Car les pallions i qui font les
maladies de Famé , ne viennent que
de notre révolte contre la Raifon. Et
cela eft fi vrai , que l'homme feul y
eft fujet.Car les brutes n'en font point
fufceptibles , quoiqu'il y ait quelque
reflemblance entre pafïion 3 & ce
qu'elles font..
Kij
P E N S E5 E S
Videamus , quanta ( 7 ) fini V qm œ
philofophid remédia morbu animorum ad-
hibeantur. Efl enim qu&dam medicina
certè : nec tara fuit homïnum generi infen-
fa atque inimica natitra , ut corporibus
m res falutares , animis nullam invene-
rit. De quibus hoc etiam efl mérita melikf,
quodf. corporum adjumenta adhibentur
extrinfecus , animorum falus inclufa in,
his if fis efl. Sed quo major efl in eu prœf
tantia & divinior , eo majore indigent di-
ligentià. Itaque bene adhibita ratio cernit^
quid optimum fit ; negleffa , multis im~
plicatur erroribus»
Reliquum ( 8 ) efl , ut tut e tibi imper es..
Quanquam hoc nefcio quo modo d'catur
quafi duo fimus , ut alter imper et 3 alter
pareat : non infcitè tamen dicitur. Efl.
(7) Tufcul. IV. 27.
( 8) Tufcul. IL 20 zju
DE ClCERON,
Pour guérir nos maladies fpirituel-
les , voyons quels remèdes la Philo-
fophie nous ordonne. Car il y en a
certainement ; & la Nature qui a tant
créé de chofes falutaires au corps , n'a
point été allez cruelle 5 allez ennemie
de riiomme 5 pour que fou ame fût
privée de tout fecours. Elle Ta même
d'autant plus favorifée , que les fe-
cours qui regardent le corps 3 font
hors de lui ; au lieu que tout ce qui
eft néceflaire pour le falut de rame-,
eft renfermé dans Pame même. Mais
plus elle eft d'un ordre fupérieur , plus
elle demande d'attention. Prenez - en
foin , fes lumières font toujours pu-
res ; négligez-la -, mille & mille er-
reurs i'offufquent.
Vous n'avez donc plus qu'à vous
commander à vous-même. J'avoue
que c'eft une manière de parler fîngu*
lière 5 & qui fuppofe qu'on (oit deux*,
l'un pour commander , l'autre pour
<©beïr. Mais elle n'eft pas fans fonde*
ï î 8 Pense'es
enim animus in partes tributas duas :
quarum aller a rationis efi particeps , al-
téra expers. Cum ig'uur pracipitur , ut
nobifmetipfis imperemus , hoc prœcifitur ,
ut ratio coerceat temeritatem. Eft in ani *
mis omnium ferè natura molle cjidddam^
demïjfum , humile , enervatum quodam-
modo & languidum , fenile. Si nihil
aliud , nihil effet homine deformius. Sed
prœfio efi domina omnium & regina ra-
tio y quœ connixa per fe & progrejfa Ion-
gins , fit perfetta ( 9 ) virtus. H&c ut
împeret illi parti animi , qu& obedire
débet , id videndum efi <viro.
(9) Cicéron , dans une 'infinité d'en-
droits , définit ainfi la Vertu , Conformité à
la droite Raifon : & il dit expreffément dans
la Tufculane IV , chap. 1 5 3 if fa Virtus bre-
'vtjfîwe re&a Ratio Mû foteft*
DE ' C I C E R O N, ï I 9
ment : car notre ame fe divife en deux
parties , Tune raifonnable , l'autre pri-
vée de raifon. Ainfi , lorfqu'on nous
ordonne de nous commander à nous-
mêmes , c'eft nous dire que nous faf-
fions prendre le deffus à la partie rai-
fonnable, fur celle qui ne l'eft pas.
Toutes les ames renferment 5 en effet 5
je ne fais quoi de mou , de lâche 5
de bas 5 d'enervé , de languilfant ;
&c s'il n'y avoit que cela dans l'hom-
me , rien ne feroit plus hideux que
l'homme. Mais en même - temps il
s'y trouve bien à propos cette maî-
trelîe , cette Reine abfolue , la Raifon,
qui , par les efforts qu'elle a d'elle-
même le pouvoir de faire , fe perfec-
tionne 5 & devient la fuprême vertu.
Or il faut pour être vraiment homme ±
lui donner pleine autorité fur cette au-
tre partie de l'ame x dont le devoir effc
d'obéir.
ï 1C P E N S E5 £ S
V.
OU ID efi ( i ) optabiïius fapien*
tia ? quid pr<sftantius ? quid kor>
mini melius ? quid homme dXgnius ? Hanc
igitur qui expetunt, Vh\\o[o^hx nominan-
îitr \nec quidquam aliud efi philofophiaj
fi interpretari velis , quàm ftudium fa*
pientiœ. Sapientia autem efi , ( ut à vete-
ribus Fhilofophis définit um efi ) rerum di-
vinarum & humanarum , caufaritmque ,
qiiibus h& r es continentur , fcientia : eu-
jus ftudium qui vitupérât , haud fane
intellïgo , quidnam fit , quod laudandum
(i)offic. II. 2,
( i ) Qui dit les chofes divines , <& les hu-
maines , dit abfoiument tout, fans rien ex-
cepter. Âinfi le Sage parfait , eft l'homme
qui fait tout. On eft forcé d'admettre ce
principe des Stoïciens , avec les conféqu en-
ces qu'ils en tiroient , & qu'un de nos meil-
leurs Poètes , le célèbre Rcufîeau , fait bien
ièntir par ces deux vers :
Du vieux Zenon F antique Confrérie
Difoit tout vice être ijfu £ânerie.
On ne feroit , en effet , aucune faufTe dé-
marche , fi l'on voyoit toujours clairement
& d'où Ton part , & où l'on va. On ne pé-
S.U R
DE ClCERON.
I 21
Sur la Sagesse.
QU' Y a-t-il de plus defirable que
la fageflfe ? Qu'y a-t-il de meil-
leur , de plus utile aux hommes, ôc
qui foit plus digne d'eux ? On donne
le nom de rhilofopbes , à ceux qui la
recherchent : & ce mot de Philosophie
veut dire précifément , amour de la fa-
gejfe. Or la fageiïè , ainfi que les an-
ciens Philofophes l'ont définie , eft la
connoiilance ( i ) des chofes 5 foit di-
vines , foit humaines , & de ce qui
conftitue leur nature. Un homme qui
mépriferoit cette étude , je ne vois pas
ce qu'il peuteftimer. Car fi vous cher-
cheroit, ni en Morale , ni en Politique,
ainfi du refte. Véritablement , ce Sage des
Stoïciens , l'homme qui fait abfolument
tout, ne fut jamais qu'en idée. Mais il ne
faut pas que rimpoflibiiité de parvenir au
comble de la fagefTe , nous empêche d'y
afpirer. Rappelons-nous ici notre Horace :
Non pojfîs oculo qtianihm contendere
Lyncens y
Non tamen idcirco contemnas lippus in~
ungi.
L
in Pense5 es
put et. Nam (ive obleftatio quœritur anU
mi , requiéfque curarurn : qu<z conferri
cum eorum Jiudiis -pote/} , qui femper ali-
quid anquirunt , quod fpettet & valeat
ad bene beatéque vivendum ? five ratio
conjîant'u , virtutîfque quœritur : aut hxc
ars efi , aut nulla omnino , per quam
cas ajjequamur. Nulla?n dicere maxima-
rum rerum artem ejfe , cum minimarum
fine arte nulla fit , hominum efi parum
confideratè loquentium , atque in maxi-
vus rcbus errantium. Si autem efi aliqua
disciplina virtuiis , ubi ea quaretur , cum
ab hoc difcendi génère difcejferis ?
Oculorum , inquit Flato , efl in nobiî
{ ? ) fenfus acerrimus : quibus fapien-
tiam non cernimus. Quàm Ma ardentes
amores excitaret fui , fi vider etur ?
Principio ( 4 ) generi animantium
(3 ) De Finibus , II. i$.
(4) Cffic.I. 4.
chez l'agréable Se l'amufant > peut-on
tien comparer à une forte d'étude y qui
tend à nous rendre gens de bien , &
heureux ? Mais d'ailleurs 5 ou c'efl: à
la Philofophie de nous enfeigner les
principes d'une probité folide & con-
fiante j ou il n'y a point d'art pour
cela* Or , de prétendre qu'il n'y ait
point d'art propre à nous enfeigner
l'edentiel, tandis qu'il y a des arts
pour tout le refte; c'efl: un difeours
peu fenfé , & une erreur capitale.
Pour apprendre donc la vertu 3 à quelle
autre école iroit-on , qu'à celle de la
Philofophie ?
Quoique la vue foit le fens le plus
fubtil ? cependant , dit Platon , Toeil
ne fauroit découvrir la Sagefïe. O !
fi elle étoit vifible , de quel amour
les hommes s'enflammeroient pour
elle!
A tout animal , de quelque efpèce
qu'il foit , la Nature d'abord lui infpi-
re de veiller à conferver fon être , de
Lij
I 14 P E N S E* E S
emni efi à n attira tributum , ut Je , vï-
tam , corpufque tueatur, declinétque ea,
qiu nocitura videantur , omnidque , qua
fint ad vivendum necefjaria , anquirat ,
& paret , ut paftum , ut latibula , ut
alla eyafdew, gêner is . Commune item ani-
mantuim omnium efi con]unUionis appe-
titus > procreandi causa , & cura qu<z->
dam eorum , qu& procreata funt. Sed in-
ter hominem & belluam hoc maxime in-*
tereft , quod h&c tantum , quantum [enfin
movetur, ad idjoluni) quod adefi> quodque
prœfens efi » jMiccommodat 3 paululkm
admodum fentiens prdtteritum , aut futu-*
rum. Hoûîo autem {quod rationis efi
particeps , per quam confequentia cer-
nit 9 caufas rerum videt , earumque pro-
greffus , & quafi anteceffwnes non igno*
rat y fimilitudines comparât , & rébus
prœjèntibus adjungit > atque annettit fu-
tur as ) facile totius <viu curfum videt ,
ad edmque degendam préparât res necefi*
farias.
In primifque hominis efi propria vert
inqaifitio atque invefiigatio, Itaqm chm
fuir ce qui pourroit lui être nuilible ,.
& de chercher à fe procurer des ali~
mens, une retraite, tout ce qui lui
eft néceflaire pour mettre fa vie &
fou corps en sûreté. Tous les ani-
maux ont encore cela de commun,
qu'ils fe portent à engendrer leur fem-
blable , & qu'ils prennent un certain
foin de ce qu ils ont mis au monde.
Mais entre l'homme & la bête , il y
a cette différence effentielle : Que la
bête , n'ayant pour guide que le fen-
timent 9 ne s'attache qu'aux chofes
préfèntes , & qui font devant fes yeux,
fans être touchée , que bien foible-
ment , ni du pafie , ni de l'avenir.
Que l'homme , au contraire , eft doué
d'une Raifon , qui lui montre l'en-
chaînement des chofes ; par où elles
font occafionnées ; quelles en font les
fuites ; le rapport des unes avec les au-
tres ; & pouvant d'un coup d'œil , qui
embralïè l'avenir avec le préfent ? voir
tout le cours de fa vie , il prend de
loin fes mefures pour ne manquer de
rien.
Un goût remarquable, & qui eft
particulier à l'homme, c'eft le defir
ïi£ P E N S E* I S
furnus necejfariis negotïis curlfque <vacut >
tum avemus aliquid vider e , audire , ad-
difcere : cognitionémque rentra aut oc~
cultarum , aut admit abilium ad beatè
vivcndum , necejfariam ducimw*
*fantus efi (6) innatus in nobis co-
gnltionis amor & fcientiœ > ut nemo du-
bitare pojjit , quin ad eas res hominum
natura nullo emolumento invitata rapia-
tur. Videmujne , ut pueri , ne verberibus
quidem , à contemplandis rébus perquiren-
difqite deterreantur ? ut puifi requirant ,
& aliquid fcire fe gaudeant ? ut aliis
(f) De Fwib.V. iS.
( 6 ) On voit affez qu'il s'agit ici de cette
Admiration y qui eft la fille de l'Ignorance ,
& qui fait que nous defirons ou craignons
des chofes dont nous ne ferions nullement
touchez y fi nous en connoifllons le jufte
prix, Horace a commencé une de Tes Epî-
tres par la même penfée , & il emploie la
ai crue expreffion :
Ntl admit art , prope res eft una , Nu*
mi ci y
So laque y qud pojfit facere & fervare
beatum*
D £ C I C E R O N, 127
de connoîcre le vrai. Que nous ayons
du loifir , &c l'efprit libre 3 nous nous
fentons cette envie de voir , d'enten-
dre , d'apprendre quelque chofe : per-
fuadez que pour vivre heureux 5 il
nous importe de pénétrer dans ce qui
eft caché , ou qui caufe une forte
( 5 ) d'admiration.
Telle eft l'envie d'apprendre & de
favoir , avec laquelle nous venons au
monde , qu'il eft clair que c'eft un pen-
chant 5 qui , toute utilité à part 5 eft
naturel à l'homme. Remarquez-vous
que la crainte du châtiment ne peut
même quelquefois empêcher les en-
fans d'être curieux ? Vous les aurez
rebutez , ils vous queftionneront en-
core. Quelle joie pour eux d'avoir
enfin appris ce qu'ils vouloient 5 8c
quelle demangeaifon de le raconter
à d'autres ? Une pompeufe cérémo-
nie, des Jeux publics 5 tout ce qui eft
fpeétacle, les enchante au point qu'ils
en fouffrironc la faim & la foif. Mais
ne voyons-nous pas les gens de Let-
tres fî charmez de leurs études , qu'ils
TiS Pense'es
narrare geftiant ? ut pompa , ludis y at-
que ejufmodi fpetlaculis teneantur 5 ob
eamque rem vel famcm & fitim perferant}
Quid vero ? qui ïngenuïs fiudiis atque ur-
ubus deleclantur > nonne videmus eos nec
valetudinis > nec rei familiaris habere ra-
tionem , omniaque perpeti , ipsâ cogni-
iïone 0° fcientiâ captos ? & cum m^xi-
mis curis & laboribus compenfare eam ,
quam ex difcendo capiant , voluptattm ?
Mihi quidern Hornerus hujufmodi quid-
dam vidijfe videtur in Us > qu<z de Sire-'
num cantibus finxerit. Neque enim vo-
cum fuavitate mdentur , aut novitate
quadam & varietate cantandi revocare
eos folitœ, , qui prœtervehebantur , fed quia
multa fe fcire profitebantur; ut hommes ad
earum [axa d'ifcendi cupiditate adharef-
cerent. Ita enim invitant Uhjpm : ( nam
verti , ut qu&dam Homeri >fic ijîum ipfam
locum )
O decus Argoîicum , quia pup-
pim flectis Ulyiïes y
Àuribus ut noftros poiïis agnok
cere cantus.
Nam nemo hxc unquam efl
tranfve&us ca^rula curfu ,
r E C I C E R O N. Iip
en oublient leur fanté , & leurs pro-
pres affaires ? Pour fe rendre favans ,
ils ne trouvent rien de pénible; &:
quelque grands que foient leurs tra-
vaux ? ils fe croient dédommagez par
le plaifir qu'ils goûtent en acquérant
* des lumières,.
Je m'imagine que c'eft à peu près
ce qui a donné lieu à la fï&ion d'Ho-
mère fur le chant des Sirènes. Car il
paroît que ce n'eft point par la dou-
ceur de leur voix , ni par la nouveau-
té , ou par la variété de leurs chants ,
qu'elles attiroient les voyageurs à leur
écueil ; mais que c'étoit pluftôt en
leur offrant de partager avec eux les
rares connoitlànces, dont elles avoient,
à les en croire , l'efprit orné. Voici ,
en effet , le difcours qu'elles tiennent
à Ulylfe : c'eft un des morceaux que
j'ai traduits d'Homère.
Arrêtez-vous , Ulyjfe > au bruit do
nos accords.
Pourriezrvous le premier , àidav*
gnant ce rivage ,
Au charme de nos voix refufer
votre hommage l
130 Pense' es
Quin priùs adftiterit vocum duî^i
cedine captus ;
Poft variis avido fatiatus pe&ore
mufis 5
Dodtior ad patrias lapfus perve^
neric oras.
Nos grave certamen belii , ela-
démque tenemus ,
Graeria quam Troj^ divino nu-
mine vexit ;
Omniâque è lacis rerum veftîgîa
terris.
Vidh Homerus , probari fabulam non
pojfe , fi cantlunculïs tantus vïr irretitus
teneretur. Scieniiam pollicentur : quam
non erat mirum fapuni'u cufido patriâ
fjje cariorem.
de veteres ( 7 ) qu'idem phllofophi , in
beatorum tnfulis , fingunt , qualis futur a
fit vit a fapientium 9 quos car a omni H-
beratos , nullum neceffarium vitœ cultum
aitt -paratum requ'ir entes , nihil aliud ejfe
affuros putans 9 n'ifi m omne tempus in
( 7 ) ibid. cap. 19.
(8) Toutes les couleurs des Peintres,
toutes les figures des Poê'tes n'enchériroiant
DE ClCERON. IJÏ
Inftruit par nos leçons > riche de
nos trefbrs y
Le voyageur les porte au fein de
fa patrie.
Nous chantons ces travaux , ces
illuflres revers ,
Far qui le fier Vriam vit fa gloire
flétrie.
Il n'eft rien de caché pour nous dans
VUnivers.
Homère comprit qu'un fi grand hom-
me s'arrêtant pour entendre de belles
voix , la fidtfon n'étoit pas recevable,
Mais de promettre la fcience à un
homme amoureux de la fagelïè , il y
avoit de quoi lui faire oublier fa pa-
trie.
Quelle fera la vie des Sages 5 dans
ces îles qu'on a imaginées ( 8 ) pour
en faire le féjour des Bienheureux y
ôc où il n'y a nulle forte de foucis , ni
de befoins ? Tout leur temps 5 difent
les anciens Philofophes 5 ils remploie-
ront à étudier la nature y & à faire
pas fur la defcription de ces îles fortunées,
qui fe lit dans Muret , Var. Leci.V. i.
i$i Pense' es
qmrendo ac difcendo > in nature cognl*
tione confumant.
Ntfî ( 9 ) multorum prœceptis > multif-
tjue lïteris mihi ab adolefcentia fuajtjfem 9
nihil ejfe in <vïta magnopere expeten-
àum , nïfi laudem atque honejlatem : in
ta autem perfequenda omnes cruciatus
corporis , omnia pericula mords atque
exilii parvi ejfe ducenda : minquam me
pro Jalute veftra in tôt ac tantas dimi-
cationes , atque in hos profligatornm ho-
rninum quotidianos impctus objecijfem.
Sedpleni omnes funt libri , p\en<z fapien*
tïum voces , plena exe?nplorum vêtu (las '
qu& jacerent in îenebris omnia, nifiliîe*
rarum lumen accedcret. Ouàm multas
nobis imagines , non folkm ad intuendum 5
verum etiam ad imitandum , fortijfrmo-
rum virorum expreffas fvripiores & Grœci
& Latini reliquerunt ? quas ego mihi
(p) Pro Archia , cap. 6.
( i ) Cicéron parle de ce qu'il avoît fa;t,
étant Conful , dans la conjuration de Ca-
ti'Jina. Le parti qu'il prit de faire mourir les
principaux conjurez , n'étoit pas inoins dan-
gereux pour lui perfonnellement r que né-
ceflkire pour l'Etat.
DE ClCERON. 13}
ou tâcher de faire fans celle de nou-
velles découvertes.
Pour moi 5 lî par beaucoup de pré-
ceptes & de bons livres que j'ai lus
dès ma jeunefle, je ne m'étois pas
convaincu qu'il nJy avoit rien de fort
defirable en cette vie 5 fi ce n'eft l'hon-
neur & la vertu ; & qu'il falloit plu-
ftôt que de nous en départir 5 braver
les tourmens &: les dangers , la mort
& l'exil : jamais je n'aurois rifqué ^
quand votre falut ( 1 ) l'ordonnoit ,
d'avoir tant d'attaques à foutenir , &
de me voir en butte , comme j'y fuis
chaque jour , à la fureur des plus
grands fcélérats. Mais tous les livres ,
tous les difcours des Sages , toute l'an-
tiquité nous met des exemples devant
les yeux:& ces exemples3fi l'on n'avoit
point écrit , leroient enfevelis dans
les ténèbres. Combien les écrivains ,
foit Grecs > foit Latins 5 nous ont-ils
lailïé d'excellens portraits , non pour
les expofer feulement à nos regards y
mais pour nous porter à nous y con-
former ? Je ne perdois point de vue
15+ ■ " P E N S t ! S
jcmper in adminiftranda republica prd~
ponens > animum > & mentem meam ipfâ
cogitatione hominum excellentium con-
formabam.
Qu&ret quijpiam > quid ? illi ipfi fum-
mi viri , quorum virtutes literis prodita
Junt , iftane dotlrinâ , quant tu laudibus
effers , eruditi fuerunt ? Difficile efi hoc
de omnibus confirmare. Sed tamen ejl
certum , quid refpondcam. Ego multos
hommes excellenti animo ac virtute fuijfe ,
dr fine dottrïna , naturœ ipfius habitua
prope divino , per feipfos & modera-os ,
& graves , extitijjefateor. Etiam illud
adjungo , fœpius ad laudem atque virtu*
tem naturam fine doUrina 5 qukm fine na*
tura valuijfe doUrinam. Atque idem ego
contendo > cum ad naturam exirniam at-
que illuflrem accèdent ratio quzdûm con~
formatioque doUrina : tum illud nefcio
quid pTdLclarum ac fingulare folere exi*
(1ère. Ex hoc ejfe hune numéro , quem
patres noftri viderunt , divinum homi*
(z) C'eft le fécond Africain , celui qui
étoit fils de Paul-Emile , & qui fut adopté
par le fils du premier Scipion , à qui le fur-
nom à! Africain avoit été donné. Nous au-
rons encore d'autres occafions d'en parler.
DE ClCERON. IJÇ
ces admirables modelles ; 3c c'eft de
là que je tirois le courage & la pru-
dence , dont j'avois befoin dans le
maniement des affaires.
On me dira : Quoi > ces grands
hommes eux-mêmes 5 dont les vertus
font célèbres dans l'Hiftoire , avoient-
ils cette forte d'érudition , que vous
comblez de louanges ? A Fégard de
tous , il ne feroit pas aifé de pronon-
cer. Voici pourtant ce que j'ai de cer-
tain à répondre là-deffus. Je conviens
qu'il y a eu plufieurs hommes d'un
rare mérite , qui 5 grâce à un naturel
heureux , Se prefque divin ? n'ont
rien eu à emprunter de l'étude pour
devenir vertueux. J'ajouterai même ,
qu'un beau naturel a plus fouvent
réuiïi fans l'étude , que l'étude fuis
un beau naturel. Mais d'un autre cô-
té , lorfquun homme qui eft heureu-
fement né 5 joint à cela de bonnes>étu-
des , je foutiens que la réunion de
tous les deux eft ce qui forme ordi-
nairement le mérite fupérieur, le mé-
rite fingulier. Voilà par quelle route
marchèrent 5 & l'incomparable ( 2 )
Africain , que nos pères ont vu ; &c
ï 3 S Pense' es
nern , Africanum : ex hoc C. Ldxum 9
L. Furium , moderatiffimos hommes &
conîinentijfimos : tx hoc forttjjimum vi-
rum , & Mis temporibus dotlijjimum , M.
Catonem illum fenem : qui profeiïo fi
nihil ad percipiendam 3 colendamque vir~
tutem literis adjuvarentur , ?iunquam fe
ad earum ftudium contulijfent.
Quoi fi non hic tantus fruBus often-
deretur > & fi ex his fiudiis deleftatio
fola peteretur : tamen , ut opinor , hanc
animi remijfwnem , humanijjimam ac li~
beraliffimam judicaretis. Nam cœterœ ne-
que temporum funt , neque atatum om-
nium , neque locorum. H<zc Jludia ado-
lefcentiam alunt , feneftutem obtenant ,
fecundas res ornant , adverfis perfugium
ac folatium prœbent , deleftant domi , non
impediunt foris 9 pernottant nobijcum 2
peregrinantur , rufticantur.
( 3 ) Celui que Cîcéron fait parler dans
fon Dialogue fur la Vieillerie,
un
DE ClCERON. I37
un Lélius , un Furius , modelles de
fagelle , de probité ; Se ce vieux
( 3 ) Caton , la valeur même , & qui
avoit, pour fon temps 5 un profond
favoir. Auroient-ils cultivé les Let-
tres avec tant d'ardeur, s'ils avaient
jugé que ce fût un fecours inutile
pour acquérir la vertu, &c pour en bien
remplir les devoirs ?
Quand même les Lettres ne pro-
duiroient pas de fi grands fruits 5 & à
n'y chercher que du plailir : au moins
ne leur refufera-t-on pas , je crois y
d'être Famufement le plus doux & le
plus honnête. Tous les autres plaifirs
ne font , ni de tous les temps 5 ni de
tous les âges 5 ni de tous les lieux.
Mais les Lettres font l'aliment de la
jeuneile , &; la joie de la vieilleffe ;
elles nous donnent de l'éclat dans la
profpérité ? &c font une relîource ?
une confolation dans l'adverfité ; elles
font les délices du cabinet y fans em-
barralièr ailleurs ; la nuit elles nous
tiennent compagnie ; aux champs 5 &
dans nos voyages 5 elles nous fuivenu
i?8
Pensées
Qua funt ( 4 ) igitvir epularum , aut lit-*
dorum , aut fcortorum voluptates cum
his voluftatibus comparandœ ? Atque hœc
qu'idem fluàia, doùirinœ, Qu& quidem pru-*
dentibus , & hene influuûs pariter cum
œtate crefcunt : ut honejïum illud Solonis
fît ? quod ait -verficulo quodam , fenefcerc
fe multa in dies addifcentem : quâ vo-
luptate animi nulla certè potefl ejfe major.
In hoc (6 ) génère & naturali , &
honefto , duo vitia vitanda funt : unum 9
( 4 ) Senecl. cap. 14.
( 5 ) Plutarque , dans fes Vies 3 nous
a confervé le vers Grec de Solon:
Yiiçylçxoi <tf cùei nouvel iïiê^açKiuèvoç.
Amyot Ta rendu ainfi :
Je deviens vieux en apprenant toujours.
(6) Offic.î. 6. *
( 7 ) Extrait d'un Difcours prononcé à
l'ouverture du Parlement de Paris , en 1 704,
par M. Dagueffeau , alors Avocat Géné-
ral, aujourd'hui Chancelier de France.
„ Penferpeu, parler de tout , ne douter
M de rien , n'habiter que les dehors de Ton
ame , & ne cultiver que la fuperficie de
3j fon efprit • s'exprimer heureufement> avoir
DE C I C E R O Nv 139
Que deviennent les plaifîrs de la
table , les fpectacles , le commerce
des femmes , mis en comparaifon avec
les douceurs que l'étude nous offre ?
Pour les perîbnnes fenlées &: bien
élevées 5 c'eft un goût qui croît avec
l'âge. Ainfî le vers ( y ) de Solon 3 où il
dit qu'en vieillilîant il apprend tou-
jours , lui fait honneur. Aucun plaifir,
qui flatte i'efprit 5 ne peut furpaller
celui-là.
Il y a deux inconvéniens à fuir ,
en fe livrant à un goût fi naturel 8c
fi louable. L'un 5 de croire qu'on ( 7 )
„ un tour d'imagination agréable , une con-
verfation légère & délicate , & lavoir plai-
re fans fe faire eftimer ; être né avec le ta-
lent équivoque d'une conception promp-
„ te , & fe croire par-là au-delfus de la ré-
flexion; voler d'objets en objets, fans en
„ approfondir aucun ; cueillir rapidement
toutes les fleurs , & ne donner jamais aux
„ fruits le temps de parvenir à maturité >
c'eft une foibie peinture de ce qu'il a plu
à notre fiècle honorer du nom d'efpriu
140 Pense' es
ne incognito, pro cognitis habeamus , tnf~
que temerè ajfentiamur : quod vitium ef*
fugere qui volet , ( omnes autem velle
debent ) adhibebit ad confiderandas res
& tempus , & diligentiam. Alterum eji
vitium j quod quidam nimis magnum ftu-
dium , multamque operam in res obfcuras
atque difficiles conferunt , eafdemque non
neceffarias. Quibus vittis declinatis , quod
in rébus honefiis & cogmtione dignus ope-
r<e curaque ponetur 9 id jure laudabiturl
Tr&clare ( 8 ) F lato : Beatum , eut
etiam in feneilute contigerit , ut fa-
pientiam , verafque opxniones ajjequi
pojftt.
(8) Fin. V. 21.
DE ClCERON. 14 r
fait ce qu'on ne fait point , & d'avoir
la témérité de s'y opiniâtrer. Pour fe
garantir de ce danger 5 ainfi que nous
devons tous le vouloir , il faut don-
ner à l'examen de chaque matière y
Se l'attention , & le temps qu'elle de-
mande. L'autre inconvénient eft de
s'appliquer 5 & avec trop d'ardeur , à
des chofes obfcures , difficiles 5 &c qui
ne font point néceflaires. Qu'on évite
ces deux écueils 3 on fera vraiment
eftimable de s'attacher à quelque
fcience honnête & digne de curiofité*
Heureux 5 dit très-bien Platon 3
Thomme qui peut , ne fut-ce que dans
fa vieilleiïe , parvenir à être fage y «Sc-
ia penfer fainement.
1^1
P E N S E* E 5
VI
AL IV D ( i ) utile interdum , aliuâ
honeftum videri fiolet. Falso : nam
eadem utilitatis 5 qux honefiatis eft régula.
Qui hoc non perviderit , ab hoc nulla
fraus aberit , mrilum facinus. Sic enim
cogitans , Eft iftuc quidem honeftum 5
verùm hoc expedit , res À natura co-
pilât as au débit errore dhellere : qui
fons eft fraudium , maleficiorum , ficelé-
rurn omnium. Itaque fi vir bonus ha-
beat hanc vim , ut , fi digitis concrepue-
rit , pojfitt in locupletium tefiamenta no-
men ejus irrepere ; hac vi non utatur :
ne fi exploratum quidem habeat , id om-
nino nemtnem unquam fiufipicaturum. Ho-
mo jufir as , tfque s quem fentimus virum
bonum , nihil cuiquam , quod in fie trans-
férât y detrahet. Hoc qui admit atur »
is fie y quid fit <vir bonus , neficire fateatur»
( i) Offic.Ill. 18 , & 15?.
( z ) Manière de parler, qui tient du pro-
verbe , & qui fîgnifie , Faire la plus petite
choie du monde , la chofe qui dépend 1$
plus de nous, & qui coûte ie moins.
DE CiCERON. 14?
Sur l 4 Probité.
QUELQUEFOIS , A'un côté on
croit voir Futile ; & de Fautre 3
l'honnête. On fe trompe : car Futile
n'eft jamais où n'eft pas l'honnête.
Un homme qui doute de cette véri-
té , ne fauroit être qu'un fripon ,
qu'un fcélérat. Il fe dira 5 Voilà V hon-
nête , mais voici le bon : & du moment
que Faudace & l'erreur vont jufqu'à
féparer deux chofes , que l'ordre de
la Nature a réunies , la porte eft ou-
verte à toute forte d'injuftices & de
crimes. Quand donc un homme de
bien n'auroit qu'à claquer ( 2) des doigts
pour fe faire coucher fur des Tefta-
mens de sens riches 5 à Finfcu du Te-
ftateur ; fût-il même certain de n'en
être jamais foupçonné ? il n'uferoit
pas d'un pareil fecret. Un homme
jufte , & qui eft ce qu'on entend par
homme de bien> ne prendra n'en à perfon-
ne. Trouver cela étonnant ? ce feroit
abfolument ignorer ce que c eft que
probité. Quiconque voudra dévelop-
144 P E N S E* E S
At vero fi quis voluerit animiful corn-
j)licatam noùonem evolvere y jam Je ipfe
doceat , mm vïrum bonum ejje , qui pro-
fit quibus poffu : noceat nemini , nijt la-
çeffitus injuria. Quid ergo ? hïe non no*
ceat y qui quodam quafi veneno perfciat ,
ut ver os hcredes moveat , in eorum locum
ipfe fuccedat ? Non igitur faciat ( dixe-
rit quis ) quod utile fit , quod expédiât ?
lmmo intelligat , nïhil nec expedire , nec
utile ejfe , quod fit injufium. Hoc qui non
didicerit , bonus <vir effe non poteriu
Incidunt ( 4 ) fepe caufœ , ckm repug*
ware utilitas honeflati videatur $ ut anim*
advertendum fit , repugnétne plane , an
( 3 ) On auroît tort de croire que Cieé-
ron autorife ici la vengeance. Rien n'eft plu3
folidement y ni plus clairement établi que
le pardon des injures , dans les écrits des
Philofophes païens. On peut voir le Criton
Se le Gorgias de Platon. Mais combien d'é-
xemples qui prouveroient que la* pratique
repondoit chez eux à la dodrine ? Tout ce
que Cicéron veut dire , c'eft que la loi na-
turelle nous permet de repouffer l'aggreP-
lèur injufte , pourvu qu'on fe renferme dans
les bornes que cette même loi preferit. A.
DE CïCERON. I4J
per l'idée confufe qu'il en a dans l'ef.
prit , verra par fes propres lumières ,
que l'honnête- homme eft celui qui
fait tout le bien qu'il peut , &c qui
ne fait de mal à perfonne , fi ce n'eft
dans le cas ( j ) d'une légitime dé-
fenfe. Or celui qui avec je ne fais
quelle drogue , feroit difparoître le
nom des véritables héritiers , pour fe
mettre à leur place , ne feroit-il de
mal à perfonne ?
Mais , dira quelqu'un , négligera-
t-on ce qui eft utile & avantageux ?
Répondons à cela , que rien d'injufte
n'eft avantageux , ni utile. Point de
probité à elpérer de qui ne tient pas
ce principe.
Il y a bien des cas où l'utile paroîc
oppolé à l'honnête , & il fmt alors
examiner fi l'opposition n'eft qu'appa-
cela près , il n'eft jamais permis Je faire dix
mal à perfonne, ni par conféquent de ren-
dre injure pour injure. Cicéron donne à Cé-
far une louange bien flatteufe , en lui dw
fànt , Oblivifci nihil foies , nifi injurias,
U)Offic. III. iz.
N
146 Pense' Es
jojfit cum honeftate conjungu Ejus gene-
ris h& funt quaftiones : Si ( exempli gra-
tta ) vir bonus Alexandrià Rhodum ma-
gnum frumenti numerum advexerit in
Rhodiorum inopia & famé , fummaque
annon<z cantate : fi idem fciat , complu-
tes mer cator es Alexandrie folviffe > na*
véfque in curfu , frumento onuflas 9 pe-
tentes Rhodum , viderit : ditturnfne fit id
Rhodiis , an filentio Juum quhm plurimo
venditurus ?
Sapientem & bonum virum fingimus :
de ejus deliberatione & confultatione qu<z-
rimus : qui celaturus Rhodios non fit > fi
id turpe judicet : fed dubitet , an turpe
non fit.
In hujujmodi caufis aliud Diogeni
( ^ ) Alexandrie , ville bâtie par Alexan-
dre le Grand fur les bords du Nil : d'où *
jufqu'à Rhodes , île célèbre de la Méditer-
ranée , le trajet eft d'environ cent quarante
de nos lieues.
( 6 ) Plufieurs Philofophes ont porté ce
même nom. Le plus fameux eft Diogène
le Cynique , qui étoit de Sinope. Celui
dont il s'agit ici , fut l'un des trois députez
qui allèrent de la part des Athéniens à Rome
fous le Conlulat de Scipion & de Marcel-
lus y comme nous l'apprenons dans le Lucul-
lus de Cicéron, chap. 45.
D! ClCERON, I47
rente, ou fi elle eft réelle. Voici des
cas de cette efpèce.
On fuppofe , par exemple , que la
famine étant à Rhodes 3 &c le blé por-
té à une extrême cherté , un Mar-
chand ( 5 ) d'Alexandrie , homme de
bien , y débarque quantité de grain.
Plufieurs autres , partis d'Alexandrie,
y en conduifent auiïi ; & même il les
a vus en mer. Avertira-t-ii les Rho-
diens ? ou , ne difant mot > vendra-
t-il fon blé au plus haut prix ?
On le fuppofe vraiment homme de
bien , &c réfolu à ne rien taire 5 fi la
probité l'exige. Mais dans le doute
fi elle l'exige y il délibère fur le parti
qu'il prendra.
Pour l'ordinaire , fur ces fortes de
queftions , Diogcne ( 6 ) de Babylo-
ne , Stoïcien du premier ordre , &
Antipater fon difciple , homme de
beaucoup d'efprit , penfent difFérem-
ment. Antipater foutient , que le ven-
deur doit nettement déclarer à l'ache-
teur tout ce qu'il fait. Au contraire ,
félon Diogène , il n'eft tenu qu'à ce
qui eft prefcrit par le Droit civil ,
c'eft-à-dire > qu'à déclarer fi la mar-
Nij
Ï48 P E N S e' E S
Babylonio vider i foie t , magno & gravi
Stoïco : aliud Antipatro , difcipulo ejus f
homini acutiffimo. Antipatro, omniapa-
tefacienda, ut ne quid omnino , quod
venditor norit , emptor ignorée : Diogeni ,
venditorem , quatenus jure civili conflit
tutum fit , dicere vida oportere : cetera
fine injîdiif agere : & quoniam vendat ,
velle quàm optimè vendere. Advext ,
expofui , vendo meum non pluris , quant
cMeri : fortajje etiam minoris , ckm ma-
jor efl copia. Cuifit injuria ?
Exoritur Antipatri ratio ex altéra
parte : Quid ais ? tu ckm hominibus con-
julere debeas , & fervire humant Jocieta-
ti , eaqm lege natus fis , & ea habeas
principia nature , quibus parère , & quœ
fequi debeas , ut militas tua , cornmunis
utilitas fît : vicifsîmque cornmunis utili-
tas , tua fit: celabis homines , quid lis
adfit commoditatis & copia f
Refpondebit Diogenes fortajfe fie :
Aliud efl celare > aliud tacere. Neque
ego nunc te celo , fi tibi non dico , qua
natura deorum fit , quis fit finis bonorum:
qw tibi plus prodeffent cognita, quant
triùci utilitas : fed non quidquid tibi
audire utile efl % id mihi dicere neçeffc
DE ClCERON, I49
chandîfe pèche par quelque endroit :
après quoi 5 toute fupercherie à part y
il n'a qu'à vendre , puifque c'eft fon
métier , le plus qu'il pourra. Je vous
apporte du blé ? je le mets en vente y
je ne fuis pas plus cher que d'autres ,
ôc peut-être le fuis-je moins encore ,
quand la denrée eft plus commune. A
qui fais-je tort ?
Mais y reprend Antipater , n'êtes-
vous pas obligé de vous prêter aux
befoins d'autrui 5 &c de procurer le
bien général ? Vous êtes né pour cela :
& cette loi que la Nature a impri-
mée dans votre cœur , vous dit que
votre intérêt perfonnel doit tourner
à l'utilité publique 5 comme l'utilité
publique tourne à votre avantage per-
fonnel. Pouvez-vous par conféquent
celer à ces Rhodiens , qui font des
hommes auflï-bien que vous , les ref-
fources & l'abondance qu'ils font à la
veille d'avoir ?
A cela Diogène pourroit répliquer :
Entre celer une chofe , & la taire , il y
a de la différence. Que je me taife
ici fur la nature des Dieux 5 ou fur
notre fouverain bien ? dont il vous
N iij
Ï5O P E N 5 e' E $
eft. Immo vero ( inquiet Me ) necejfe cft>
fi quidem meminifti* ejfe inter hommes
natura conjunftam focietatem. Mcmini>
inquiet Me : fed num ifta focietas talis eft>
ut nïh'il Jïmm cujufque fît ? Quod fi ita
eft , ne vendendum qu'idem quidquam eft ,
fed donandum.
Vendit (8) œdes vir bonus frotter ali-
qua vitia } quœ ipfe norit , c&teri ignorent :
peftilentes fint , & habeantur jalubres :
ignoretur , in omnibus cubiculis apparere
ferpentes : malè materiatét , ruinofœ :
fed hoc prœter dominum , nemo fciat.
Qu&roy fi hoc emptoribus venditor non
dixerit , adéfque vendiderit pluris multo ,
quam fe vcndïturum putarit y num id in-
juftè y an improbe fecerit ?
Me vero , inquit Antipater. Quid
(7) Toutes les éditions portent, mili-
tas , & je n ai ofé toucher à un texte géné-
ralement reçu. Mais je fuis bien perfuadé
qu'il faut lire , vilitas , conje&ure propofée
dans le Cicéron de M. le Dauphin. Un peu
de Logique fuffit pour fentir la jufteffe , ou
pluftôt la néceflîté de cette correftion.
(8 ) Offit. III. 13.
DE ClCERON. I5I
feroic plus important d'être inftruit ,
que d'avoir du blé (7) à bon compte ;
eft-ce là vous celer quelque chofe >
Tout ce qu'il vous importeroit de
favoir , je ne fuis pas obligé de vous
l'apprendre. Vous y êtes obligé 5 ré-
pondra Antipater , Ci vous fongez que
les hommes ne font tous qu'une îb-
ciété y dont la Nature eft l'auteur. J'y
fonge , repartira Diogène : mais les
droits de cette fociété font - ils que
perfonne n'ait rien à foi ? Il faut donc ,
îî cela eft 5 ne rien vendre , mais tout
donner.
Un honnête-homme vend une mai-
fon , dont lui feul il connoît les dé-
fauts. On la croit faine , elle eft em-
peftée : on ignore que dans toutes les
chambres il y vient des lerpens : les
matériaux n'en valent rien y elle me-
nace ruine 5 mais perfonne hors le
maître ne fait cela. Il garde le filen-
ce 5 & vend plus cher de beaucoup ,
qu'il ne s'en flattoit. Je demande s'il
a bleffé la juftice y la probité ?
Oui fans doute y répond Antipater.
N iiij
î y 1 P E N S E* E S
enim efi alhtd erranti viarn non monflra*
re , ( quod Athenu execratïonibus fubli-
cis fancitum eft)fî hoc non efl , emytorem
pati ruere , & per errorem in maximam
fraudera incurrere ? Fins etiam efl , quàm
tnam non monflrare : nam efi fcientem in
errorem alterum inducere. Diogenes con-
tra : Num te emere coegit , qui ne horta-
îhs quidem efi ? llle 3 quod non placebat ,
-profcrijrjît : tu , quod placebat , emifii.
Qjïbdfi qui profcribunt , villam bonam,
benéque sectifïcatam , non exiftimantur
fefellijp , etiam fi Ma nec bona efi , nec
ddificata ratione s multo minus , qui do-
mum non laudarunt. Ubi enim judicium
emptorij efi , ibi fraus venditoris qu& po-
te fi ejfe ? S in auttm diftum non omne
yrdfiandum efi : quod diàlum non efi , id
prafiandumputas ? Quidvera efi flultius,
(p ) On ne fait pas au jufle ee que c'é-
toit que ces exécrations publiques chez les
Athéniens. Mais en général on voit aflez
que c'etoient des Ordonnances qui fe li-
foient , ou s'affichoient publiquement , &
qui menaçoient des plusgrièves peines ceux
qui ne les fuivoient pas- Quant à l'article
dont il eft queflion ici , convenons que s'il
efl: honteux aux hommes d'avoir befoin
qu'on les avertifle d'un pareil devoir , au
de Ciceron. r y 5
Car, fi c'eft un crime, &c un crime,
que les Athéniens ( 9 ) flêtrillent par
des exécrations publiques , de ne pas
montrer le chemin à un palïant qu'on
voie qui s'égare ; le vendeur qui laille
tomber l'acheteur dans un piège ,
n'eft-il pas également coupable , &
plus coupable encore , puifque c'eft à
deiïein , 8c avec pleine connoilfance }
Mais , reprend Diogcne, vous a-t-011
forcé d'acheter ? On ne vous y a pas
même excité. Une maifon que je
n'aime pas , je la vends $ &c vous 5
parce qu'elle fe trouve à votre gré ,
vous l'acquérez. Que l'affiche porte ,
Maifon à vendre , bonne & bien bâtie 9
quoique la maifon ne foit ni bonne ni
bien bâtie y on ne dira pas que le ven-
deur foit un fripon ; & à plus forte rai-
fon, s'il n'a point fait l'éloge de ce qull
vendoit. Quand l'acheteur eft maître
de juger , où feroit la fraude du ven-
deur ? On n'eft pas toujours garant de
tout ce qu'on dit : le ferai-je de ce que
je n'ai point dit ? Veut-on que le mar-
moins cette attention dans les Magiftrats
d'Athènes , fait bien voir jufqu'où alloit
l'humanité d'un peuple fi polit
154 Pense* es
quam vendit or em , ejus rei , quam ven-
dat , vida narrare ? Quid autem tam
abfurdum , quam fi domini juffu ita prœco
prœdicet, Domum peftilentem vendo ?
Qiu dijudicanda fiint : non enim , ut
quareremus , expofuimus , fed ut explica-
remus* Non igitur videtur nec frumen-
tarins Me Rhodios , nec hic œdium vendi-
ditor celare emptores debuijfe. Neque
enim id efl celare , quidquid redceas : fed
cum , quod tu fcias , id igncrare emolu-
mend tui causa velis eos , quorum inter-
fit id frire.
Quod ( i )fi vituperandi funî , qui
retïcuerunt : quid de us exifïimandum
( I ) Grotius , de Jure belli & pacis , liv.
II , chap. ii , décide autrement que Cicé-
ron , fur ce qui regarde le marchand de
blé. A la vérité , dit-il , ce marchand eût
fait une adion louable en déclarant tout ce
qu'il favoit. Quelquefois même on ne peut
y manquer fans bleffer les règles de la cha-
rité. Mais il ne faut pas , ajoute Grotius ,
pofer y comme fait Cicéron , pour maxime
générale, que le filence foit criminel toutes
les fois que * pour fon profit particulier , on
ne dit pas une chofe , que ceux à qui vous
la cachez ont intérêt de fa voir. Cela n'a lieu
DE ClCERON. T 5 ^
chaud décrie fa marchandife ? Qu'il
feroit plaifant d'entendre un crieur
public dire par Tordre de celui qui
Temploie, Maifon empejlée a vendre!
Préfentement ( i ) décidons. Car je
n'ai propofé la difficulté que pour la
réfoudre. Je ne trouve donc le filence
innocent 3 ni dans ce marchand de
blé à l'égard des Rhodiens \ ni dans
le vendeur de cette maifon à l'égard
de l'acheteur : & cela , non qu'il foit
mal de ne pas toujours dire tout ce
qu'on fait : mais un filence affe&é ,
qui tourne à notre profit 3 & au pré-
judice d autrui % voilà ce qui eft mal.
Puifque nous blâmons un filence
affeâé , que faut-il penfer de ceux
qu'à l'égard des qualitez & des circonftan-
ces , qui par elles-mêmes ont quelque liai-
Ton avec la chofe dont il s'agit. Ainfî la dif-
férence qu'il y a entre ces deux Cafuiftes ,
c'eft que Grotius met fur le compte de la
Charité , ce que Cicéron met fur le compte
de ia Juftice. Pour moi, je pardonne vo-
lontiers à Cictron , d'avoir prefque confon-
du l'un avec l'autre.
( 2) Offic.Ill. 14.
i y 6 Pense' es
efi 0 qui oratïonis vamtatem adhibue*
runt ?
Ù Canins , eques Romanns , nec infa-
cetus , & fatis literatus , cum fe Syracu-
fas otiandi ( ut ipfe dicere fofebat ) non
negoûandi causa contulijfet , diiïitabat ,
fe hortulos aliquos velle emere > quo in-
vitare amicos , & ubife obleUare fine
interpellatoribus fojfet. Quod cum per-
crebuijjet , Pythius H quidam , qui ar-
gent ariam faceret Syracufis , vénales
quidemfe hortos non habere , fed licere
uti Canio , fi vellet , ut fuis : & fimul
ad, cœnam hominem in hortos in-vitavit
in pofterum dïem. Cum Me promifijfet ,
tum Pythius > qui efjet , ut argent arius ,
apud omnes ordines gratiofus , pifcatores
ad fe convocavit, & ab his petivit, ut ante
fuos hortulos poftridie pifearentur : dixh-
que y quid eos facere vellet. Ad cœnam
tempore venit Canius : opipare à Pythio
apparatum convïvium : cymbarum ante
oculos multitudo. Pro fe quijque quod ce-
fer at 3 afferebat : ante pedes Pythii pifces
/
DE C I C E R O N. I57
qui feroient fervir le menfonge à leurs
fins ?
Un Chevalier Romain , Canius ,
qui avoir de l'enjouement , & Fefprit
orné,alla paiïer quelque temps àSyra-
cufe , où ion unique affaire , dilbit-il
devoir être de ne rien faire. Là , il
parloit fouvent d'acheter un petit jar-
din, où il pût, loin des importuns,
avoir fes amis , 8c fe réjouir avec eux.
Sur le bruit qui s'en répandit 5 un cer-
tain Pythius , Banquier 3 lui dit qu'il
avoit un jardin , qui nétoit pas à
vendre , mais dont il le prioit d'ufer
librement. Il invita en même - temps
fon homme à y fouper le lendemain.
Canius accepta. Pythius , à qui fa
caille attiroit beaucoup de confidéra-
tion , fit alïèmbler les pêcheurs pour
leur demander , que le lendemain ils
eulïènt à pêcher devant fon jardin , Se
il leur détailla fes ordres. Canius ne
manqua pas au rendez-vous. Repas
magnifique. Quantité de barques , qui
fail oient un fpeétacle , & qui ve-
noient toutes à l'envi préfènter leur
pêche. Les poilTons tomboient en tas
aux pieds de Pythius. Hé , dit Camus t
i y 8 Pensées
abjiciebantur. Tum Camus , Qu&fo ,
quit , quid efi hoc , Fythi ? tantumne
pifcium ? tamumne cymbarum ? Et ille ,
Qjiid mirum , inquit ? hoc loco efi , Sy-
racufis quidquid efi pifcium : hœc aquatio:
hâc villa ifli car ère non pojfunt. Incenfus
Canins cupiditate , contendit a Pythio , ut
<venderet. Gravatè ille primo. Quid mili-
ta ? impetrat : émit homo cupidus &
locuples 9 tanti > quanti Pythhts voluit ,
& émit infiruftos : nomina facit : nego-
tium confiât. Invital Canius pofiridie
familiares fuos. Venit ipfe mature. Seal-
mum nullum videt. Quœrit ex preximo
vicino , num feru quidam pifeatorum
ejfent , quod eos nullos videret. NulU ,
( quod feiam ) inquit ille : fed hic pifeari
nulli folent ; itaque heri mirabar , quid
accidijfet. Stomachari Canius. Sed quid
faceret ? nondum enim Aquilius , colle-
ga & familiaris meus , protulerat de
dolo malo formulas : in quibus ip/is cîim
ex eo quœreretur , quid ejfet dolus ma-
lus , refpondebat : Cùm effet aliud fimu.
DE ClCERON. IJ9
qu'eft-ce que ceci ? Tout ce poiflbn ?
Tant de barques ? Faut-il 5 reprend
Pythius , que cela vous étonne ? Tout
le pohîon de Syracufe eft ici. Ceft le
feiil endroit où il y ait de l'eau. Sans
ce lieu-ci, les pêcheurs ne fauroient
où aller. Voilà que Canius ne tient
plus contre l'envie d'acheter. D'abord
le Banquier fe défend. A la fin il cède.
Canius , plein de fon idée 3 & ne re-
gardant pas à l'argent , prend maifbn
&c meubles , donne tout ce qu'on en
veut avoir , fait fon billet. L/afFaire
eft conclue. Il prie fes amis pour le
jour fuivant. Il y arrive de bonne
heure. Il ne voit pas le moindre bat-
teau. Il s'informe du voifin , s'il n'y a
point ce jour-là quelque fête pour les
pêcheurs. Aucune que je fâche, dit
le voifin : mais ordinairement on ne
pêche point ici , & je ne favois hier
à quoi attribuer ce que je voyois. Ca-
nius de s'emporter. Mais quel remè-
de ? Aquilius 5 mon collègue & mon
ami , n'avoit pas encore publié fes
formules contre le dol , où il explique
très-bien ce que c'eft que dol > en hom-
me qui fait définir. C'eft 5 dit-il 5 don-
l£0 P E N S e' E S
latum , aliud adhim. Hoc qu'idem fané
luculenter , ut ab homme perito definien-
du Ergo & Pythius , & omnes aliud
agentes , aliud fîmuUntes , perfidi , im*
frobi > malitiofi funt.
Explica ( 3 ) atque excute intelligent
tiam tuam , ut mdeas , qua fît in ea
fpecies , forma , & notio viri boni. Ca-
dit ergo in <virum bonum mentiri emolu-
menti fui causa , criminari , prsripere 9
f aller e l Nihil profeUo minus. Ejt ergo
ulla res tanti , ont commodum ullum tant
expetendum , ut viri boni & Jplendorem ,
& nomen amittas ? Quid efi , quod af
ferre tantum militas ifia , quœ dkitur ,
fojjit , quantum auferre , fi boni <vïri no-
men eripuerit , fidem juftiiiâmque detra-
xerit ? Quid enim intertfi , utrhm ex ho~
mine fe quis conférât in belluam , an in
hominis figura immanitatem gerat bel*
lu&ï
Facile ( 4 ) de damno efi. Quid ? fi
(3) Offic. III. zo.
(4) Fragm. lib. de Rep. III.
ner
DE ClCERON, l6l
lier à entendre qu'on veut une choie,
ôc en faire une autre. Pythius , par
conféquent 5 & tous autres qui ont de
femblables détours 5 font gens artifî-
cieux 5 fans foi , Se fans probité.
Rentrez en vous-même 3 pour fa-
voir ce que c'eft qu'être homme de
bien. Voyez, en développant cette
idée , ce qu'elle vous préfente. Trou-
verez-vous que l'homme de bien puif-
fe mentir pour fon intérêt 5 calomnier,
fupplanter 5 tromper ? Rien moins ,
aflurément. Qu'eft-ce qui peut tenir
lieu de l'honneur 5 8c vous dédom-
mager du facrifice que vous ferez de
votre réputation ? Pour une ombre
d'utilité , vous allez donc renoncer à
la bonne foi & à l'équité , c'eft à dire,
ceflfer d'être homme ? Qu'importe y en
effet , que la figure humaine vous
refte , fi dans l'ame il n'y a plus que
la férocité de la bête i
Quand il ne s'agit que du pécuniai-
re j il eft aifé de prendre fon parti*
O
i<?2 Pense* es
vita ejus in periculum veniet , ut eum
aliquando necejje fit , aut occupare , aut
mort } quid faciet ? Fotefl hoc evenire ,
Ht naufragio fafto inventât aliquem im-
becillum , tabula inh&rentem : aut viffo
exercitu , fugiens reperiat aliquem vul-
tieratum , equo infidentem : utrumne aut
illum tabula, aut hune equo deturbabit >
Ht ipfe poffït évader e ? Si volet juflus ejfe,
non faciet*
M. Attilius ( 6 ) Regulus , cum con-
fui iterum in Africa ex infidïts captus
effet , duce Xantippo Laced&monio ju-
ratus miffus efi ad fenatum , ut , nifi
redditi effent Pœnis captivi nobiles qui-
dam > rediret ipfe Cartbaginem. Is cum
( 5 ) On trouvera Cicéron bien ferupu-*
kux. Mais rappelons ici la maxime fonda-
mentale , qui nous défend de faire à d'au-
tres y ce que nous ne voudrions pas qu'on
nous fit a nous-mêmes, ghiod tibi non vis
fieri y altert ne feceris. Voilà qui fuftît pour
appuyer la décifîon de Cicéron : à moins
qu'en ne veuille , par de vaines fubtilitez ,
diftinguer eflentiellement la Juftice d'avec
la Charité.
{6 ) Offic. III. z6 y & 27*
DE ClCERON, l6$
Mais fuppofons que Ton fe trouve
dans la néceffité, ou de faire périr
quelqu'un , ou de périr foi-même.
C'eft un cas qui peut arriver 9 ou
dans un naufrage 5 fi nous rencontrons
une perfonne faifie d'une planche >
qu'elle n'ait point la force de nous dif-
puter; ou dans la déroute d'une ar-
mée , iî en fuyant nous rencontrons
un homme blefïe , qui foit à cheval.
Prendrons-nous la planche à l'un , ou
le cheval à l'autre , pour pouvoir nous
fauver ? A ne confulter que la juftice ,
nous n'en ( 5 ) ferons rien.
Régulus. Conful pour la féconde
fois 5 étant à la tête de nos Troupes
en Afrique , & ayant été pris dans une
embufcade par Xantippe , Lacédémo-
nien 5 qui commandoit l'armée enne-
mie , fut envoyé au Sénat , pour de-
mander qu'on rendît quelques prison-
niers d'un grand nom ; mais avec fer-
ment de retourner lui-même à Car-
thage 5 s'il n'obtenoit rien. Arrivé à
Rome, il trou voit de l'utilité àréuf-
fir y mais une forte d'utilité , dont il
Oij
i<?4 Pense'es
Romcm wnijfet , utilitatis fpeciem vidfi
bat : fed eam , ut res déclarât , falfam
judicavit : qu& erat talis. Manere in fa*
tria y ejfe dcmifuœ cum uxore , cum li-
beris s quam calamitatem accepijfet in
btllûy communem fortune bellicœ judican-
tem 9 tenere confularis dign'ttatisgradumz
quis h&c neget ejfe utilia ? Quid c en je s ?
Magnitudo animi & fortitudo negau
Num locuvletiores quarts auBores ? Ha-
rum enim efi wtutum proprium , ml ex*
timefcere , omnia humanâ defpicere s ni*
hil , quod homini accidere poffit , intole-
randum putare. Itaque quid fecit ? In
fenatum venit : mandata expofuit : fen-^
tentiam ne diceret > recufavit : quamdiw
jurejurando hofiium teneretur , non ejfe
fe fendtorem. Atque illud etiam {ô Jtul*
tum hominem , dixerit quifpiam , & re~
pugnantem utilitati Juœ ! ) reddi capti-
*vos , negavit ejfe utile : Mo s enim ado~
lefcentes ejfe > & bonos duces , fe jam
confeèîum JeneElute. Cujus cum vœlttif
fet auiïoritas , captivi retenti funt : ipfi
Carthaginem rediit : ne que eum caritas,
patrU retinuit > nec fuorum. Neque vere
tum ignorabat , fe ad crudeliffimum ho~
fiem 5 & ad exquifita fupplicia profiàf
DE ClCERON. 1^5
reconnut le faux , comme l'événement
le prouve. Jouir de fa patrie , vivre
chez lui avec fa femme , avec fes en-
fans , 8c ne regardant fa difgrace que
comme on regarde les liafards de la
guerre , tenir le rang d'un citoyen , qui
a été Conful : peut - on douter qu'il
n'y ait là de l'utile ? Qu'en croyez-
vous ? Mais la grandeur d'ame 8c le
courage n'en conviendront pas. Avez-
vous mieux à confulter que ces deux
vertus -, dont le propre eft de ne rien
craindre , 8c de perfuader à l'homme
que rien de flatteur ne doit l'éblouir ,
que rien de fâcheux ne doit l'effrayer?
Régulus que fit-il donc } Il parut aa
Sénat , expofa le motif de fon voyage,
8c refufa d'opiner , fous prétexte qu'il
n'étoit point Sénateur , tant que fon
ferment le tenoit entre les mains de
l'ennemi.. A la fin pourtant ( le grand*
fou , dira-t-on , d'être allé contre fon
intérêt) il confeilla de ne point rendre-
les prifonniers : que c'étoient de bra*
ves Officiers, 8c jeunes , au lieu que
fon âge le rendoit inutile. Oh s'en
tint à fon avis : de forte que les pri-
sonniers furent gardez- 8c lui, faus,
166 Pense5 es
ci s fed jusjurandum conjervandum pu-
tabat. Itaque tum , cum vigilando neca-
batur , erat in meliore caufa , qukm JH
domi fenex captivas , perjurus confula-
ris remanfijftt.
Cum ( 8 ) rex Pyrrhus populo Romd~
no bellum ultro intulijjet , cumque de im*
perio certamen effet cum rege gêner ofo ac
( 7 ) Il y a dans le Texte , vigilando neca-
hatur , & cela étoit intelligible pour les
contemporains de Cicéron , qui favoient de
quelle manière Régulus avoit fini fes jours.
Voici ce qu'en rapporte M. Rollin , dans
fon Hifioire des Carthaginois.
„ Ils ( les Carthaginois ) le tenoient long-
„ temps refferré dans un noir cachot , d'où
après lui avoir coupé les paupières , ils
5, le faifoient fortir tout à coup , pour l'ex-
pofer au foleil le plus vif & le plus ar-
„ dent. Ils renfermèrent enfuite dans une
„ efpèce de coffre tout hérifTé de pointes ,
„ qui ne lui laiffoient aucun moment de re-
pos ni jour ni nuit. Enfin , après l'avoir
ainfî long-temps tourmentépar une cruelle
„ infomnie , ils l'attachèrent à une croix ,
„ qui étoit le fupplice ordinaire chez les
^Carthaginois, & l'y firent périr.
Je cite M. Rollin préférablement aux
Anciens , d'où il a tiré ce récit : & cela 5
DE ClCERON, 167
que les douceurs de fa patrie, fans
que (a tendrelle pour fa famille balan-
çât la fidélité qu'il croyoit devoir à
ion ferment , il retourna à Carthage (y
où il n'ignoroit pas qu'une cruauté
fans bornes lui réfervoit des fupplices»
inouïs. Plus heureux dans le fein des
plus cuifantes ( 7 ) douleurs, qu'il ne
l'auroit été de vieillir dans fa maifon ,
avec la honte d'avoir flétri les hon-
neurs du Confulat , & par fa captivi-
té 3 Se par fon parjure.
Pyrrhus avoit entrepris la guerre
volontairement 3 & il étoit queftion
entre le peuple Romain y & ce Roi
brave & puifïànt 5 de favoir à qui de-
meurèrent l'Empire. Un transfuge >
qui gagna fecrettement le camp de
Fabricius , lui promit que fî l'on vou-
loir le récompenfer 9 il repafferoit avec
les mêmes précautions au camp de
pour avoir occafîon de recommander la
lecture de Tes ouvrages. Perfbnne n'a écrit
pour la Jeuneffe , ni avec de meilleures ia*
tentions , ni avec plus defuccès.
( 8 ) Offic. III. aï.
i 68 Pensée s
potente ; perfuga ab eo <venit in caftra
Fabricii , eique cft pollicitus , fi prœmium
fibi propofuiffet ,fe , ut clam venijfet ,fic
clam in Pyrrhi caftra rediturum , &
eum veneno necaturum. Hune Fabricius
reducendwm curavit ad Pyrrhum : idquc
faftum ejus à finatu laudatum eft. At-
qui fi fpeciem utilitatis , opinionémque
quœrimus , magnum illud bellum perfuga
unus , & gravem adverfarium imperii
fuftulijfet : fed magnum dedeçus & fia-
gitium , qm-cum laudis certamen fuijfet;
eum non virtute , fed feelere fuperatum.
Qudvro , quam <vim ( 9 ) habeat libra
illa Critolai: qui eum in alteram lancem
animi bon a imponat , in alteram corporir,
& externat tantum propendere illam bo~
ni lancem putet , ut terram & maria
déprimât.
( 9 ) TufcuLV. Critolaus étoit un phi-
Sofophe Péripatéticien.
Pyrrhus,
DE ClCERÔN, 1^9
Pyrrhus , & l'empoifonneroit. Fabri-
cius donna ordre quil fût remis entre
les mains de Pyrrhus. Cette a&ion fut
louée par le Sénat. A ne confidirer
pourtant , que ce qui paroîc utile 5 &c
paile pour tel -y il ne falloit que ce
transfuge pour le débarraiïèr d'une af-
freufe guerre , &c d'un redoutable en-
nemi. Mais la gloire nous avoit mis
les armes à la main contre Pyrrhus.
Quel opprobre , quelle noirceur d'en
triompher, non parla valeur, mais
par un crime !
Que fignifie cette balance de Crî-
tolaiis 5 où il prétendoit que fi Ton
avoit mis 5 d'un côté , les biens de
l'ame > Se de l'autre 5 les biens du
corps , avec tous ceux que la fortune
diftribue • ce côté-là l'emporteroit y
quand même on mettroit encore de
celui-ci , Se la terre Se les mers >
17°
P E N S L E S
VII.
NE QJJ E vero ( i ) mihi quidquam
prdflabilius videtur , quàm pojje
dicendo tenere hominum cœtus > mentes
allïcere , voluntates impellere quo velit ;
tinde autem velit, deducere. Hœc una
res in omni lihero populo , maximéque
in pacatis , tranquilUfque civitatibus ,
prœcipuè femper fioruit , fempe'rque do-
minât a eft. Quid enim efl aut tant admi-
rabile , quam ex infinita multitudine
hominum exfiftere unum , qui id , quod
omnibus natura fit datum , vel folus ,
vel cum paucis facere pojjit ? aut tam
jucundum cognitu, atque audltu, quam
fapientibus /entendis , gravibiifque verbis
ornata oratio , & perpolita ? aut tam
potens , tamque magnificum , quàm po-
puli motus , judicttm religiones , jenatus
gravitatem , unius oratwne converti ?
Quïd tam porro regium > tam libérale ,
tam munificum , qukm opem ferre fuppli-
çibus y excitare affliffos , dure falutem ,
( i ) De Orat. I. 8.
DE ClCEROM,
Sur i? E l o e n c e.
RI E N de fi beau félon moi , que
de s'attirer l'attention de toute
une afièmblée ; que de charmer les
efprits 5 que de pouvoir , ou perfua-
der , ou difluader comme on veut.
Par-tout ou le peuple jouît de fa li-
berté , dans un temps de paix princi-
palement 5 ce fut toujours là le pre-
mier mérite 5 & ce qui donne le plus
de crédit. Qu'y a-t-il 5 en effet 5 de Ci
digne d'admiration , qu'un homme ,
qui y dans ce prodigieux nombre
d'hommes , • fait feul a ou prefque
feul 5 valoir des talens 5 que la Na-
ture accorde à tous ? Rien flatte-t-il
fi délicieufement Tefprit & l'oreille ,
qu'un difcours fagement penlé , 6c
noblement exprimé ? Quel empire ,
quel afcendant comparable à celui
de l'Eloquence , puifque fous elle les
caprices du peuple , la religion des
Juges , la gravité du Sénat , tout plie f
Qu'y a-t-il de plus généreux 3 de plus
royal, &c qui marque plus un grand
pij
J?jz Pensées
liber are yericulis , retinere hommes in
civitate ? Quid autcm tara neceffarium ,
qukrn tenere femper arma , quibus <vel
teElus ipfe ejje pojfis , <vel provocare im-
probos , <vel te ulcifci lacejfitus ?
Age <vero , ne femper forum ,fubfellia ,
rojira , curumque meditere , quid ejfe
potefl in otio aut jucundius , aut magis
-jpropnum humanitatis , quàm fermo fa-
cetus , ac nulla in re rudis ? Hoc enim
uno prœftamus <vel maxime feris , quod
colloquimur inter nos > & quod exprimer e
dicendo fenfa pojfumus . Quamobrem quis
hoc non jure miretur , Jumméque in eo
elaborandum ejje arbitretur > ut , que
uno homines maxime befiiis praflent , in
hoc hominibus ipfis antecellat ?
* Ut <vero jam ad Ma fumma venia-
( z ) Je ne donne qu'une efpèce d'équi-
valent, Forum , étoit le lieu où les Préteurs
rendoient la juftice. Subfellia , les bancs,
les fièges où les Juges étoient aflis. Roftra,
la Tribune d'où Ton haranguoit le peuple*
Curia , le lieu ou s'affembloit le Sénat*
DE ClCERON. I73
cœur , que d'alïïfter l'innocent , que
de rétablir l'opprimé , que de proté-
ger le foible , que de conferver la vie
a ceux-ci , & de fauver l'exil à ceux-
là ? Qu'y a-t-il enfin de li néceffaire >
que d'avoir toujours des armes redou-
tables aux méchans 3 ôc qui nous met-
tent à couvert des infultes y ou en état
de les venger f
Mais pour lailfer un peu à part
( 2 ) les procès &r les affaires , le Bar-
reau & le Sénat ; quel plus doux plai-
fir 9 & qui convienne mieux à Fhom-
me , que d'avoir , quand nous fom-
mes maîtres de quelques momens ,
une converfàtion aimable & polie ?
L'ufage que nous avons de la parole, &c
la faculté de nous communiquer ainfi
nos penfées a eft ce qui nous diftingue
le plus des bêtes. Pouvoir donc l'em-
porter fur les autres hommes , en ce
qui fait principalement que l'homme
l'emporte fur la brute 5 n'eft-ce pas
quelque chofe de merveilleux 5 & qui
mérite qu'on fatfe fes derniers efforts
pour y réuiïir ?
Voici le plus beau trait enfin 5 à
Fhonneur de FEloquence. Quelle au-
P iij
174 Pense' es
mus ; qu& vis alia potuit aut difperfos
hommes unum in locum congregare , aut
À fera , agreflique vita ad hune hu-
manum cultum , civilemque deducere*
Nam ( 3 ) fuit quoddam tempus ,
ckrn ïn agris hommes pafjim beftiarum
more vagabamur , & fibi viftu ferino
vitam propagabant s nec ratione animi
quidquam , fed pkraque viribus corporis
adminiftrabant. Nondum divinœ religio-
nis , non humant officii ratio colebatur :
nemo mtptias viderat légitimas : non cer-
tes quifquam infpexerat liberos : non jus
œquabtle quid utilitatis haberet , accepe-
rat. Ita pr opter errorem , atque infei-
tiam , cœca ac temeraria dominatrix
animi cupiditas , ad fe explendam viri-
bus corporis abutebatur , perniciofiffimis
fatellitibus. Quo tempore quidam , ma-
gnus videlicet vir & fapiens , cognovit ,
qu& materïa effet , & quanta ad maxi-
mas res opportunitas animis ineffet ho-
minum , fi quis eam poffet elicere , &
pr&cipiendo meliorem reddtre : qui dif-
perfos homines in agris , & m te dis fil-
vefiribus abditos , ratione qtudam corn-
( 3 ) De Invent, I. a.
DE ClCERON. 17^
tre force que celle-là, put engager
les hommes difperfez , & féroces
qu'ils étoient 3 à le réunir 5 & à fe ci-
vilifer ? Car il y a eu un temps où à la
manière des bêtes , ils erroient dans
Jes campagnes , & fe nouriulfoient
de leur proie. Prefque tout fe déci-
doit par la force corporelle, rien par
la raifon. Alors nulle religion , nul
devoir. Point de loi pour les maria-
ges. Un père ne fa voit de quel enfant
il étoit père. On ne fentoit pas de quel-
le utilité il eft d'avoir des principes d'é-
quité. Au milieu de l'ignorance & de
Terreur , on étoit tyrannifé par d'a-
veugles paiïions 5 à qui les forces du
corps 5 dangereufes compagnes , four-
nilîoient les moyens de s'ailouvir.
Quelqu'un , dont les lumières étoient
fupérieures , ayant étudié alors ce que
c'eft que l'homme , comprit qu'en l'in-
ftruifant , & mettant en œuvre les
qualitez de fon ame , il y avoit de
quoi en faire quelque chofe de grand.
Pour y réuffir 5 il obtint que ces hom-
mes épars dans les champs , où des
feuillages leur fervoient de retraite ,
fe raffèmblaiïènt daus un même lieu ;
Piiij
ij6 Pensées
fulit unum in locum , & congregavit ,
& eos in unamquamque rem inducens uti-
lem atque honeflam , primo propter in-
jolentiam reclamantes , deinde propter
rationem , atque orationem fludiofiks au-
diemes , ex feris & immanibus , mites
reddidit & manfuetos.
Ac mihi quidem videtur hoc nec tact-
ta y nec inops dicendi fapientia perficere
fotitijfe y ut homines à confuetudine fit-
bit o concerter et ? & ad diverfas vit a ra-
tiones traduceret. Age verb , urbibus
conflit utis , ut fidem colère , & juflitiam
reûnere Giflèrent , & aliis parère fuâ
voluntate confuefcerent , ac non modo
labores excipiendos communis commodi
caufa 3 fed etiam vitam amittendam cxi-
flimarent : qui tandem fieri potuit 9 nifl
homines ea , qu<z ratione invenijfent >
eloquentiâ perfuadere potuijjent ? Pro-
fetlb nemo , nifl gravi ac Jitavi commo-
tus oratione , cum viribus phtrimum
pojjet , ad jus voluijfet fine pi defcendere :
ut inter quos pojjet excellere , cum Us
fe pateretur aquari > & fua volmtate à
DE ClGERON, 1 77
& là ■ travaillant à leur mettre devant
les veux l'utile & l'honnête , d'abord
il les trouva peu fournis à des véritez
fi nouvelles pour eux : mais gagnant
leur attention de plus en plus , il
leur fit enfin goûter la Raifon ; &
de fauvages , de farouches qu'ils
étoient 5 il les rendit doux & humains..
Un changement & fi prompt &c fi
confidérable, fut, fans doute, l'ouvra-
ge de r Eloquence autant que de la Sa-
ge (Fe. Et lorfqu une fois il y eut des
villes établies , auroit-on pu , fi l'Elo-
loquence n'avoit appuyé ce que la
Raifon propofoit , cimenter la bonne
foi & la juftice , accoutumer les hom-
mes à la fubordination , &c les déter-
miner , ne difons pas feulement à ne
point épargner leurs peines , mais à
facrifier même leur vie pour le bien
public ? AlTurément il fallut la voie
de la perfuafion, pour amener ceux
qui fe fèntoient les plus forts , à
trouver bon quun Juge décidât de
leurs intérêts 3 à fe mettre ainfi au ni-
veau des plus foibles , & à perdre vo-
lontairement Thabitude où ils étoient
de fe faire juftice eux-mêmes,; habi-
178 Pense5 es
jucundijfima confuetudine recéder et > qu&
-prdjertim jam natura vint obtineret jro-
fter vetuflatem.
Oratorum ( 4 ) gênera ejfe dïcuntur
tanquampoetarum. Id fecus efl : nam al-
terum efl multiplex. Poèmatis enim tra-
gici , comici , epici , melici etiam > fuurn
quodvis efl dwerfurn à reliqiris. Itaque
& in tragœdia comicum v:tiofam efl ,
& in comœdia turpe tragicum : & in
Cétteris fuus efl cujufque certus fonus ?
& quidam intelligentibus nota <vox. Ora-
torum autem fi quis ita numerat plura
gênera , ut alios grande! 9 aut graves 3
aut copiofos : alios tenues , aut fubtiles 9
aut brèves : altos eis interjeffios , & tan-
quam medios putet ; de hominibus dicet
aliquid , de re parum. In re enim } quod
(4 ) Ibid. eap. a.
DE ClCERON. I79
rude tout-a-fait commode, & fi an-
cienne qu'elle palïoit pour loi de la
Nature.
On prétend qu'il y a divers genres
d'Orateurs , ainfi que de Poètes. Ceft
ce qui n'eft point. A la vérité il y a
des Poètes Tragiques 5 il y en a de
Comiques, d'Epiques , de Lyriques:
& ce lont autant de genres différais.
Dans la Tragédie 3 le Comique fait
un mauvais eft-èt : le Tragique n'en
fait pas un meilleur dans la Comédie.
Ainli des autres efpèces de Poëfies :
le ton de chacune eft marqué , & les
connoiffeurs ne s'y trompent point.
Mais dans Fart oratoire , lorlqu'on
dira que ceux-ci ont de la noblelïe 5
de la force 5 de l'abondance ; que
ceux-là fe bornent à la fimplicité 5 à
FexaéHtude , à la précifion ; & qu'en-
fin il y en a qui tiennent comme le
milieu entre ces deux caradères ; ce
font là des différences qui portent ,
non fur l'art même , mais fur ceux
qui le cultivent. On dit des Orateurs >
ce qu ils font : mais à l'égard de FE-
180 Pense3 es
optimum fit , quœritur : in homine dici-
lur , quod eft.
Optimus ( y ) eft orator , qui dicendo
animos audientium & docet , & deleffat ,
& permovet. Docere , debitum eft : de-
leElare , honorarium : permovere , ne-
cejjariwn. H&c ut alius melùts y quam
alius , concedendum eft : verum id fit ,
non génère 5 fed gradu . . . Ea igitur
omnia in qao fwmma , erit orator peritijji-
mus : in quo média , mediocris : in quo
vninima ? deterrimus. Et appellabuntur
emnes , orator es , ut piffores appellantur
etiam mali. Nec generibus inter fefe ,
fed facultatibus différent. Itaque nemo
eft orator , qui fie Demofithenis fimilern
ejje no lit : at Menander H orner i no-
luit. Genus enim erat aliud. Id non eft
in oratoribus ; aut fi eft , ut alius gra-
mtatem fiequens , fitbtilitatem fiugïat :
contra > alius acutiorem fie , quam orna-
( ? ) De Opt.gen. Orat. cap. r»
(6) Ménandre, Athénien , ne fit que
des Comédies , & il y excella.
DÇ Ciceron. i8r
loquence, il s'agit de favoir ce qu elle
doit être.
Un Orateur parfait , c'eft celui qui
fait inftruire , plaire 5 & toucher. In-
ftruire , cela eft d'obligation. Plaire ,
on témoigne par-là de l'eftime à l'au-
diteur. Toucher , c'eft le but où il
faut parvenir. Que les uns remplirent
mieux ces devoirs 5 & les autres moins
bien , cela dit inégalité de mérite,
mais dans un même genre. Ainfi
l'Orateur eft parfait y ou médiocre ,
ou mauvais , félon qu'il remplit fes
devoirs parfaitement , médiocrement ,
ou mal. Tous ont le titre d'Orateurs ,
comme le plus miférable Peintre eft
appelé Peintre. Ce n eft point l'art
qui met de la différence entre eux ,
c'eft le talent. Auflî n'y a-t-il point
d'Orateur 3 qui ne voulût reflêmbler
à Démofthène : mais ( 6 ) Ménandre
n'a point voulu reflêmbler à Homère.
Il travailloît dans un autre genre.
Voilà ce qui n'eft point vrai des Ora-
teurs. Si l'un , fous prétexte qu'il
cherche à mettre de la force dans fou
difcours , néglige la précifion : fi
l'autre , pour être plus ferré 3 ne s *at-
1 8 1 Pense* es
tiorem , velit : eûam fi efl in génère tole-
rabili , certè non efi in optimo : fiquidem »
quod omnes laudes habet, id efi optimum*
Ac mihi (7) quidem fiepe numéro in fum*
mos homincs , ac fummis ingeniis prœdi-
tos inluenti , quœrendum ejfe vifum efi ,
quid effet , cur plures in omnibus rébus ,
qukm in dïcendo admirabiles extitijfent.
Nam quocumque te animo , & cogitatio-
ne converteris > permultos excellentes in
quoque génère videbis , non mediocrium
artium > fed propè maximarum. Quis
enim efi , qui 5 fi clarorum hominum fcien-
tiam rerum geftarum vel utilitate , vel
magnitudÀne metiri velit ? non anteponat
oratori imperatorem ? Quis autem dubi-
tet , quin belli duces ex hac una civitate
prœfiantiffimos pene innumerabiles s ïn
dicendo autem excellentes vix faucos
proferre pojfimus ? Jam vero confilio ac
( 7 ) De Orat. I. 2 , 3 , 4 , $.
DE ClCERON. 185
tache point aux ornemens : quoique
l'un & l'autre fe fallent fupporter , ou
ne dira qu'aucun d'eux ibit parfait.
Car la perfection eft l'affemblage de
toutes les bonnes qualitez.
Toutes les fois que je me remets
devant les yeux ce qu'il y a eu de
grands hommes & d'efprits fupé-
rieurs , je me fais cette qu^ftion ,
d'où vient qu'il y en a plus , qui ont
excellé dans tous les autres arts , que
dans celui de l'Eloquence. Parcourez
les autres genres où il faut du mérite ;
ceux.mêmes où il en faut le plus; Se
vous n'en trouverez point où beau-
coup de gens ne foient parvenus à fe
faire admirer. Qui 3 par exemple , ne
mettra pas au-deiTus de l'Orateur , le
Général d'armée , fi c'eft par l'utilité
ôc par la grandeur des actions 5 que
l'on apprécie le mérite ? Rome ce-
pendant , Rome feule a produit une
infinité d'illuftres Guerriers , tandis
qu'à peine citerons-nous un bien petit
iiombre de bons Orateurs. Pour des
hommes fages &c capables de gou-
I 84 F E N S e' E S
fapientiâ qui regere ac gubernare rempu*
blicam pojjent , multi nofirâ , plures pa-
trum memoria , atque etiam major um
exftiterunt : cum boni perdiu nulli , <vix
antem fingulis œtatibus finguli tolerabi-
les oratores invertir entur.
Ac , ne quis forte cum aliis fludiis ,
qm reconduis in artibus , atque in qua-
dam varietate literarum verfentur , ma-
gis hanc dicendi rationem , quàm cum
imper atoris lande , aut cum boni fenato-
ris prudentia comparand.am putet s con-
certât animum ad ea ipfa artium gêne-
ra , circumfpicidtque qui in Us floruerint y
qulmque multi : fie facillimè , quanta or a-
torum fit , fempérque fuerit paucitas , ju-
dicabit.
Neque enim te fugit laudatarum ar-
tium omnium procreatricem quandam , &
quafi parentem , eam , quam (piKoc^^Uv
Grœci vocant , ab hominibus doihjjlmis
judicari ; in qua difficile efl enumerare ,
quot viri , quanta feientiâ , quantaque
in fuis Jludiis varietate , & copia jue-
rint 3 qui non una aliqua in re feparatim
( 3 ) Cicéron , dans fon livre de Claris
Oratoribus , chap. i ? , ne remonte qu'à Cé -
thégus , qui fut Conful en Tannée 550.
verner ,
DE ClCERON. iSj
verner , nous en avons eu plufieurs
de notre temps : nos pères y nos an-
cêtres en avoient encore plus que
nous : mais des Orateurs 5 le premier
qu'on ait pu ( 8 ) eftimer, n'eft venu
que bien tard 5 & à peine chaque
fiècle en a-t-il fourni un de fuppor-
table.
On me dira que le mérite de l'Ora-
teur 5 & celui d'un Général d'armée
ou d'un bon Sénateur , n'ont point
aiïez de rapport , & qu'il vaudroit
mieux ici ne parler que des arts , qui
tiennent à la littérature. Renfermons-
nous-y donc , & voyons dans quel-
que autre genre que ce foit , combien
de noms célèbres s'offrent à nous.
Rien ne prouve mieux à quel point il
eft vrai , que tous les temps furent
ftériles en Orateurs.
Vous favez que celle des fciences
qui eft regardée comme la fource &c
la mère de toutes les autres , c'eft
la Philofophie, àinfï que l'appellent les
Grecs. Or il ne feroit pas aifé de
compter les Philofophes , qui ont
brillé par rétendue , par la variété 5
par la profondeur de leur favoir • &.
i86 Pensées
elaborarint , fed omnia , quœcunque ef-
fent , vel fcientm pervejligatione , wèî
dijferendi ratione comprêhenderint. Quis
ignorât , ii , qui mathematici vocantur ,
quanta in obfcuritate rerum , & qukm
recondita in arte , & multiplici , fubti-
Itque verfentur ? quo tamen in génère
ita multi pwfetti hommes exftiterunt > ut
tiemo ferè fluduijfe ei fcientiœ, vehemen-
tins mdeatur , quin , quod voluerit +
confecutus fit. Quis muficis , quis huic
fiudio literarum , quod profitentur ii >
qui grammaticï vocantur , penitus fie
dedidit , quin omnem illarum artium penè
in finit am <vim , & materiam fcientiâ &
cognitione comprehenderit ?
Vere mihi hoc videor ejfe diHurus
ex omnibus Us , qui in harum artium
Jîudiis liber alijfimis fint , doElrinlfique
verfati, mininam copiam poïtarum egre-
giorum exfiitijje : atque in hoc ipjb nu-
méro , in quo perrarb exoritur aliquis
exce liens } fi diligent er , & ex nofirorum ,
& ex Gr&corum copia comparare voies ,
multo tamen pauciores oratores , qukm
foetœ boni reperientur.
( #) Par ce mot y Grammairien , on en-
lendoit autrefois m Savant 3. ^uî pcffédoii
DE ClCER ON. 187
qui , loin de fe borner à quelque ob-
jet détaché 5 ont embraiié tout ? ont
raifonné fur tout. Quoique les Ma-
thématiques foient un amas de con-
noilîances abftraites 5 & qui deman-
dent une grande pénétration ; tel a
pourtant été le nombre des habiles
Mathématiciens ? qu'on diroit que
perfonne n'ait voulu s'appliquer à
cette fcience , qu'il ri y ait réuiïi.
Quelqu'un s'eft-il bien mis dans l'es-
prit d'apprendre la Mufique , ou d'ac-
quérir cette forte d'érudition 5 qui
eft le partage des ( 9 ) Grammairiens ,
qu'il n'en foit venu à bout 5 quoique
la quantité des chofes qu'il faut favoir
pour cela , foit prefque infinie ?
Je crois pouvoir dire avec vérité ?
que la Poèfie eft celui de tous les
beaux arts , où l'on a le moins de
chef-d'œuvres : & cependant 3 à exa-
miner ce que Rome &c la Grèce ont
produit dans ce genreJà-même où il
eft fi rare d'exceller y on verra qu'il
y a encore bien moins de bons Ora-
teurs 5 que de bons Poètes.
tout ce qu'on entend aujourd'hui parle mot
de Belles-lettres 9 en François.
Qjj
1 88 Pense5 es
Quod hoc etiam mirabilius débet vi-
deri , quia c<zterarum artïum fiudia ferè
reconduis , atque abditis è fontibus hau-
riuntur : dicendi autem omnis ratio in
medio pofita , communi quodam in ufu ,
atque in hominum more <& ftrmone ver-
Jatur : ut in cétteris idmaximè excellât 1 ,
quod longijfimè fit ab imperitorum intelli-
gentia , fenfiique dis'juntium : in dicendo
autem vitium vel maximum fit à vulgari
génère orationis , atque k confiuetudine,
communis fenfus abhorrer e.
Ac ne itlud quidem vere dici potefi r
aut plures cœteris artibus infervire , aut
majore deleïïatione , aut fpe uberiore ,
aut prœmiis ad perdifcendum amplioribus
commoveri. Atque ut omittam Gr&ciam x
qu<& femper eloquenti& princeps ejfe vo-
luit , atque Mas omnium dottrinarum in*
ventricis Athenas , in qutbus fum?na
dicendi vis & inventa eft , & perfetta :
in hac ipfa civitate profetlo nulla un-
quam vehcmentiits , qukm eloquentiœ (lu~
dia viguerunt. Nam pofteaquam , im-
verio omnium gentium confiituto ydiutur--
DE C I C E R O N, I
Mais ce qui augmente encore ici
la furprife c'eft que pour les autres
fciences il faut chercher au loin , &
creufer profondément : au lieu que
l'Orateur n'emploie que des raifons
8c des expreffions , qui appartiennent
à tout le monde. Tellement que ce
qu'on admire le plus dans les autres
fciences , c'eft ce qui eft le moins à
la portée des ignorans , & le moins
intelligible : qu'en matière d'Eloquen-
ce , au contraire 5 le plus infigne dé-
faut eft de ne pas parler comme les
autres , & pour fe faire entendre de
tous.
On ne fauroit au refte , prétexter
que l'Eloquence ait été moins culti-
vée ; qu'elle foit moins attrayante
d'elle-même y qu'elle promette des
récompenfes moins flatteufes. Gar 3
fans parler de la Grèce, oùrons'eft
toujours piqué d'y exceller , ni d'A-
thènes qui a été le berceau de tous*
les beaux arts , & à qui Part de la
parole doit fou origine &c fa perfe-
ction • jamais nos Romains , depuis
qu'ils ont été les maîtres de l'univers,,
tt'ont montré plus d'ardeur pour au—
190 Pense5 es
nitas pacis otium confirmavit , nemo ferè
laudis cupidus adolefcens non fîbi ad di-
eendum ftudio omni enitendum putavit*
jic primo quidem totius rationis ignari ,
qui neque exercitationis ullam vim , ne-
que aliquod pr&ceptum artis ejfe arbi-
trarentur i tantum , quantum ingcnio y
& cogitatione poterant> confequebantur.
Fofi autem , audkis oratoribus Grœcis ,
cognitlfque eorum literis , adhïbittfqut
dotloribus ± increSbïli quodam nofiri ho-
mmes dicendi ftudio flagrarunt. Excita*
bat eos magnitudo , & varietas , multi-
tudoque in omni génère caufarum , ut
ad eam doElrinam , quam fuo quifque
ftudio confecutus effet , adjungeretur ufus
frequens t qui omnium maçriftrorum pra-
cepta fijperaret. Erant autem huic ftudio
maxima , que nunc quoque funt , propo-
fixa pramia , vel ad gratiam , vel ad
opes > vel ad dignitatem. Ingénia ver a
( ut multis rébus pojfumus judicare ) no-
firorum hominum rnultum cdteris homi-
nibus omnium gentium prœftiterunt*
Ouibus de caufis , quis non jure mire-
tur > ex omni mtraoria &tatum , tempo*
deCïceron. 191
cime forte d'étude , que pour l'Elo-
quence. Une paix durable leur ayant
dès-lors procuré du loifir , tous ceux
de nos jeunes gens que l'amour de la
gloire conduifoic , tournèrent leurs
vues & leurs efforts de ce côté-là.
Point de méthode d'abord : nul exer-
cice pour fe former : nul foupçon
qu il y eût des règles : ils fe livroient
à leur génie. Mais enfuite 5 lorfqu'ils
eurent connu le goût des Grecs 9 en-
tendu leurs Orateurs , & pris des
maîtres , la pafïion de l'Eloquence
fut portée au fuprême degré. Une
foule d'affaires importantes , & dans
tous les genres 5 fournifloit fans ceiïè
Foccafion de parler : en forte qu'à
Fétude du cabinet y on joignoit un
fréquent ufage 5 le meilleur de tous
les maîtres. Alors ? comme aujour-
d'hui 5 c'étoit la route de la faveur %
des richelïes 5 des honneurs. Ajou-
tons ( car le fait eft prouvé d'ailleurs , }
qu'il y a toujours eu plus d'efprk
chez les Romains 3 que dans le refte
du monde.
Peut-on 5 cela étant , n'être pas
fùrpris de trouver dans toute l'Aati-
ï 9 2 Pense'es
r«w, civitatum , o^/o--
rum numerum inveniri f nimirum
majus efi hoc quiddam , <j^W2 homïnes
opinantur \ & plunbus ex artibus > fiu-
diifque colleiïum. Qjiis enim aliud in
max'ma difcentium multitudine , fummà
magifirorum copia, prdfiantifiïmis homi-
num ingénus , infinit a caufarum varie-
tate , amplijjimis eloquentiœ propofitif
promus , ejje caufœ putet , nfi rei quan-
r dam incredibilem magnitudinem , ac dijfi*
cullaiem ?
Efi enim & fcientia comprehendendœ
rentm plurimarum > fine qua verborum
volubilitas inanis , atque irridenda efi :
ipfa o ratio conformanda non folkm
eleftione , fed etiam conftruftione verbo-
rum : & omnes animorum motus , quos
hom 'mum generi rerum natura tribuit ,
penitus pernofcendi s quod omnis vis ra-
tio que dicendi in eorum , qui audiunt ,
mentibus aut fedandis , aut excitandis
expromenda efi. Accédât eodem oportet
lepos quidam , facetiaque , & erudnio
liber o digna , celeritafque & br évitas , &
refpondendi , & laceffendi 9 fubtili venu-
qui té *
DE C 1 C E R O N. 195
quité , 8c quelque part que ce foit ,
une fi grande difette d'Orateurs ? Sans
doute , leur art eft quelque chofe de
plus grand , & demande plus de ta-
ïens réunis , que Ton ne penfe. Car
enfin , de ce qu'il y a tant de beaux
génies qui s'y appliquent , tant d'ha-
biles maîtres qui Fenfeignent , tant
d'heureux & de riches fujets à manier,
tant de récompenfes , & cependant
fi peu de fuccès j que conclure de là ,
fi ce n'eft que l'art eft donc d'une
étonnante difficulté ?
Auffi eft-il nécellaire pour y réufiïr ,
que l'on ait un grand fonds de con-
noillànces ; fans quoi ce ne feroit
qu'un flux de paroles , vain & digne
de rifée. Il faut un ftyle qui frappe
autant par le choix que par l'arran-
gement des mots. Et comme l'elïèn-
tiel confifte, tantôt à émouvoir les
paffions 3 tantôt à les calmer , il faut
connoître tous ces refîbrts fecrets ,
que la Nature cacha dans le cœur
humain. Joignez à cela une certaine
grâce, de l'enjouement, un favoir
d'homme bien né , avec de la viva-
cité à repartir , ôc à lancer des traits
R
194 Pense* es
fiate 3 atque urbanitate conjunfla. Tc«
nenda prœterea efi omnis antiquitas ,
exemplorâmque vis : neque legum , aut
juris civilis ficientia negligenda efi. Nam
quid ego d.e aHione ififia plura dicam ?
qiu motu corporis , qu<z geftu , qu<z vul-
tu 9 qiu vocis conformatione , ac varie-
tate moderanda efi : qiu fola per fie ipfiz
quanta fit , hiftrionum le vis ars , &
fie en a déclarât : in qua chm omnes in
oris 9 & vocis , & motus moderatione
élaborent , quis ignorât , quampauci fint ,
fuerlntque , quos an'vmo œquo fipeflare
poffimus ? Quid dicam de thejauro rerum
omnium memoriâ ? qua nifi eufios inven-
tis , cogitatifique rébus , & verbis adhi-
beatur , intelligimus omnia, etiamfi pra-
clarijjlma fuerint > in oratore peritura.
Quamobrem mirari definamus , qu<t
caufia fit eloquentium paucitatis : cum ex
illis rébus unwerfis eloquentia conftet ,
quibùis in fingulis elaborare permagnum
efi.
DE ClCERON, î 95^
piquans , mais fins & délicats. Ou
doit poftëder l'Antiquité, & avoir eu
main les exemples quelle fournit. On
ne doit pas ignorer les Loix , ni le
Droit civil. Parlerai-je de l'adUon 5 qui
embrafte tout à la fois 5 & les attitu-
des 5 & les geftes , & les regards 5 Se
la manière de gouverner fa voix >
Jugeons de cette difficulté par un art
frivole , qui eft celui des Comédiens ,
dont l'étude unique eft de bien décla-
mer. Qui ne fait combien les bons
Acteurs ont été rares dans tous les
temps > Parlerai-je de la mémoire ,
qui eft le dépôt univerfel des penfées
& des paroles ? Quelques tréfors que
l'Orateur amaffe , s'il manque de mé-
moire pour les conferver > ils font
perdus.
î Puifque l'Eloquence réunit tant de
talens , dont chacun à part exige tant
de foin 5 ne cherchons plus d'où vient
qu'il y a fi peu de bons Orateurs.
Rij
\Ç)6 P E N S e' E S
VIII.
QV A ( i ) quidem ( amicitiâ ) haud
fcio y an , excepta fapientiâ , quid-
quam melius homïni fit à dus immortali-
bus datum. Divitias alii prœponunt , bo-
nam alii valetudinem , alii potentiam ,
alii honores > multi etiam voluptates. Bel-
luarum hoc quidem extremum efi : Ma
autem fuperiora 5 caduca & incerta ,
pofita non tam in noftris confiliis , quha
infortuné temeritate.
Qui autem in virtute fummum bonum
ponunt , pr&clarè illi quidem : fed hœc
ipfa virtus amicitiam & gignit > & con~
tinet : nec fine virtute amicitiâ ejfe ullo
paffo poteft.
Jam virtutem ex confuetudïne vit <t
fermonifque noftri interpretemur : nec
eam , ut quidam dofti , verborum mag-
( I ) 3>« Amicitiâ , cap. 6.
( z ) Les Stoïciens. Voyez ci-deflus pag,
88& , ridée qu'ils donnoient de leur Sage,
DE C I C E R O N. 15)7
S U R L A M I T I E\
AP R E3 S la fagetfè , je regarde
l'amitié comme le plus riche pré-
fent - que nous fafïent les Dieux im-
mortels. D'autres préfèrent l'opulen-
ce , d'autres la fanté > d'autres la puif-
fance , d'autres les honneurs 5 & plu-
fieurs même la volupté. Ce dernier
eft le partage des brutes : & à l'égard
du refte , ce font chofes fragiles \ in-
certaines 5 &c qui dépendent moins de
notre prudence , que de la fortune 9
& de fes caprices.
Quant à ceux qui comptent la vertu
pour le bien fuprême , ils ont grande
raifon. Mais la vertu même eft ce qui
fait naître l'amitié -y elle en eft le fou-
tien ; Se il ne peut y avoir d'amitié
fans vertu.
A ce mot de vertu , n'attachons ici
que l'idée qu'il préfente communé-
ment i & dans le langage reçu : fans
nous régler fur la magnificence des
termes , que certains ( 2 ) Doétes em-
ploient, Regardons comme d'hon-
Riij
19S Pense1 es
nificentia metiamur : virofque bonos eof 9
qui habentur > mimer emus , Paulos , Ca-+
tories , Gallos , Scipiones » Philos. His
communis mta contenta efl. Eos autem
o'mittamus , qui omnino nufquam repe-
riuntur*
Taies igitur inter viros > amicitia tan-
tas opportunitates habet , quantas vix
queo dicere. Principio , cui poteft effè
vita vitalis 9 ut ah Ennius , qui non in
amici mutua benevolentia conquiefcat ?
Quid dulcius , quam habere , qui-cum
omnia audeas fie loqui , ut tecum ? Quis
effet tantus fruUus in profperis rébus , nifi
h obère s , qui illis œquè , ac tu ipfe ,gau-
deret ? Adverfas vero ferre difficile effet
Jtne eo , qui illas gr avilis eliam , quant
m t ferret.
Denique caetera res > qu& expetumur ;
opportunœ funt finguU rébus fer è fingului
divitiœ , ut utare : opes , ut colare : ho-
nores y ut laudere : <voluptates , utgau-
( 3 ) L'expreflion cTEnnius , vita. vitalis ,
*ie peut fe rendre en François.
DE ClCERON. 15)9
liêtes-gens ceux qu'on reconnoît pour
tels , les Paulus 3 les Gâtons , les Gal-
lus, les Scipions , les Philus. On ne
demande rien de plus dans le commer-
ce du monde. Ainfi laitons là ces Sa-
ges , qui ne fe trouvent nulle part.
Une amitié donc 5 liée avec des
gens qui rellemblent à ceux que je
nomme , devient une fource intarilîa-
ble d'agrémens. Eft-ce ( 3 ) vivre ,
que de n'avoir pas à fe repofer dans
le fein d'un ami ? Quelle douceur
comparable à celle d'avoir avec qui
parler de tout y auffî librement qu'a-
vec foi-même ? Ce qui vous arrive
d'heureux , vous flateroit-il également:,
fi perfonne n'y étoit auffî fenfible que
vous ? Et dans un accident fâcheux y
où trouver de la confolation , fi ce
n'eft dans un ami 5 pour qui vos pei-
nes font encore plus accablantes que
pour vous ?
Tous les autres objets de nos defirs
font prefque bornez chacun à leur uti-
lité propre. Vous aurez des richelles ,
c'eft pour en faire ufage ; du crédit 5
pour être confidéré ; des honneurs ,
pour être loué ; du plaifir 5 pour le
Riiij
ÎOO P F N S E* E S
deas : valetudo , ut dolore careas , &
muneribus fungare corporis. Amicitia res
ylurimas commet : quoquo te verteris ,
frœfto eft : nullo loco excluditur : nun-
quam intempeftiva , nunquam molefta
eft. Itaque non aquk , non igni , ut
aïunt y pluribus loris utimur , quam ami-
citia.
Neque ego nunc de vulgarï 9 aut de
raediocri , ( qu<t tamen ipfa & delettat y
& prodeft ) fed de vera & perfecla lo-
qiwr 3 qualis eorum^ quipœuci nominan-
tur , fuit. Nam & fecundas res ,fplen-
didiores facit amicitia , & adverfas -par*
tiens communie anfque 3 leviores. Ctim-
que plurïmas & maximas commoditates
amicitia contineat , tum Ma nimirum
-pr&Jlat omnibus , quod bona fpe prducet
in pofterum > nec debilitari animos , aut
çadere patitur.
Verum etiam amicum qui intuetur ;
(4 ) C'eft ce que Cicéron éprouva pen-
dant fon exil , de la part d'Atticus. Il eft
donc afTez vifible qu'ici fon deflein a été de
témoigner fon fouvenir , & d'immortalifer
fa reconnoiffance , dans un Dialogue fut
V Amitié y dédié à Atticus,
DE ClCERON. 201
goûter; de la fanté, pout ne point
iouflrir , 8c pour réfifter aux fatigues
du corps. Mais l'amitié eft d'une reC
lource infinie. Par-tout elle s'offre à
vous. Par-tout elle a lieu, Jamais elle
n'eft importune, jamais onéreufe.
Auffi eft-ce un proverbe , Que l'ami-
tié , pour l'utilité , va de pair avec le
feu & l'eau.
Je ne dis pas cela d'une amitié foi-
ble Se commune , qui pourtant ne
laifle pas d'avoir fon prix , & fes agré-
mens. Je parle d'une fincère, d'une
parfaite amitié, dont, à la vérité , on
ne cite que bien peu d'exemples.
Celle-ci donne à la profpérité un nou-
vel éclat. Dans l'adverfité , comme
elle en partage le poids , elle la rend
plus légère : & parmi les bons offi-
ces qu'elle nous prodigue alors , l'ef-
fentiel c'eft qu'en nous mettant (4 )
un avenir favorable devant les yeux ,
elle ne fouffre pas que notre courage
fuccombe.
Avoir un ami , c'eft avoir un autre
foi-même. Qand l'un eft abfent , l'au-
tre le remplace. Si l'un eft riche , Tau-»
tre ne manque de rien. Dans la ma-
loi Pensées
tanquam exemplar aliquod intuetur fuu
Qjwcirca & abfcntes adfiint , & egen-
tes aburdant , & imbecilles valent , & ,
quod difficilius di£iu eft , mortui vivunt :
tantus eos honos , memoria , defideriurn
frofequitur amicorum. Ex quo illorum
beata mors videtur : horum vita lauda~
bilis.
Sœpijfîmé ( y ) mihi de amicitia cogi-
tanti , maxime illud confiderandum vi-
deri folet : mm pr opter imbecillitatem at-
que inopiam defiderata fit amicitia ; ut
dandis recipiendifque meritis , quod quif-
que minus per fe ipfe poffet , id acciperet
ab alio , vicijfimque redderet ? an effet
hoc quidem proprium amicitiœ ; fcd anti-
quior , & pulchrior , & magis À naturel
ipsâ profecîa alia caufa ?
Amor enim (ex quo amicitia nomi-
nata , ) princeps eft ad benevolentiam
conjungendam. Nam militâtes quidem
€tiam ab' Us percipiuntur fœpe , qui fimil*
( y ) De Amicitia , cap. 8 , & 5?.
DE ClCERON, 2,0 J
ladie de l'un , il refte des forces à l'au-
tre pour le fecourir. Celui qui meurt
le premier , renaît dans la confiante
eftime , dans le fouvenir tendre , dans
les continuels regrets de l'autre. Pour
le mort , c'eft une douceur -y &c pour
le furvivant , un mérite.
Quand je penfe à l'amitié, ce qui
m'arrive fouvent , je trouve qu'un
point digne d'examen, c'eft, fi elle doit
fa naillance à la foiblellè Ôc aux be-
foins de l'homme , qui font que cha-
cun 5 par un commerce réciproque de
bons offices , cherche à fe procurer ce
qu'il n'a point de fon fonds : ou fi ,
ces bons offices n'étant regardez que
comme une fuite de l'amitié , elle a
une origine antérieure 5 plus noble 5 &
qui part de la Nature même ?
Parmi les raifons qui peuvent faire
qu'on fe veuille du bien l'un à l'autre ,
la principale eft de s'aimer ; &c c'eft
d'aimer , que vient le mot d'amitié. Si
l'on n'a que des vues d'utilité y fou-
vent 3 pour y réuffir 3 il fuffît de fe
iD4 P E N S E* E S
latione amicitU coluntur , & obfernian-
A . y . . . J
tur causa temports. In ammtia autem
nihil fittum , nihil fimulatum ; & , quid*
quid in ea efi , id efi verum & volunta-
rium. Qviapropter a natura mihi <vide-
tur points , quhm ab indigentia , orta
amichia , & applicatione magis animi
cum quodam fenfu amandi , quàm cogi-
tatione , quantum illa res utilitatis effet
habitura.
Quod quidem quale fit , etiam in be~
fiiis quibufdam animadverti potefi : qu<z
ex fe natos ita amant ad qnoddam tem*
pus , & ab eis ita amantur , ut facile ea-
rum fienfus apparent. Quod in homine
multo efi evidentius. Primkm ex ea ca-
ntate , quœ efi tnter natos & parentes :
quœ dirimi , nift deteflabili ficeler e , non
potefi. Deinde , cum fimilis fienfus exti-
tit amoris 5 fi aliquem natti fiumus , eu-
jus cum moribus & natura congruamus $
(tf) Comme Brutus, le premier Confiai
de Rome , lorfque Tes deux fils travaillèrent
à former une Confpiration pour le rétablif-
fement des Tarquins. Il leur fit couper la
tête. Les liens du fang ne tiennent pas con-
tre un crime d'Etat,
T> E ClCERON. 205
tnontrer aux hommes fous le mafque
de l'amitié, & dans la conjoncture
où ils peuvent nous fervir. Mais l'a-
mitié ne connoît ni feinte , ni dégui-
fement. Tout y eft fîncère , tout part
du cœur. Je l'attribue donc à la Natu-
re , pluftôt qu'au befoin ; & je la crois
l'effet d'une fecrette imprefïïon , qui fe
fait fentir dans l'ame , pluftôt que
d'aucune réflexion fur l'utilité , qui
peut nous en revenir.
Vous avez dans les bêtes,une image
de cette imprefïïon. Car , durant
quelque temps, elles aiment leurs pe-
tits , & leurs petits les aiment. On
voit que ce qui les guide , c'eft le fen-
timent. Il fe manifefte encore mieux
dans l'homme , par la tendrefïè des
pères & des mères pour leurs enfans ;
tendreffe fuivie d'un parfait retour,
& qu'on ne peut étouffer ni de part
ni d'autre ; à moins que d'y être for-
cé (6 ) par un crime abominable.
Quand il fe trouve une perfonne,
dont le caractère fe rapporte au nôtre,
un pareil fentiment vient à éclorre
dans notre ame; & cela, fur ce que
la probité ôc la vertu nous paroilîent
206 P 2 N S E* E S
quod in eo quafi lumen aliquod probita*
lis , & virtutis perfpicere videamur* Ni*
hil efi enim amabilws minute : nihil %
quod magis alliciat hommes ad diligen-
dum : quippe cum propter virtutem &
probitatem eos etiam , quos nunquam vi-
dimus , quodam modo diligamus. Quis
efi , qui C. Fabricii , M\ Curii non cum
caritate aliqua & benevolentia mémo-
riam ufurpet , quos nunquam vider it ?
Qttis autem efi , qui Tarquinium Super-
hum , qui Sp. Cajfium , Sp. Mdium non
oderit ? Cum duobus ducibus , de imperio in
Italia decertatum efi , Pyrrho & Anni-,
baie. Ab altero , propter probitatem ejus \
non nimis alienos animos habemus : alte-
rum propter crudelitatem jemper hœc ci-
vitas oderit. Quod fi tanta vis probitatis
(7) H eft parlé de Fabrîcius , & de
Pyrrhus, Roi d'Epire, ci-deffus , page 167,
( 3 ) M' Curius Dentatm , également cé-
lèbre par fa frugalité , par fa valeur , & par
fes victoires. C'eft de lui que Juvénal parle
dans ce vers fi connu , où il s'agit des hypo-
crites :
§}ui Curios fimuUnt , & Bacchanalia
vivunt.
( 9 ) Sp. Cajfius Vifcellinus , après avoir
été trois fois Conful , & après avoir obtenu
DE ClCERON. 10J
briller dans cette perfonne. Car il n'y
a rien de plus attrayant , rien de plus
aimable que la vertu. Elle vous inté-
relfe pour des gens même , que vous ne
vîtes jamais. Au feul nom de ( 7 ) Fa-
bricius , ou de ( 8 ) Curius , morts
avant que nous fuffions au monde >
ne Tentons -nous pas une forte d'in-
clination pour eux \ Peut-on, au con-
traire 5 penfer fans horreur à Tarquin
le Superbe , à un ( 9 ) Caffius , à un
( 1 ) Mélius ? Deux guerriers font ve-
nus en Italie nous difputer l'Empire.
Je parle de Pyrrhus , & d'Annibal.
Aujourd'hui nous ne voulons plus guè-
re de mal à l'un d'eux ? qui avoit de
la probité : mais à l'autre ? fa cruau-
té lui a(Ture la haine éternelle des Ro-
mains. Si donc la vertu a tant d at-
traits , que nous l'aimons dans ceux
que nous n'avons jamais vûs^ &c , qui
deux fois Phonneur du Triomphe , fut ac-
cufé d'avoir afpiré à la Royauté ; & il fut ,
en conféquence , précipité du mont Tar-
péien , l'an de Rome 170.
( 1 ) Spurius Melius , accnfé pareillement
d'avoir voulu fe faire Roi , fut tué par Ser-
vilius Ahala, Général de la Cavalerie 5
Tan de Rome 315.
2o8 Pensées
efl, ut eam vel in eis , quos nunquam vidi-
mus , vel > quod majus efl , in hofle etiam
diligamus : quid rriirum , fi animi homi-
tium mo veantur , ckm eorum , quibufcum
ufu conjuntli ejfe pojfunt virtutem & boni*
tatem perfpicere videantur ?
Quanquam confirmatur amor & be~
neficio accepto , & ftadio per/petlo , &
confuetudine adjuntlà : quibus rébus ad
illum primum motum animi & amoris
adhibitis , admirabilis qmdam exardef
cit benevolentiœ, magnitudo : quam fi qui
putant ab imbecillitate proficifci , ut fit
per quem qui/que ajjequatur , quod défi*
deret ; humilem fane relinquunt , & mi-
nime generofum , ut ita dicam , ortum
amicitiœ> quam ex inopia atque indigen-
tia natam volunt. Quod (î ita effet s ut
quifque minimum in Je effe arbitrât etur 9
ita ad amicitiam effet aptijfimus: quod
lonçè fecus efl. Ut enim quifque fibi pluri-
miim confdit , & ut quifque maxime vir-
tute & fapientiâ fie munitus efl , ut nul-
lo egeat , fuaque omnia in fe ipfo pofita
judicet : ita in amicitiis expetendis coien-
(2) C'eft Lélius qui parle , & il s'agit
îci de celui des Scipions , dont il a été fait
mention , page 134.
plus
DE ClCERON. 20c>
plus eft , dans nos ennemis mêmes ;
eft-il fur prenant qu'elle falïe imprek
fion fur nous , lorf que nous la croyons
voir dans ceux avec qui nous fom-
mes à portée de nous lier ?
J'avoue que les bons offices , les
marques d'attachement , l'affiduité à
fe voir , fortifient l'amitié. Tout cela
joint à l'inclination > à ce premier
mouvement du cœur , il en réfulteune
tendrefle fi grande , fi vive , qu'elle
tient du prodige. Vouloir qu'elle por-
te fur des motifs d'intérêt, c'eft en
faire quelque chofe de bien vil, &
lui donner une origine bien ignoble.
On pourroit conclurre de là , que
moins un homme croit avoir de ref-
fource en lui-même , plus il feroit
propre à l'amitié : & c'eft pourtant le
contraire. Car l'homme le plus ri-
che de fon propre fonds , & dont
la fagelfe , dont la vertu eft comme
un rempart , qui le garantit du be-
foin • c'eft l'homme le plus fenfible
aux charmes de l'amitié , & le plus
exad à en remplir les devoirs. Quel
befoin Scipion ( 2 ) avoit-il de moi }
Aucun. Je pouvois également me pa£-
a rc * P £ N S E? E s
dtfque maxime excellit. Quid enim Afri-
canus indigent mei ? Minime herclè. Ac
ne ego quidem illius. Sed ego admiratione
-quadam virtutis ejus : Me viciffim opinio-
ne fortajfe nonnullâ , quant de meis mori-
bus habebat , me dïUxlt. Auxh benevo-
lentiam confuetudo. Sed quanquam utili~
tates multa & magna confecutœ fifat 9
non funt tamen ab earum Jpe caufa Mi-
gendiprofcfilœ.
Ut enim benefici liber aléfqiie fumus ,
non at exigamus gratiam>(neque enim be-
neficium fœneramur ) fed naturâ propenfi
ad lïberalitatem fumus : fie amichiam ,
non fpe mercedis adduÛi > fed quod omnis
ejus fruHus in ipfo amore ineft , expeten-
dam putamus. Ab Us , qui pecudumritu
ad voluvtatem omnia referunt 3 longe
dijfentimus ; nec mirum : nihil enim altumy
nihil magnifeum ac divinum fufpicere
poffunt , qui fuas omnes cogitationes ab~
jecerunt in rem tant humilem 3 tdmque
contemplant* Quamohrem hos quidem ab
hoc fermone removeamus : ipfi autem in~
îelligamus > naturâ gignijenfum diligen-
di y & benevolemid çarhatem yfa£la fig-
( 3 ) Les Epicuriens,.
DE ClCERON. Il I
fer de lui. Mais moi, rempli d'admi-
ration pour l'a vertu , & lui , peut-être,
un peu prévenu en ma faveur , nous
conçûmes de rinclination Fun pour
Fautre. L'habitude en ferra les nœuds.
Mais, quoique cette liaifon nous ait
beaucoup fervi , & dans beaucoup
d'occafions ; Fidée qu'elle dût jamais
nous être utile à n'y étoit cependant
entrée pour rien.
On eft obligeant & généreux , non
pour avoit du retour , mais parce qu'on
fe livre à fon penchant naturel. Un
bienfait , 8c Fufure ne vont pas en-
femble. Auffi doit-on , tout intérêt
à part , ne chercher dans l'amitié que
ce qui provient d'elle , l'avantage d'ai-
mer & d'être aimé. Ce n'eft pas ainfî
que raifonnent ceux qui , comme les
bêtes , rapportent tout à la volupté.
Je n'en fuis pas furpris. Des gens ( 3 )
occupez d'un objet fi bas , & fi mé-
prifable , ne peuvent rien concevoir
de grand , rien de noble & de divin.
Ici donc nulle mention d'eux. L'ami-
tié , félon nous , eft un fentiment ,
que la Nature forme dans nos cœurs ,
en nous faifant voir dans quelqu'un ,
211 P E N S ES E S
mficatione probitatis : quam qui appeti-
ver tint , applicant fefe , & propïks ad-
movent , ut & ufu ejus , quem diligere cϱ
perunt , fruantur , & moribus : smtque
pares in amore 9 & aquales : propenfio-
réfque ad bene merendum , qutum ad yc~
pofcendum. Atque h<zc inter eos fit honefi
ta certatio. Sic & militâtes ex amicitia
maxime capientur : & erit ejus ortus à
natura , quàm ab imbecillitate 9 & gra-
<vior y & <verior. Nam fi militas amicu
lias conglutinaret , eadem commutata
dijfoheret. Sed quia natura mut an non
pote fi , idcirco <verœ amicitu Jempiterna
funt.
Quibufdam , quos ( j ) audio fapienteî
(4 ) Voyez ci-deflus , pag. 108. Rem. 1.
( 5 ) De Amicitia , cap. 13»
(6) Du temps de Lélius , que Cîcéron
fait parler ici , les études des Grecs n'é-
toient pas encore communes à Rome. Voilà
ce qui fait que Cicéron , pour obferver le
décorum du Dialogue , ne prête à Lélius
qu'un ouï- dire , touchant les opinions qui
avoient cours parmi leurs Philofophes-
DE ClCERO N. 2 î J
l'image de la vertu. Attirez par cette
image , des cœurs s'approchent , lï
j'ofe ainfi parler , ils s'attachent ré-
ciproquement , pour goûter les dou-
ceurs que le caraftère de l'un promet
à l'autre. Touchez au même degré ,
épris d'une égale tendrelïè, c'eft à qui
marquera k plus de générofité. Une
fi louable émulation fait que l'amitié
devient très-utile y fans que l'utilité
foit le fondement de l'amitié. Elle a
dans la Nature une origine & plus
honnête y & plus folide. Car 5 fi deux
cœurs n'étoient unis que par l'inté-
rêt 5 ils celferoient de l'être , quand:
l'intérêt change. Mais la Nature ne
pouvant jamais changer , les vérita-
bles ( 4 ) amitiez font éternelles.
J'entends ( 6 ) dire qu en Grèce
on regarde comme des Sages 5 certains
amateurs de paradoxes 5 gens qui ?
avec leurs vaines fubtilitez ? entrer
prennent de prouver tout. Ils vous
difent 9. qu'il faut éviter d'être trop
amis , afin qu'un feul n'ait point à
s'embarraffer pour plufîeurs : que
214 P E N S E* E S
habitos in Gracia , placuijfe opinor mira»
bilia qu&dam $ fed nihil efi , qnod illi
non perfequantur fuis argutiis : partim
fugiendas ejfe nimias amicitias , ne necejfe
fit unum folliciîum ejfe pro pluribus : fatis
fupérque ejfe fibi fuarum cuique rerum :
alienis nimis implicari moleflum ejfe :
commodijfimum ejfe , quam laxijfimas ha-
benas habere amicitU ; quas <vel addu-
cas y cum velis > <vel remittas. Cap ut
enim ejfe ad beatè vivendum , fecurita-
tem s quâ frui non pojfit animas , fi tan-
quam parturiat unus pro pluribus.
Alios autem dicere aiunt multo etiam
înhumanms , ( quem locum br éviter per-
ftrinxi paulo antè ) pr&fidii adjumenttque
causa, , non benevolentiœ , neque caritatis,
amicitias ejfe expetendas. Laque ut quif-
qiie minimum firmitatis habeat , mini-
mumque virium , ita amicitias appeler e
maxime. Ex eo fieri , ut millier cuU rna-
gis amicitiarum prœfidia qu&rant , quam
<viri s & inopes , quam opulenti ; & ca~
lamitofi y quam ii , qui putantur beatu
O prtLclaram fapientiam ! Solem enim
è mundo tôlier e videntur , qui amicitiam
è vita îolhmt : quâ à diis immortalibus ni-
hil melius habemus x nihil jucundius.
DE ClCERON.
chacun a bien alfez 5 & n'a que trop
de fes propres affaires : qu'il eft fâ-
cheux d'encrer trop avant dans celles
d'autrui : que le mieux eft de tenir les
rênes de l'amitié s pour être toujours
maîtres de les allonger , ou de les ac-
courcir , quand il nous plaît. Car 5 di-
fent-ils 5 l'eftentiel pour vivre heu-
reux , c'eft la tranquillité : &c il n'eft
pas poffible d'en jouir 5 fi des inté-
rêts étrangers nous agitent fans celle*
On prête à autres une opinion en-
core bien moins raifonnable 3 & dont
j'ai déjà touché un mot : Qu'il faut
fe faire de l'amitié , non pas un atta-
chement de cœur > mais une liaifoix
utile. Qu'ainfi 3 moins on a de quoi
fe foûcenir par foi-même , plus il faut
fonger à fe faire des amis. Que par
cette raifon3les femmes y fongent plus-
que les hommes : les pauvres, plus que
les riches 5 ceux à qui la fortune eft
contraire , plus que ceux à qui elle rit»
O la belle Philofophie! Oter aux
hommes l'amitié ? qui eft ce que les
Dieux leur ont donné 5 & de meilleur^
& de plus agréable , c'eft comme fi Ton.*
otoit le Soleil à l'Univers.
Il G
P E N S E* E S
Non ergo ( 7 ) erunt hommes deliciis
diffluentes andiendi > fi quando de ami-"
citia y quam nec ufiu , nec ratio ne ha*
bent cognitam , difputabunt. Nam quis
efl y pro deurfi fidem , atque hominum !
qui velit , ut r/eque dïligat quemquam ,
nec ipfe ab ullo diligatur , circumfluere
omnibus copiis , atque in omnium rerum
abundantia vivere ? Hac enim eft tyran*
norum vit a ; in qua nimirum nulla fides ,
nulla caritas , nulla Jlabilis benevolentiœ
potefi ejfe fiducia : omnia femper fufpeïïa,
atque follicita : nullus locus amxciti<z.
Quis enim aut eum diligat, quem me*
tuit s aut eum , à quo fe metui putat ?
Coluntur tamen fimulatione duntaxat ad
tempus. Quod fi forte ( ut fit plerumque )
ceciderint : tum intelligjtur , quam fue-
rint inopes amicorum.
Quod Tarquinium dixijfe f erunt tum
exulantem fie intelle xiffe , quos fidos ami*
cos habuijfet , quos infidos , eum jam
neutris gratiam referre pojfet. Quanquam
(7) De Amicitia , cap. 15,
a
de Ciceron;
On n'en croira donc point ces ri-
ches voluptueux s lorfqu ils veulent
raifonner fur l'amitié, dont ils n'é~
prouvèrent jamais les douceurs , 8c
dont ils n'ont pas même d'idée. Qui
eft- ce , ô Ciel ! qui voudroit regorger
de biens , mais à condition de n'aimer
perfonne 5 &c de n'être aimé de per-
sonne ? Tel eft le fort des Tyrans*
Pour eux 3 nul attachement fblide ,
qui vienne du cœur y & qui foit à
l'épreuve. Toujours nouveaux foup-
çons , nouvelles inquiétudes. Point
d'amitié. Aimeroit-on des gens qu'on
craint , ou dont on fe perfuade qu'on
eft craint } On fauve les dehors avec
eux , tant qu'ils font en place. Quand
ils tombent 5 comme il leur arrive or-
dinairement ^ alors on voit combien
peu ils avoient d'amis.
Tarquin 5 dans fon exil , difoit que
fes vrais & fes faux amis lui étoienc
connus > depuis qu'il ne pouvoit mar-
quer du retour , ni aux uns , ni aux
autres. J'ai peine à croire qu'il pût en
avoir de vrais. Un homme Ci orgueil-
i ï 8 Pènse'es
rniror , ;lla fuperbiâ & importunitate fi
quemquam habere potuit. Atque ut bu*
jus , quem dixi , mores , <veros amicos
par are non poiuere\(ic multorum opes prœ-
potentïam excludunt arwcitias fidèles.
Non enim fatum ipfa fortuna cdca efl ,
fed eos etiam plerumque efficit cœcos , quos
complexa eft. Itaque efferuntur illi ferè
fajîidio & contumacia : ne que quidquam
infîpiente fortunato intolerabilius fieri po-
tejt. Atque hoc qu'idem vider e lie et , eos ,
qui anteà commodis fuerunt moribus ,
imperto , potefiate , profperis rébus immu-
tari , fpernique ab us veteres amicitias ,
ïndulgere novis.
Quld autem ftultius , quàm , chm plu-
rimkm copiis , facultatibus , opibus pof-
fint y cetera par are , qua parantur pe-
cunia , equos , famulos , veftem egre-
giam , kfàjfa pretiofa : amicos non para-
re i optimum & pulcherrimam vitœ , ut
ita dicam , fupelleiïilem ? Etenim cale-
ra ckm parant , cui parent , nefciunt ,
nec cujus causa laborent. Ejus enim efl
iflorum quldque , qui vincit viribus : ami-
D t C I C £ R O Nè It^
îeux 5 Ci féroce > n'étoit pas d'un ca-
ractère à pouvoir être aimé ; & la
plufpart de ceux qui font extrême-
ment puiiïàns , ont cela de commun
avec lui. Car non feulement la For-
tune eft aveugle , mais pour l'ordi-»
naire elle aveugle les favoris. Pres-
que tous dédaigneux 5 arrogans. Rien
au monde n'eft plus infupportable
qu'un fou dans la profpérité. On voie
même des gens , qui étoient aupara-
vant d'un commerce doux & facile ,
lorfqu'ils pa/îent à un pofte élevé ,
changer tout d'un coup , & méprifer
leurs anciens amis, pour fe livrer à
de nouveaux.
Qu'y a-t-il de moins fenfé , que
d'employer les fecours qu'on tire
d'une grande fortune , à fe procurer
les chofes qu'on a pour de l'argent ,
chevaux , valets 3 fuperbes habits,
vafes précieux ; & de ne pas fonger
à s'acquérir des amis ? qui font 3 pour
ainfi parler , le meilleur & le plus
beau meuble qu'on puîfle avoir ? Tou-
tes nos autres acquifitions 5 nous ne
favons à qui elles iront ; car elles
font deftinées à être un jour la proie
2, 20 P E N S e' E S
citiarum fua eut que fermât; et fiabilis &
eerta pojfejfio : ut , etiam fi illa marnant ,
quœfunt quafi dona fortune , tamen <vita
inculta & deferta ab amieis non pojfît
ejfe jueunda.
Conftituendi (8) funt , qui fint in ami-
eitia fines , & quafî termini diligendi :
de quibus très video fententias ferri ; qua-
rum nullam probo. Unam , ut eodem modo
erga amicum ajfefli fimus , quo erga nof-
metipfos. Alteram , ut noftra in amie os
benevolentia , illorum erga nos benevo-
lentiœ pariter dqualitêrque refpondeat.
4Tertiam , ut , quanti quifque feivfe fa-
cit , tanti fiât ab amieis. H arum trium
fententiarum nulli prorjus ajfentior.
Née enim illa prima ver a efl , ut ,
quemadmodum in fe quifque , fie in ami"
cum fit animatus. Quàm multa enim »
( 8 ) De Amîcitia, cap. 16 , 17
DE CîCERON. 11 1
du plus fort. Au lieu que la poflèfïîoa
de nos amis ne peut nous être difpu-
tée : de quand même tous les préfens
de la Fortune demeureroient entre
nos mains , il n'y auroit pas de quoi
nous rendre la vie agréable , fi nous
manquions d'amis.
On doit preferire des bornes k
l'amitié 5 & lavoir jufqu'où elle doit
aller. Je connois là-delïiis trois opi-
nions , que je n'adopte point. La pre-
mière j Que nous foyons pour nos
amis dans les difpolîtions où nous
fommes à notre égard. La féconde ,
Que notre bienveillance pour eux foie
exactement proportionnée à celle
qu'ils ont pour nous. Et la troifiè-
me , Que nous penfions pour nos amis
comme ils penfent eux-mêmes fur
leur fujet. Aucun de ces trois fenti-
mens n'eft de mon goût.
Premièrement 5 Que nous devions
être pour un ami dans les difpofitions
où nous fommes à notre égard , cela
eft faux. Combien de chofes qu'on
ne feroit pas pour foi 3 & qu'on fait
Tiij
in Pense' es
quœ noflra causa nunquam faceremuf 9
facimus causa amicorum ? precari ait
indigno , fiupplicare : ium acerbtus in ali-
quem invehi , infieiïarique vehementïus :
qu& in nofirxs rébus non fatis honeftè , in
amicorum fiunt honefiijfiniè . Mult& quoi-
que res funt , in quibus de fuis commodis
<vhi boni multa detrahunt , detrah/que
-patiuntur , ut us amicipotùts , quam ipfi y
fruantur.
Altéra fententia efi 9 qm définit ami"
citiam paribus officiis ac volant atibus*
Hoc quidem efi nimis exiguë & exiliter
ad calculos vocare amicitiam > ut par fit
ratio acceptorum & datorum. Dwitior
mihi , & affiuemior vidctur ejfe verat
amicitia : nec obfervare reftrittè , ne
■plus reddat , quam acceperit. Neque
mim verendum efi , ne quid excidat , aut
ne quid in terram defiuat , aut ne plus
œquo quid in amicitiam congeratur*
'Tertius 'Vero Me finis deterrimus 9 ut >
quanti quifque fie ipfie jaciat , tanti fiât
ab amicis. Sœpe enim in quibuj-lam aut
animas abjeUior e/l 9 aut jfes amplifia
DE ClCERON. 1 1 3
pour un ami ? Prier qui l'on méprife,
Se paroître devant lui en pofture de
luppliant ; traiter durement queL
qu'un , & le poulTer avec trop de
chaleur ; on rougiroit de le faire pour
foi : il eft beau de le faire pour un ami.
Il y a d'ailleurs bien des cas où les
honnêtes-gens préfèrent , & approu-
vent qu'en préfère à leurs propres
intérêts 5 ceux d'un ami.
Vouloir 5 en fécond lieu , que la
bienveillance d'une part ? fe mefure
précilément fur celle qui eft de l'au-
tre part , c'eft avoir la petitefle de
calculer tous les fervices rendus 8c
reçus ? afin que ceux-ci égalent ceux-
là. Pour moi , je tiens que la vraie
amitié eft plus riche > plus généreu-
fe ; Se n'examine pas à la rigueur ,
de quel côté fe trouve le plus ou le
moins. Jamais ne craignons d'en faire
trop , ni qu'il y ait quelque chofe de
ce que nous faifons , qui tombe à
terre.
Quant à la troifième opinion 5 Qu'il
faut fe conformer à la manière dont
nos amis penfent eux-mêmes 5 c'eft
bien la plus mauvaife. Car il n eft
T iiij
124 P E N S Er £ S
canàd fortune fratlior. Non efi igîntr
amici , talem ejfe in eum , qualis Me in
fe efi: jed potius eniti & ejficere , ut
étmici jacentem animum excita , indu*
catque in fpem cogitationémque meli*
rem.
AVius ïgitur finis verdi amicitU confit"
tuendus eft , fi prïks , quid maxime re*
prehendere Scipio folitus fit , edixero.
Negabat ullam vocem iniyniciorem ami-
citïa potuijfe reperiri , qukrn ejus , qui
dixijfet , ita amare oportere , ut fi
aliquando effet ofurus. Nec vero fi
adducipojje , ut hoc , quemadmodum pu-
taretur , à Biante ejfe ditlum crederet ,
qui fapieris habitus effet unit s è feptems
fed impuri cujufdam , aut ambitiofi , aut
omnia ad fuam potentiam revocantis ejfe
fententiam. Ouonam enim modo quif-
quam amicus ejje poterit , cui fe putabit
ïnimicum ejfe pojje ? Quineùam necejfe
erit cupere & cptare , ut qukm fœpijfîmè
peccet amicus , quo plures det fibï tan*
quam anfas ad reprehendendum : rur-
fum autem rettè faVtis commodifque ami-
cor um neceffe erit angi , dolere P invider e*
DE ClCERON. 22f
point rare de trouver des gens plus
humbles qu'il ne faudroit , ou qui
defefpérent trop aifément de réuffir.
Il ne feroit pas d'un ami de penfer
comme eux. Tâchons , au contraire ,
d'obtenir qu ils rappellent leur coura-
ge, ôc faifons-leur concevoir dés es-
pérances plus flateufes.
Pour fixer donc les bornes de la vé-
ritable amitié, cherchons quelque au-
tre règle : mais après avoir parlé d'une
maxime , dont Scipion étoit fouve-
rainement blelfé , Quon doit aimer ,
comme -pouvant haïr un jour. Rien , dî-
foit-il , n'eft plus oppofé à l'amitié :
& il ne croyoit point que cette maxi-
me fût , comme on le croit , de Bias 5
l'un des fept Sages : mais il la croyoit
de quelque ame corrompue , de quel-
que ambitieux , qui n'eft occupé que
de fa fortune. Peut-on, en effet , ai-
mer quelqu'un , &c avoir tout à la fois
dans l'efprit , qu'un jour on le haïra?
On en fera donc réduit à fouhaiter que
fouvent il fe mette d^ns fon tort ,
afin d'avoir toujours un prétexte de
rompre avec lui. On fera fâché qu'il
fe conduife bien : & jaloux , s'il réuf«
ri6 Pensées
Quare hoc qu'idem pr&ceptum , cujufcun*
que efi , ad tollendam arnicïtiam valet.
Illud potùts prœcipiendum fuit 3 ut eam
diligentiam adhiberemus in amicitiis corn-
parandis , ut nequando amare incipere-
mus eum , quem aliquando odij]e pojfe-
mus. Quinetïamfi minlts felices in deli-
gendo fuijfemus , fer endura id Scipio po-
nus , qium inimicitiarum tempus cogi-
tandum, putabat.
His igitur finibus utendum arbitror ,
Ut cum emendaù mores armicorum fint f
tum fit inter eos omnium rerum , confilio-
rvtm , voluntatum , fine ulla exceptions
communitas : ut etïam fi qua fortuna ac-
cident > ut mirmr jufta amlcorum volun~
tates ad,juvand& fint , in quibus eorum
( s> ) Par divers autres endroits de Cicé-
ron , il eft clair que ce qu'il entend ici r
c'efî qu'un Orateur peut entreprendre la dé-
fenfe de (on ami , quoiqu'aufonds del'ame,
il fâche que fon ami ueft pas tout à fait in-
nocent. C'eft ainfî qu'il en ufa lui-même
dans l'affaire de Milon. Pour fentir qu'il
n'autorife pas une plus grande liberté de
s* écarter du droit chemin y il ne faut que lire
fes Offices, liv. Ill^chap. 10. At neque
DE ClCERON. 227
iit. Que cette maxime foit de qui Ton
voudra , elle porte un coup mortel à
1 amitié. Il falloir pluftôt nous recom-
mander d'être attentifs à faire un fi
bon choix 5 qu'il ne tombât point fur
une perfonne capable de mériter un
jour notre haine. Quand même nous
aurions eu le malheur de nous y trom-
per ? encore vaut-il mieux prendre pa-
tience , difoit Scipion, que de fe met-
tre devant les yeux une haine cachée
dans l'avenir.
Voici donc enfin , félon moi 5 les rè-
gles qu'il faut fe prefcrire. Qu'entre
des amis , honnêtes-gens, tout foit
commun , & qu'ils fe failent part l'un
à l'autre de toutes leurs penlées , de
toutes leurs intentions , fans réferve.
Que fi par hafard l'un fait un faux
pas 5 qui le mette en danger de perdre
l'honneur ou la vie ; l'autre 5 pour l'en
tirer ? s'écarte un peu (9) du droit che-
contra Rempublicam , neque contra jusjuran-
dum ac {idem , amici causa , vir bonus faciet :
ne fi judex quidem erit de ipfo amico. Ton fa
enim perfonam amici , cum induit judicis.
Tantum débet amicitiz , ut veram amici eau*
fam ejje malit ; & ut orand& liti tempus 3
quoad per leges liceat y accommedeU
11% P E N S e' î S
aut caput agatur , aut fama , déclinant
âum fit dévia 9 modo ne fumma turpitu*
do fequatur. Eft enim quatenus amicitu
dari venia pojfit.
Surît ( i ) firmi > & ftabiles , & cori~
fiantes eligendi ; cujus generis efl magna
penuria : & judicare difficile eft fané 9
nifi expertum. Experiendum autem eft in
ipfa amicitia. Ita prœcurrit amicitia judi-
c'tum , tollhque experiendi poteftatem.
Eft igitur prudentis , fuftinere , ut cur*
rum , fie impetum benevolentu : quo uta-
mur quafiequis tentatis , fie amicitiis ,
aliquà parte periclitatis moribus amico-
rum. Quidam fœpe in parva pecunia
ferfpic'mntur 9 quàm fini levés : quidam ,
quos parva movere non potuit , cognof-
cuntur in magna, Sin verô erunt aliqiti
reperd , qui pecuniam prœferre amicitu ,
fordidum extftiment : ubi eos inveniemus 3
qui honores , magiftratus 3 imperia , pen
teftates , opes amicitu non anteponent ?
( i ) De Amicitia , cap. 17.
{ 2 ) Aliufionà un vers cité dans les Let-
tres à Atticus , XIII. 11.
DE ClCERON. 229
ftrin , à moins que ce ne fût abfolu-
mferit fe diffamer lui-même. On veut
bien, mais jufqu'à un certain point,
uous pardonner en faveur de laminé.
Pour nous faire des amis , il faut
ne s'attacher qu'à des caraétères déci-
dez, & capables de confiance. Il y
en a peu : &c il n'eft pas aifé de les
connoître , fans en avoir fait l'épreu-
ve. Mais cette épreuve , il n'y a que
dans le cours de l'amitié qu'on puilîe
la faire. Ainfi la liaifon fe forme
avant que d'avoir pu fe connoître ; &
le parti pris , il n'y a plus d'examen.
Un homme prudent ira bride en
main, comme quand on veut ( 2 )
edayer des chevaux. Avant que de fe
livrer , il cherchera un peu à connoî-
tre fes gens.. Pour découvrir leur foi-
ble, fouvent le plus mince intérêt pé-
cuniaire fuffit. Une Ibmme plus confi-
dérable en démafquera d'autres. Quel-
qu'un eût-il aiîèz de noblelle pour pré-
férer l'amitié à l'argent ; la préférera-
t-il aux honneurs , aux magiftratu-
res, au commandement d'une armée?
i$o Pense5 es
m , cura ex altéra farte propofita hw
fint , ex altéra jus amicitia > non multb
illa malint ? Imbecilla enim natura efl ad
contemnendam potentiam : quam etiam
fi MghUk amicitik confecuti funt , ex eu-
fatum tri fe arbitrantur , quia non fine
magna caufa fit neglefla amicitia. Ita-
que verdi amicitia dijjicillimè reperiuntnr
m iis y qui in honoribus réque publica
verfantur. Ubi enim iftum inventas , qui
honorem amici anteponat fuo ?
Efi etiam ( 3 ) quafi qmdam calami*
tas in amicitiis dimittendis nonnumquam
necejfaria: )am enim àfapieniiumfami*
liaritatibiis ad -vulq-ares amicitias oratio
nofira delabitur. Erumpunt fœpe vitia
amicorum àim in ipfos amicos a tum in
alienos ; quorum tamen ad amicos rtdun-
det infamia. T'aies igitur amicitia funt
remifjione usûs eluenda , & (ut Catonem
dicere audivi ) diffiienda* magis, quàm
difcindendx ; nfi quœdam admodum in-
tolerabilis injuria exarjerit , ut neque
rettum , neque honeflum fit , neque fie-
(3) De Amicitia, cap. 21.
DE ClCERON, 23I
Quand il ne trouvera pour tout obfta-
cle à ion aggrandiifement , que les
droits de l'amitié y héfîtera-t4I ? Car
le mépris de la grandeur palfe les for-
ces du cœur humain. Et lorfqu'il n'en
coûte pour s'élever , que de facrifier
un ami , on le perluade que le fuccès
porte Ion excufè avec foi. Auffi eft-il
bien difficile que la fincère amitié fe
rencontre avec l'ambition. Voit-on,
en effet , quelqu'un préférer à fa pro-
pre élévation , celle de fon ami }
On éprouve quelquefois la dure
néceffité d'en venir à une rupture. Je
parle des liaifons ordinaires 5 & non
de celles qui fe forment entre des Sa-
ges. Quelquefois il arrive que la pro-
bité de nos amis fe dément , ou à no-
tre égard , ou à l'égard de quelque
autre, mais de manière que la honte
en rejaillit fur nous. Alors 5 en cefTant
peu à peu de fe voir , on vient à cefier
d'être ami : & il faut 5 comme difoic
Caton 5 plufiot découdre , que déchirer :
à moins qu'il ne s'agille d'une noir-
ceur 5 qui nous porte à une féparation
27,1 Pense' es
ri poflît , ut non flatim alienatio disjunc*
ùôque facïendafît.
Fleriqite ( 4 ) perverse y ne dicam
vnpudenter , am'icum habere talem vo-
lant 9 quales ipfi ejfe non pojfunt : qmque
ipfi fion tribuunt amlcu , b&c ab Us défi-
devant. Far efl autern, primkm ipfum
ejfe virum bonum , tum alterum fimilem
fui qturere. In talibus ea , quam jamdu-
dum traUamus > flabilitas amicitiœ con-
firmari potefl : ckm homlnes benevolentiâ
conjunvii , primum tupiditatibus iis , qui-
bus c&teri ferviunt , imper abunt : deinde
aquitate ju/litiaque gaudebunt , omnia-
que alter pro altero fufcipiet : neque quid-
quant unquam nifi honeftum & reHum
alter ab altero poftulabit : neque folltm
colent imer fe , ac diligent ,fed etiam <ve-
rebuntur. Nam maximum ornamentum
amiciiia tollit , qui ex ea tollit verecun*
diam. haque in us perniciofus efl error ,
qui exfiimant , libidinum peccatorum-
(4) De Amicîtia , cap. zz.
deCiceron. 233
& à un éclat , qu'il ne foit ni jufte ,
ni honnête y ni poiïible de différer.
Une injuftice , pour ne pas dire
une impudence bien commune parmi
les hommes , c'eft de vouloir que les
bonnes qualitez , dont ils font dé-
pourvus , fe trouvent dans leur ami-
&c qu'on ait pour eux des égards 3 dont
ils le difpenfent. La raiion veut que
nous commencions par être honnêtes-
gens , & qu'enfuite nous cherchions
qui nous rellèmble. Toute liaifon ,
pour être durable , fuppofe qu'on a
triomphé des paffions , qui comman-
dent au refte des hommes : qu'on
aime la droiture & la juftice : qu'on
eft difpofé à tout entreprendre l'un
pour l'autre : qu'on ne le demande
jamais rien que de conforme à l'hon-
neur & à la probité : qu'on a l'un pour
l'autre 5 non feulement de la déféren-
ce 5 mais du refped. Car dépouillée
du refped 5 l'amitié perd le plus beau
de fes ornemens. Ainii y de croire
qu'on puhîe entre amis prendre toute
forte de libertez s c'eft une pemU
25 4 P E N S e' E S
que omnium pat ère in amicitia licentianu
Virtutum amicitia adjutrix à natura da-
ta ejl y non vitiorum cornes.
Vna efl ( 5 ) amicitia in rébus huma*
riis , de cujus utilitate omnei uno ore con~
fentiunt. Quanquam à multi; ipfa vir-
tus contemnitur , & venditatio quœdam
atque oftentatio ejfe dïcitur : multi divi-
tias defpiciunt , quos parvo contentos te-
nnis viclus cultufque delettat : honores
<vero , quorum cupiditate quidam inftam*
mantur , quam multi ita contemnunt ,
ut nihil inanius , nihil levius ejfe exifii-
ment : itêmque cœtera , qua quibufdam
admirabilia videntur , permulti funt , qui
pro nihilo putent. De amicitia omnes aâ
unum idem fentiunt : & ii , qui ad rem-
publicam fe contulerunt : & ii , qui re-
rum cognitione doffirinaque dcleftantur r
& ii, qui fuum negotium gerunt otiofi ':.
pofiremo ii , qui fe totos tradiderunt vo-
luptatibus 9 fine amicitia vïtam ejfe nul-
lam fentiunt y fi modo velint aliqua ex
parte liberaliter vivere.
( $ ) De Amicitia, cap.
DE C 1 C H R O N. 235
cieufe erreur. L'amitié nous eft don-
née par la Nature , non pour favoiifer
le vice , mais pour aider la vertu.
Rien au monde n'eft reconnu géné-
ralement pour utile 3 que l'amitié. Plu-
lîeurs méprifent la vertu elle-même ,
& ne la regardent que comme une
forte d'oftentation. Plufieurs , contens
de peu 9 & qui ne connoiiïènt ni bonne
chère , ni luxe , ne font nul cas des
richeflfes. Pour une infinité d'autres a
rien de fi frivole > rien de fi vain , que
ces mêmes honneurs , qui ont tant
d'appas pour certaines gens. Ainfi de
tout le refte : ce qui enchante les uns y
eft néant aux yeux des autres. Mais
fur Famitié 5 il n'y a qu'une voix : &:
ceux qui gouvernent les affaires pu-
bliques , 8c ceux qui fe livrent par
goût à l'étude 5 & ceux qui fe bor-
nent à leurs affaires particulières , &
ceux 5 enfin 3 que le plaifir occupe uni-
quement ; tous 5 fans exception 3 trou-
vent que de vivre fans amis 5 c'eft ne
pas vivre, fi l'on veut tenir de l'hoa-
nête-homme par quelque endroit.
Z3 6 Pe ns- l e s
Serpit enim nefcio quomodo per om~
nium vitam amicitia , nec ullam œtatis
degendœ rationem patitur effe expertem
fui. Quimùam fi quis ea afperitate efi 7
& immanitate natura , congreffus ut ho-
mïnum jugiat atqite oderit , qualem fuijfe
Athenis 'Timonemnefcio quem accep'mius :.
tamen is patinon pofflt , ut non anquirat
al'iquem , apud quem evomat virus acer»
bitatis fu<z.
Atque hoc maxime judicaretur , fi
quid taie poffet contingere , ut aliquis nos
deus ex hac hominum frequentia tôlier et ^
& in folitudine ufpiam collocaret , atque
ibi fuppeditans omnium rerum , quas na-
tura defiderat , abundamiam & copiam ,..
hominis omnino adfpiciendi poteftatem
eriperet. Quis tam effet ferreus >H qm
eam vitam ferre pojfet , cuique non au-
fer r et fruElum voluptatum omnium fo~
litudo ?
Verum ergo illud efl 9 quod à Taren-
iïno Archyta , ut opinor 9 dici Jolitum 9
noflros fenes commemorare audivi 3 ah
.aliis fenibus audit um ; Si quis in coelum.
D>E ClCEKON, 2 57
A tout â°;e , dans toute condition-.,,
l'amitié fe fait 5 je ne fais comment ,
une route dans tous les cceurs , & ne
fouffre point qu'on le paflfe d'elle. Usi
homme fût-il alTez farouche j allez dé-
naturé pour fuir tout commerce avec
les autres hommes y & pour les haïr 3
comme faifoit5 à ce qu'on dit, un
certain Timon d'Athènes ; encore ne
feroit-il pas en fon pouvoir de ne pas
chercher quelqu'un , dans le fein de
qui le poifon de fa mauvaife humeur
pût trouver à fe répandre.
On fentiroit mieux cette vérité 5 s'il
étoit poffible qu'un Dieu , en nous dé-
robant à la fociété des hommes • nous
tranfportât dans un defert , où il nous
fourniroit abondamment tout ce qui
peut flatter les fens y mais de manière
qu'il n'y eût pour nous aucun moyen 3
aucune efpérance de voir perfonne,
Quel eft le coeur d'airain 3 qui pût à
ce prix-là fupporter la vie 9 &c dans
cette affireufe folitude 3 trouver da
goût aux plaifirs qu'on lui ofFriroit ?.
Archytas de Tarente ( au moins il
me femble que c'eft lui ) étoit donc
bien fondé à dire une chofe que je
2 3 S P E N S e' E S
afceiîdiflet , naturâmque mundi , &
pulchritudinem fiderum perfpexilfec 3
infuavem illam admiracionem ei fo-
re ; qua: jucundïllïma fuifïèt, fî ali-
quem , cui narraret 5 habuilTer. Sic
natiira Jolitarium nihil amat , fempérqua
ad aliquod tanquam admiriiculum anniti-
tur : quod in amicijjimo quoqne dulcijfî*
mum efi.
Cujus ( 7 ) aitres veritati claufiz funt,
ut ab amico verum audire nequeat > hu-
jus faluf dejperanda efi. Scitum efi enim
illud Catonis : Multo meliùs de qui-
bufdam acerbos inimicos mereri ,
quàm eos amicos, qui dulces videan-
tur : illos verum fa?pè dicere , hos
nunquam. Atque illud abfurdum efi y
quod ii , qui monentur > eam molefiiam ,
quam dcbent capere 5 non capiunt : eam
capunt , quk dcbent vacare. Peccajfe
(6) Entre Archytas & Lélîus, par qui
Cicéron fait dire ceci , il y avoit près de*
deux /îècles , puifqif Archytas étoit con-
temporain de Platon. Voyez de Senectute ,
chap. 12. Mais c'eft , comme je l'ai déjà
dit , pour obferver les bienféances du Dia-
logue-, que Cicéron évite de faire parler
DE C I C E R O N, 2 59
tiens ( 6 ) de nos pères, qui la tenoienc
des leurs , Jgue fi quelqu'un étoit monté
au Ciel , d'où il découvmoit la beauté des
aftres & U ftruiïure de l'univers ; cette
vue y quoique fi merveilleufe & fi ravijfan*
te y deviendront infipide pour lui, parce
qu'il riauroit pas a qui raconter ce qu 'il
voit. Tant il eft vrai , que le dégoût
pour la folitude nous eft naturel. On
eft porté à chercher toujours quelque
forte d'appui. Or l'ami le plus tendre 4
eft l'appui le plus agréable.
Regardons comme un malade in-
curable , l'homme que la vérité o£~
fenfe dans la bouche de fon ami. On
a bien plus d'obligation, difoit Caton 5
a des ennemis durs & mordans y qu'à ces,
fortes d'amis , qui paroijfent la douceur
même : ceux-là nous difent fouvent la vé-
rité > ceux-ci ne la dïfent jamais. On eft:
cependant fi peu raifonnable , qu'on
ne fe fait pas une peine de ce qui de»
vroit chagriner , & qu'on fe chagrine'
Léiius avec une forte d'exa&itude , qui
marqueront trop de favoir.
( 7 ) De Anuchia y cap. t$»
Z4° Pensées
criim fe non anguntur , obiurgarï raoleflè
ferunt : quod contra oportebat , deliÏÏQ
dolere , correttione gaudere.
Ut igitur & monere , & moneri , pra*
prhim efi verœ amicitiœ : & alterum libè-
re facere y non afperè > alterum patienter
accipere 5 non repugnanter :fic habendum
eji>nullam in amicitiis peflem ejfe major em^
quàm adulationem , blanditiam 3 affenta-
tionem. Quamvis enim multis nominibus
efi hoc vîtium notandum , levium homi-
num atque fallacium , ad voluptatem lo~
quentium amnia , nihil ad veritatem*
Ckm antem omnium rerum [ïmulatio efi
wtiofa y ( tollit enim judicium <veri , (4*
que adultérât ) tum amicitu répugnai
maxime : delet enim veritatem ,fine quâ
nomen amicitiœ valere non pote/}.
Nam ckm amïcitu vif fit in eo , m
unus quafi ammus fiât ex plwibus : qui
idferi poterit , fi ne in uno quidem quo~
que unus animus erït , ïdémque fimper >
de
BE ClCERON. X4.I
âe ce qui ne devroic pas être une pei-
ne. Au lieu d'être fâché d'avoir tort ,
<k charmé d'être repris , on ne fe re-
proche point l'un, & on ne peut fouf-
trir l'autre.
Puifque les avis réciproques font
un devoir eflentiel de 1 amitié , il faut
donc les donner librement , & fans
aigreur -, les recevoir avec foumiflion,
& fans répugnance. Par la même rai-
fon , il n'y a rien de fi pernicieux
dans l'amitié , que la flatterie , les ma-
nières doucereufes , la complaifancc
outrée. Je me fers de plufieurs expref-
lions , pour mieux peindre ces hom-
mes frivoles & artificieux > qui n'ou-
vrent la bouche que pour plaire 5 8c
aux dépens de la vérité. Tout dégui-
fement eft un mal , puifqu il altère le
vrai 5 & nous empêche de le difcer-
ner. Mais fur-tout il ne s'allie point
avec l'amitié : car il exclut la véri-
té 5 fans quoi l'amitié n eft rien.
Tel eft le pouvoir de l'amitié 3 que
de plufieurs ames elle n'en fait , pour
ainfi dire, qu'une feule. Or cela fe
peut-il , lorfqu il y a dans l'un des
prétendus amis, non une ame fimple,
i^i Pensées
Jed varius > ccmmutabilis , multiplex ?
Quid enim potefi ejje tam flexibile , tam
devium , qukm an'rmus ejus , qui ad aU
îerius non modo fenfitm ac voluntatem ,
fed etiam vultum atque nutum converti-
tur }
Negat quis ? nego. Ait? aio. Po-
ftremô imperavi egomet mihi,
Omnia ailëntari ,
ut ait idem Terentius : fed ille fub Gnatho-
nis perfona : quod amici gcnus adhibere 9
omino levitatis eji. Multi autem Gnatho-
num fimiles , cum Jint loco , fortuna ,
fama fuperiores : harum efl ajfentatio mo-
le ft a , cum ad vanitatem accejjlt auÏÏori-
tas. Secerni autem b! an du s ami eus à <ve-
ro , & internofci tam potejl , adhibitâ di-
ligemia , qukm omnia fucata > & fimu-
Uta à jïnceris atque veris.
( 8 ) Dans l'Eunuque > Ade II , Se. 2*
D £ C I C E R O N. 24 J
& toujours la même ; mais une ame
double, & qui fe diverlîfie à chaque
inftant ? Quelle fouplelïë 5 que celle
d'une ame qui le plie & le replie
comme elle veut 3 pour fe conformer,
ne difons pas feulement aux volon-
tez de quelqu'un ? mais à l'air qu'on
lui voit , & au moindre figne qu'il fait >
On dit non , je dis non : on dît ouï }
je le dis :
Jamais je ne* contefte , & toujours
j'applaudis.
Térence ( 8 ) fait parler ainfi Gna-
thon , un paraiïte. Il y a bien de l'im-
prudence a fe lier avec de telles gens :
mais le caractère de ces Gnathons n é*
tant point rare dans les perfomies d'un
tout autre rang 3 il eft a craindre que
la flatterie , accompagnée de la répu-
tation , de la fortune , & du crédit >
ne trouve à fe faire écouter. Qui vou-
dra pourtant y regarder de près , dis-
tinguera le flatteur d'avec l'ami , com-
me on difcerne le faux & le fardé ,
d'avec le vrai & le naturel.
Xij
144
P t N S E E S
IX.
QUIBUS ( i ) nihil opis efi in
ipfis ad bene beatéque vivendum ,
lis omnis gravis efi àtas : qui autem om-
nia bona à fe ipfi vetunt , lis nihil po-
tefi malum videri , quod naturœ nece/fî-
tas afferat. Quo in génère in primis eji
fenetlus : qitam ut adipifcantur omnes
optant , eandem accufant adepti : tanta
efi inconfianùa fiultit'u , atque perver-
fit as. Ob repère aiunt eam citïks qukm
putajfent. Primùm , quis coegit eos faU
Jum putare ? qui enirn citïks adolefcen-
tiœ fencflus , quàm pueritiœ, adolefcen-
lia obrepit ? Deinde , qui minus gravis
ejfet Us fenefhiS , fi oclingentefimum an-
num agerent , quàm offogefimum ? pr&-
terita enim dtas , quamvis longa > cùm
cjjluxijfet , nulla confolatione permulcere
pojftt ftultam fineButem.
( i ) De Senz&ute, cap. 2.
DE C I C E R O N.
Sur la V i eizzesse.
POUR ceux qui n'ont point de
reilburce dans eux-mêmes, tout
âge eft difficile à pafTer. Mais , lorf-
qu'on tire de Ton propre fonds toute
/a félicité , on ne trouve rien de fâ*
cheux dans les ordres de la Nature.
Appliquons cela fur-tout à la vieil-
leflè. Tout le monde fouhaite d'y par-
venir ; & quand on y eft arrivé , tout
le monde s'en plaint. Tant il y a d'in-
conftance & d'injuftice dans les hom-
mes qui ne raifonnenc pas. La vieil-»
leftè, difent-ils 5 eft venue à eux four-
dement , & bien plus vite qu'ils ne s'y
attendoient. Mais 9 s'ils ont mal fuppu-
té , à qui la faute ? Car la vieilleflè
s'eft-elle plus vite glilfée après la jeu-
nelTe , que la jeunelîe après l'enfance ?
Mais de plus , leur feroit-elle moins
onéreufe au bout de huit cens ans 5
qu'elle ne l'eft au bout de quatre-
vingts ? Tout le pafte , quelque long
qu'il fût, ne pourroit , étant palîé, con-
foler une folle vieilleflè , & l'adoucir*
Xiij
2|£ Pense'es
Quocircafi fapientiam meam admirart
foie lis , ( qu& utiriam digna effet opinione
vefirâ , nofiroque cognomine ! ) in hoc
fumus fapientes , quod naturam optimam
ducem y tanquam deum , fequimur , ci"
que paremus : a qua non verifïmUe efi ,
cura cœterœ partes œtatis bene defcriptœ
fint , extremum aBum , tanquam ab
ïnerti poê'ta , ejje negletlum. Sed tamen
necejfe fuit ejje aliquid extremum , & y
tanquam in arborum baccis terraque
frugibus y maturitate tempe fïwk > quaft
<vietum & caducitm : quo ferendum efi
molliter fapienti. Quid enirn efi aliud ,
gigantum modo bellare cum diis , mfi
natura repugnare ?
Etenim ( 3 ) cum contemploY animo i,
reperio quatuor caufas , cur feneclur
mijera videatur : unam , quod avocet
à rébus gerendis : aller am , quod corpus
faciat infrmius : tertiam , quod pri-
( 2 ) Celui qui parle ici , & dans tout Je
refis de l'Article , c'eft Caton l'ancien *
dont Plutarque a écrit la vie,
( 3 ) De S eue ciute > cap. 5,
DE ClCERON. 247
Ainfi ( 2 ) ma fageflfe ( hé que ne
répond-elle à l'idée que vous en avez r
& au furnom que Ton me donne ? )
cette fagelîe qui vous caufe 5 dites-
vous y de l'admiration , ne confifte
qu'en ce que je fuis pas à pas le meil-
leur de tous les guides 5 la Nature. Je
lui obéis , comme à un Dieu. Puif-
qu elle a lî bien arrangé les autres par-
ties 5 dont la vie humaine eft compo-
fée ? il n'eft pas vrai-femblable qu'elle
ait négligé, comme feroit un Poète
ignorant , le dernier afte de la pièce.
Mais enfin , comme les fruits 5 à un cer-
tain point de maturité , fe flétrirent y
& ne tiennent prefque plus à l'arbre y
il y a néceftairement pour nous quel-
que chofe de femblable ; & c'eft un
état que l'homme fage prend en gré.
Vouloir s'oppofer à la Nature , ne
feroit-ce pas y à la manière des Géants ,
déclarer la guerre aux Dieux ?
Pour moi , quand j'examine par
où la vieillefle paroît attaquer notre
bonheur, je vois que cela fe réduit à
quatre points , dont le premier eft 5
Qu'elle nous rend incapables d'agir :
le Tecond , Qu'elle affoiblit le corps :
24.8 P £ N S E* £ S
met omnibus ferè voluptatibus : quar-
tara , quod haud procul abfît a moru.
Earum , fi placet , caufarum quanta ,
quamque fit jufia maqvuqm 9 videa-
mus.
A rébus ( 4 ) gerendis feneïïus abfirar
hit ? Quibus F an iis , qu& wjuventute
geruntur & viribus ? NulUne igitur res
funt feniles , quœ vel infirmis corporibus »
mimo tamen adrmniftrentur l
Qui ( 5 ) in re gerenda verfari Jene~
Uuîem negant , fimiles funt iis qui gu-
bernatorem in navigando agere nihil
dicant > cum alii malos fcandant y alii pet
foros curfent , alii Jenîinam exhauriant :
Me autem clavum tenens fedeat in puppi
yuietus. Nonfacïatea , qua juveneç. jît
vero multo majora & meliorafacit. Non
<uiribus , aut velocitatibus , aut celeritatc
( 4 ) De Senedute , eap. 6,
( 5 ) Ibid.
DE ClCERON. 24,9
îe troifième , Qu'elle nous prive pref-
que de tout plaifir : le quatrième ,
Qu'elle neft pas bien éloignée de la
mort. Voyons , s'il vous plaît , ce
que chacune de ces raifons a de force
& de lolidité.
Un vieillard n'eft plus capable d'a-
gir ? Et dans quelles occalîons ? Dans
celles où il faudroit la vigueur de la
jeuneflè ? Mais n'y en a-t-il donc
point 5 où ce foit aflez que l'efprit
agilïe , quelque foible que foit le
corps ?"
Prétendre que la vieilleffè n'eft bon*
ne à rien, c'eft comme qui diroit
que le Pilote eft inutile dans un vai£
feau , fous prétexte que les uns mon-
tent au haut des mâts , les autres
pompent au fond de cale , les autres
manœuvrent ça & là ; tandis que le
Pilote, qui tient le gouvernail, eit
tranquillement aiïis fur lapouppe. Un
vieillard ne fait pas les mêmes cho-
fes , que de jeunes gens : mais il en
fait , & de bien plus importantes , 8c
de bien meilleures. Ce qui décide, les
i<;o Pensées
corporum r es magna geruntur : fed con*>
(tlio , auùloritate , [ententia , quibus non
modo non orbari ,fed etiam av.gerï jeneUus
folet. Nijï forte ego vobis , qui & miles 9
& tribunus , & legatus , & conful ver-
fatus fum in vario génère bellorum , cef*
[are mine videor , ckm bella non gero.
At fenatui , quœfunt gerenda > prœfcri~
bo , & quomodo.
Quod ( G) fî légère , mit audire <vo*~
tetis externa , maximas refpublicas ab
adolefcentibiis labefattas 9 à fenibus fu-
ftentatas & reftitutas reperietis.
Ceelô 7 qui veftram rempublicam
tantam amififtis tam cito ?
Sic enim percontanti , Ut efi in Nœvii
poetœ ludo > refpondentur & alla , & h&c
in primis :
Proveniebant oratores novi a
ftulci 3 adolefcentuli.
{6) De Seneft. cap. 6,
D E C I C E R O Nr 2 y I
grandes affaires , ce n'eft pas la for-
ce , la vîcetre , l'agilité du corps ; c'eft
la prudence 5 l'autorité , un avis ou-
vert à propos. Or cette efpèce de mé-
rite , loin de périr , augmente pour
l'ordinaire avec l'âge. J'ai long-temps
fait le métier des armes 5 en qualité
de Soldat > de Tribun , de Lieutenant ,
de ConfuL Aujourd'hui , parce que
je ne vais pas à l'armée y me croyez-
vous inutile } Je ne marche pas en
perfonne : mais le Sénat apprend de
moi en quels lieux il doit porter la
guerre , & comment.
Vous trouverez dans les Hiftoires
étrangères , que les plus grandes Ré-
publiques ont été renverfées par de
jeunes gens ; foutenues & rétablies
par des vieillards. On demande , dans
une Comédie de Névius :
Comment vous ètes-vous fî-tot pré-
cipitez
Du faîte de votre puijfance ?
Parmi les caufes qu'on en allègue , la,
principale eft celle-ci :
En nommant aux emplois , de jeunes
éventez, ,
Sans cervelle & fans eonnoijfance.
i^i Pense' es
Temeritas efi videlicet fiorentis éttatïi
prudentia , fenefcentis.
At memoria minuitur. Credo , nifi
eam exerceas , aut fi fis nat'ura tardior.
Nec vero ( 7 ) quemquam fenum au-
divi obliium > quo loco tbefaurum obruij-
fet. Omnia > quiz curant , meminerunt :
vadimoma conftituta : qui fibi , quibus
ipfi de béant.
Quid jurifconfultiP quid pontifices ?
quid augures ? quid philofophi fines ?
qukm multa meminerunt ? Manent in-
génia fenibus 9 modo permaneat fiudium
& indufiria : nec ea folùm in claris &
honoratis viris > fed in vita etiam pri*
vata & quieta. Sophocles ad fummam
feneffutem tragœdias fecit : quod propter
fiudium , cum rem familiarem négliger*
mderetur , a filiis in judicium vocatus eft :
lit , quemadmodum nofiro more malè rem
gerentïbus patribus bonis interdici filet s
fie illum , quafi defipientem , à refiami-
liari removerent judices. Tum fenex di^
finir eam fabulam , quam in manibus
habehat , & proximè feripferat 5 Q£di«*
(7) De Seneâute; cap.
v
DE Cl CEUON. 2JJ
Àufïï eft-il bien vrai qu'à la fleur de
l'âge , la témérité domine 5 & la pru-
dence 5 lorfqu'on eft fur le déclin.
Mais la mémoire fe perd ? Oui ,
quand elle n'a jamais été bonne , ou
qu'on néglige de l'exercer.
Je n'entendis jamais dire qu'un
vieillard eût oublié dans quel endroit
il avoit caché fon tréfor. Toute affai-
re qui le touche , une afïignation
donnée ou reçue , ceux qui lui doi-
vent 5 ceux à qui lui-même il doit ,
il ne l'oubliera point.
Parlerai-je des Jurifconfultes , des
Pontifes , des Augures , des Philofo-
phes , qui poullènt loin leur carrière ?
Quel amas de connoifïances ils con-
fervent jufqu'à la fin ! Pourvu qu on
ne difcontinue pas de s'appliquer ,
l'efprit ne bailïè point avec l'âge.
Vous le voyez dans la vie privée ,
aufïï-bien que dans les grandes pla-
ces. Témoin Sophocle , qui 5 dans
une extrême vieillefle, compofoit en-
core des Tragédies. Occupé de fes
vers , il paroilîbit négliger fes affai-
res domeftiques : Se là-deffus , félon
ce qui fe pratique chez nous à l'égard
2. 54 Pensées
pum Coloneum recitajfe judicibits , qmie»
Jiffcque , num illud carmen defïpientis vi-
der etur. Quo recitato y fenteritiis judicum
ejî liberatus.
PoJJum ( 9 ) nominare ex agro Sabïno
rufticos Romanos vicinos & famuiares
meos , qulbus abjentibus , nunquam ferè
idla in agro majora opéra fiunt , non
ferendis , non percipiendis , non condendis
frutîibus. Quanquam in illis minus hoc
mirum. Nemo enim ejî tam fenex , qui
fe annum non putet pojfe vivere. Sed
lidcm élaborant in eis , qu& fciunt nikîl
omnino ad fe pertinere.
( 8 ) Oedipe Colone , ou plus clairement,
Oedipe retiré fur une colline. On a de Sopho-
cle deux Tragédies d'Oedipe ; & pour les
diftinguer, le titre de celle-ci renferme le
lieu de la Icène.
( 9 ) De Sencft. cap. j.
( i ) Je dis à la campagne , en général :
mais le Texte dit , dans le pays des Sabins :
& c'eft là que Caton , quoique né à Tufcu-
lum , fe tenait , & vivoit , avant que d'al-
ler à la guerre , en quelques terres & poffef*
fions , que [on pere y dit le Plutarque d' A-
myot , lui avott laiffées.
( 2 ) Les Synépbébes , comme qui diroit,
les jeunes Camarades , étoient une Comédie
Grecque de Ménandre , traduite ou imitée
en Latin par Cécilius , qui eft appelé Sta-
DE ClCERON.
des pères diffipateurs , fes enfans de-
mandèrent qu'il fût interdit , comme
ne fâchant ce qu'il faifoit. Alors ,
dit-on 5 ce bon vieillard étant allé ré-
citer à (es Juges fon Œdipe ( 8 )
Colone , qu il venoit feulement d'a-
chever y il leur demanda fi c'étoit là
l'ouvrage d'un imbécilîe : & fes Ju-
ges 5 après avoir entendu la pièce > le
renvoyèrent abfous.
J'ai pour amis 5 & pour voiiins
( i ) à la campagne 5 des vieillards
qui ne permettroient pas qu'il fe fît
rien de conlîdérable chez eux s com-
me de femer 5 de moilîonner , de
ferrer les grains , fans qu'ils y fulïènt
préfens. A la vérité 5 cela n'eft pas
bien étonnant : car il n'y a perfonne
d'affez décrépit 5 pour ne pas fe flat-
ter qu'on pourra bien vivre encore
une année. Mais le merveilleux eft ,
qu'un vieillard fe donne des peines 5
dont il eft sûr de ne pas recueillir le
fruit : & comme dit Cecilius , dans
( i ) les Synéphébes ,
tius dans le texte. Statius , nom fervile , eft
une efpèce de fobriquet, qui lui étoit ref-
té de fa fondion d'efclave.
x 5 G Pense5 es
Serit arbores , qux alteri feculo
profint ?
Ut dit Statius nofler in Synephebis. Nec
<verb dubitet agricola , quamvis fenex ,
qu&renti , cui ferat , refpondere : Dis
immortalibus , qui me non accipere modo
hdc a majoré us voluerunt , fed etiam
jpojleris prodere.
Nec ( 3 ) nunv quidem vires de/idero
adolefcentis , ( is enim erat locus alter
de vitiis feneElutis ) non plus , qukm ado-
lefcens tauri , aut elephanti dejiderabam.
Quod efl , eo decet uti : & quidquid
agas , agere pro viribus.
Etfî ( 4 ) ifla ipfa defeftio vïrium ado-
lefcentU vitiis efficitur jœpius , qukm fe-
neElutis. Libidinofa etenim , & intempe-
rans adolefcentia ejfœtum corpus tradit
feneïïuti.
( 3 ) De Sene&ute , cap. p.
( 4 ) Ibid.
DE C I C U O N. 257
77 s'occupe à planter pour le JiècU
prochain.
Allez lui demander , Pour qui plan-
tez-vous ? Il vous répondra , Pour
les Dieux immortels , qui ont voulu ,
8c que je profite du travail de ceux
qui m'ont précédé ? & que ceux qui
me fuivront y profitent du mien,
A l'égard des forces corporelles 5
fur quoi porte le fécond reproche
qu'on fait à la vieillelfe : préfentement
je defire tout auffi peu d'être fort
comme un jeune homme y que je dé-
crois autrefois d'être fort comme un
taureau , ou comme un éléphant. Il
s^agit d'employer ce que vous avez
de forces ? & de faire toujours de vo-
tre mieux ce que vous pouvez.
Il eft pourtant vrai que c'eft à la
jeunefle , encore plus fouvent qu'à
la vieillefle , qu'on doit imputer le
dépériffement de nos forces. Une jeu-
neffe qui fe livre à fes paffions , &"
fans mefure , ne tranfmet à la vieil-
le ife qu'un corps ufé.,
Y
25 S Pensées
jfrbitYor ( 5 ) f£ audire , 5Wp/0 , ^0/^
pf/ ft/MX avitus Mafiniffa quœ faciat ho*
die , nonaginta annos natus : dim w-
gveffm iter pedibus fit , i# equum ornnino
non adfcendere ; cum equo , ex equo non
defcendere : nullo imbre , nullo frigore
adduci j ut capite operto fit : fummam
in eo ejfe cor poris fie chat em : itaque exe-*
qui omnia régis officia & mimera. Potefi
igitur exercitatio , & temperantia etïam?
Jeneéluti confiera axe aliquid prifiim ro~
boris.
Nunquam ( 7 )fum affenfus veteri illv
laudatoque proverbio , quod monet , ma»
taré fieri fenem , fi dm velis ejfe fenex.
Ego ver h me minus diu fenem ejfe mal~
Um , qukm ejfe fenem antè , quàm ejfem.
Refifiendum ( 8 ) fenetluti eft , ejdfque
tntia diligentiâ compenfanda funt. Pu~
(5 ) Ve SeneBuîe , cap. 10.,
( 6 ) On verra ci-après dans le Songe ds
Scipton , quelle étoit l'étroite liaifon de Ma-
fïniifa , Roi de Numidie avec la famille
des Scipions. Au commencement de la fé-
conde guerre Punique , il avoit fuivi le
parti des Carthaginois : mais un de fes ne-
veux ayant été fait prifonnier , & renvoyé
fans rançon pai Scipion l'ancien , cette gra-
coie toucha fî fort , qu'il le déclara entière^
Vous favez fans doute 5 Scipion ,
ce que fait encore aujourd'hui l'hôte
( 6 ) de vos aïeux , Mafinifla y qui eft
dans fa quatre-vingt-dixième année.
A pied , à cheval , il eft infatigable.
Toujours la tête nue 5 quelque pluie,
& quelque froid qu'il falîe. Point char-
gé de chair , ni d'humeurs. Remplit
Tant tous fes devoirs a faifant toutes
fes fondions de Roi. Ainfi l'exercice
& la tempérance font capables de
conferver aux vieillards quelque chofe
de leur première vigueur.
Je n'ai jamais goûté ce vieux pro-
verbe , qui eft fi commun 5 Que pour
être long-temps vieux , il faut l'être
de bonne heure. Pour moi , pluftôt
que de l'être avant terme , j'aime
inieux l'être moins long-temps.
Roidiflons-nous contre la vieilleffe.
Que l'attention redoublée de notre
ment pour les Romains. Il ne leur fut pas
inutile , & pour récompenfe de fes fervices,
non-> feulement ils raffermirent fur fon
Throne,mais ils lui donnèrent quelques-
unes des terres qu'ils avoient prifesaux Car-
thaginois.
( 7 ) De Seneftute , cap. 1 1,
( 8 ) Ibid.
Yij
i£o Pense'es
gnandum> tanquam contra morbum>fîc
contra fenefîutem. Habenda ratio *vaU-
îudinis : utendum exercitatiombus ma-
dicis : tantum cibi & potionis adkiben*
dum , ut reficiantur virer > non oppriman-
tur. Nec vero corpori foli fubveniendum
efl 9 fed menti atque animo multo ma-
gif. Nam hac quoque , nifi tanquam
lumini oleum inftilles , extinguuntur fe~
neiïute. . • . Nam quos ait Cacilius , co-
micos ftultos fenes : hos Jîgnificat
credulos r obliviofos , dijjolutos : qua vitia
funt non feneftutis , fed inertïs ' , ignava^,
fomniculofœ feneftuûs.
Ut ( 9 ) adole fient em , in quo fenitè
aliquid ; fie fenem , in quo eft adolefcen**
tis aliquid , probo : quod qui fequitur ,
corpore fenex ejfe poierit , animo nunquam
eriti
Sequitur ( i ) tertia vhiipcratw fem<*
ïïutis , qubd eam carere dicunt volupté
( 9 ) De Senedute , cap, iu
( i ) Ibid. cap. 12»
DE GlCEBhOMr
part 5 compenfe les torts qu'elle peut
avoir. Traitons-la comme une mala-
die , contre laquelle il faut lutter^
Prenons foin de notre fanté ; faifons
un exercice modéré : bûvons & man-
geons pour réparer nos forces feule-
ment , &c non jufqu'à les outrer.
Mais pourvoyons aux befoins de l'ef-
prit , autant & plus qu'à ceux du
corps. Ceft une lampe où il faut re-
mettre de Thuile , fans quoi la vieil-
lefte Téceint.. Car ces fots vieillards de
Comédie , ainfi que parle Cécilius ,
c'eft-à-dire v qui font crédules , ou-
blieux ± négliges 3 ce n'eft point leur
âge qui les rend tels , c'eft leur pa-
rère , c*eft. qu'ils ne favent rien faire %x
ceft qu'ils ne font que dormir.
J'aime que le jeune Homme tienne
un peu du vieillard v& que le vieil-
lard tienne un peu du jeune homme*.
Obiervons cette règle , & notre corps
pourra bien vieillir y mais notre et
prit , non.
On reproche , en troifïéme lien ? à
h. vieilleflè , de n'être, plus propre à
Z&Z P E N S E* E S
tibus. O praclarum munus dttatif 9 fi
quidem id aufert nobis , quod ejî in ado-
lefcentia vitiojîjfîmum !
Accxpite enim , optimi adolefcentes ,
vetercm orat'wnem Archytœ T^arentini ,
magni in primis , & précdari <viri : qua
m'ihi tradita efi , cum ejfem adolefccns
*Tarenti cum Maximo, Nullam ca-
piîaliorem peftem , quàm corporif volu-
ptatem , hominibus dicebat à natura da-
tam : cujus voluptatis avid,œ libidinef
ttmerè & effrenatê ad pctiundum incita-
'* rentur. Hinc patrie prodhiones , hinc
rerumpub lie arum everfiones > hinc cum
hoflibus clandeftina colloquia nafci : nul-
lum denique feelus , nullum rnalum fa-
cinus ejfe , ad quod Jufcipiendum non
libido voluptatis impelleret : fiupra vero 9
& adulteria , & omne taie flagitium ,
nullis aliis illecebris excitari , nifi volu-
ptatis* Cùmque homini Jîve natura , fwe
quis deus nihil mente pr&Jlabilius dedijfet j
( 2 ) Caton , dans ce Dialogue fur la
Vieilleffe , chap. 5 , dit en quelle qualité ,
& à quelle occafîon il s'étoit trouvé à Ta-
rente avec le grand Fabius , furnommé le
Temporijeur.
( 3 ) C'eft un trait qui porte fur ce qui fe
gafTa au fiège même de Tareme 3 où Fabius
T) Z ClCiUON, ±6 5
goûter le plaifir. Que nous lui fom-
mes donc redevables d'avoir écarté
de nous ce que la jeuneife a de plus
dangereux !
Jeunes gens , écoutez ce que difoit
un des grands hommes qu'il y ait eu,
Archytas de Tarente. J'ai entendu ra-
conter fon diCcours à Tarente même,
oà j'étois dans ma jeunelïe avec ( i )
Fabius. La volupté , difbit-il 5 elt le
plus terrible fléau du genre humain ,
puifque c'eft la foîf de la volupté ,
qui allume les plus violentes pa£-
fions. Pour la latisfaire on trahit fa
patrie , on renverfe les Républi-
ques y on a de fecrets ( 3 ) entretiens
avec l'ennemi , on fe porte à tous les
crimes, à tous les attentats poffibles0
On ne connoîtroit ni adultères 5 ni
autres horreurs de cette efpèce , fans
les amorces du plaifir. Et comme le
plus riche préfent que l'homme ait
reçu , ou de la Nature , ou de queU
que Dieu , c'eft la Raifon 5 auffi la
Raifon n'a-t-elle point de plus mor-
fit habilement fervir à fes fins, un commerce:
de galanterie. On peut voir Voly&ni Jlrata^
gtmata 3 VIII ? 14,.
2^4 P E N S e' E S
fouie dmno muneri ac dono nihil ejfe tant
inimicum , quam voluptatem. Nec enim
libidine dominante temperantiœ locum ejfe }
weque omnino in voluptatis regno virtu-
tem pojfe confiflere» Quod quo magis in-
telligi pojfet ; fingcre animo aliquem ju~
bebat , tant à incitatum voluptate corpo-
ris , quanta percipi pojfet maxima : ne-
mini cenfebat fore dubium , quin tamdiu 9
dum ita gauderet , nihil agit are mente ,
nihil ration e y nihil cogitatione confequi
fojfet. Quocirca nihil ejje tam detefiabile 9
Unique pefiiferum , quàm voluptatem :jî
quidem ea , cum major ejjet atque Ion*
gior y omne animi lumeu extingueret.
Bene ( 4 ) Sophocles , cum ex eo qui-
dam jam affeclo Mate qu&reret , utere-
turne rébus venereis : Dii meliora , in?*
quit. Libenter verô iftinc 5 tanquam à
domino agrefti ac furiofo profugû
Quart a ( 5 ) reflat càufa » quai maxi-
me angere atque follicitam habere noflram-
ataiem videtur , appropinquatio mortis 3
<quœ certe à fenetlute non potefl longé
(4) De Seneftute , cap. 14.
telle:
Dï ClCERON. 'igf
telle ennemie que la volupté» Où la vo-
lupté domine , jl n'y a plus de retenue ,
& la vertu ne féjourne point où la vo-
lupté régne. Pour le mieux compren-
dre figurez-vous quelqu'un 5 difoit
Archytas , dans l'accès du plaifir Je
plus vif que les fens puîffent goûter.
Tant que durera ce tranfport , alîuré-
nient l'efprit de cet homme-là ne fau-
roit faire aucune fonction. Rien donc
de fi déteftable , rien de fi nuifible
que la volupté , puifque l'effet qu'elle
produit , lorfqu'elle a le plus de force
ôc de durée , c'eft d'éteindre le flam-
beau de l'ame.
On demandoit à Sophocle , qui
étoit déjà fur le retour de l'âge y s'il
avoit encore quelque commerce avec
Vénus. £)Me les Dieux m en préfervent ,
dit-il iagement. fai été ravi de me tirer
de la , comme d'entre les mains d'un maî~
tre brutal & furieux.
Refte un quatrième fujet de plainte
contre la vieillellè 5 Qu'elle n'eft pas
éloignée de la mort. Voilà principa-
lement ce qui caufe la mauvaife hu-
Z
166 P E N S E' E S
abefle. 0 miferum fenem , qui mortem
contemnendam ejfe in tam longa œtatc
non viderit !
Quanquam quis eft tam fiultus ;
quamvis fit adolefcens , eut fit explora-
tion ,fe advefperum ejfe vittarum ? Quin
etïam œtas Ma multo plures , quàm no-
fira , mortis cafus habet. Facilius in mor-
bos incidunt adolescentes , gravùts œgro-
tant , trijlws curantur. Itaque pauci ve-
niunt ad fenettutem : quod ni ita acci-
deret 5 meliks & prudentius viveretur.
Mens enim , & ratio , & confilium , in
fenibus efi.
At fperat ( 6 ) adolefcens , dm je vi-.
ffurum : quod fperare idem jenex non
potefi. Infipiemer fperat. Quid enim fluU
dus 5 quàm incerta pro certis habere ,
falfa pro veris ? Senex ne quod fperet
qiàdem habet. At efi eo meliore condi-
tione , quàm adolefcens : cltm id , quod
ille fperat , hic jam confecutus efi. Ille
uult diu vivere : hic diu vixit.
Brève tempus ditatis , fatis efi Ion-*
( 6 ) De Seneclute5 cap. i<?.
t> £ C I C E 'A Ô K. 1&7
meiir d'un vieillard. O ! qu'il eft
digne de pitié , davoir tant vécu 5 fans
avoir appris à méprifer la mort.
Quel eft l'infenlë , qui tienne pour
fur , fût-il à la fleur de l'âge y qu'il
vivra jufqu'au foir ? Un jeune homme
a même plus de rifques à courir que
nous. Ceft un âge où les maladies
font plus communes > plus aiguës 5
plus longues. Aulîî voit-on peu de
gens vieillir. On s'en trouveroit bien
mieux, que cela fût autrement. Car
le bon fens & la prudence n'appar-
tiennent qu'aux vieillards.
Mais le vieillard ne peut efpérer de
vivre long-temps > au lieu que le jeu-
ne homme s'en flatte. Ceft follement
qu'il s'en flatte. Quelle illulîon moins
raifonnable ^ que de compter fur l'in-
certain , & de prendre le faux pour
le vrai ? Un vieillard eft fans efpé-
rance : d'accord. Mais fa condition eft
la plus avantageufe , en cela même
qu'il polféde déjà ce que l'autre ne
fait qu'efpérer. Celui-ci veut vivre
long-temps : l'autre a long-temps
vécu.
Quelque peu qu'on vive ? c'eft allez
ri68 Pense'îJ"
gum ad bene honeftéque vwenâunfc
Sïn procejjeris longtks , non magis do*
lendum eft , qukm agricole dolent i pr&-
terita verni temporu fuavitate , œftatem
autumniimque venijje. Ver enim , tan*
quam adolefcentiam fivmjicat , oftendh-
que frutlus futurof : reliqua tempora de-
metendis frutlibus , & percipiendis ac-
commodât^ funt. Frutlus autem feneclu-
tu eft ( ut fape dixi ) antè partorum bo-
ziorum memoria & copia.
Nec tamen ( 7 ) omnes pojfunt ejfe Sci-
piones , aut Maximi , ut urbium expu-
gnationes , ut pedeftres navaléfve pu-
gnas , ut bella à fe gefta , ut triumphos
recordentur. Eft etiam quietè , & pure 9
& eleganier a&& atatis placïda , ac Unis
feneiïus : qualem accepimus Platonis , qui
uno & oÙogejimo anno fcribens mortuus
eft. Qualem Ifocratis , qui eum librum, qui
Panathenaïcus infcribitur , quarto,
( 7 ) De Seneftute , cap. y.
(3 ) C'eft le titre d'un long Difcours a
la louange des Athéniens.
DE ClCERON. 26$
pour bien vivre. Si votre carrière eft
plus longue 5 imitez alors le labou-
reur , qui ne s'attrifte pas de voir que
Paimable printemps ait dîfparu, pour
faire place à Tété & à l'automne. Le
printemps , image de la jeunefle ,
donne Pefpérance des fruits 5 dont la
récolte eft deftinée à d'autres faifons.
Avoir de bonnes actions , & un grand
nombre de bonnes a&ions, à repalîer
dans fon efprit 5 c'eft , comme je Fai
dit fou vent , le fruit réfervé à la vieil-
leiïè.
Tous les hommes , il eft vrai , ne
fauroient être des Sapions, ou des
Fabius : avoir la mémoire remplie de
villes prifes 5 de combats fur terre 8c
fur mer 5 de victoires 3 de triomphes.
Mais à des jours paflez tranquillement,
innocemment, en honnête-homme,
fuccède auflï une douce & paifible vieil-
lefïe. Telle fut celle de Platon , mort
dans fa quatre-vingt-unième année ,
la plume à la main. Telle fut celle
d'Ilocrate , qui 5 lorfquil fit fon
( 8 ) Panathénaïque 9 avoit ? dit-on ^
270 P E N S E3 E S
nonagefïmo anno fcrifjîjje dicitur , vxxit-*
que quinquennium pofieà : cujus magif*
ter , Leontinus Gorgias , centum y & fep~
tem complevit annos : neque nnquam in
fuo ftudio , atque opère cejfavit. Qui,
cura ex eo quœreretur , car tamdiu <vel-
let ejfe in vita : Nihil habeo 5 inquit >
quod incufem fene&utem. T radar am
refponfum , & dofïo homine dignum* Sua,
enim <vitia inftpientes , & fuam culpam
in fenettutem conférant : quod non fade-
bat Ennius ,
Sicut fortis equus > fpatio qui
faepe fupremo
Vicit Olympia , nunc fenio con-»
fedu5 quiefcit.
]Equi fortis , & viftoris feneftuti compa**
rat fuam.
DE C I C E R O N. IJt
quatre-vingt-quatorze ans , Se vécut
encore cinq ans au delà. Gorgias 5 qui
aveit été fon maître , vécut cent fepe
ans accomplis , & il étudia , il travail-
la jufqu'au bout. Quelqu'un lui ayant
demandé comment il ne fe dégoûtoit
point de la vie 5 Ceft , dit-il , que je
rfai point à me plaindre de la vieillejfe.
Réponfe bien digne d'un f avant hom-
me: car les fous 9 au contraire, ren-
dent la vieilleflfe refponfable de leurs
propres défauts : injuftice dont En-
nius fut exempt > comme on le voit
par cette comparaifon , qu il s'appli-
que à lui-même :
Tel qiiun Cour fier fameux , qui 9
jeune & plein d'ardeur ,
De VElide vingt fois remporta tout
l'honneur ,
Par les ans accablé* fans perdre
fa nobleffe 3
Abandonne au repos une lente vïeiU
lejfe.
%7l
P E N S e' E S
X.
NI H I L ( i ) in malts ducamus >
quod fit vel à dus immortalibus >
vel à natura parente omnium conftitutum.
Non enim temerè nec fortuuo fati & créa*
îi fumus : fed profetto fuit quœdam vis ,
quœ generi confuleret hvimano : nec id
gigneret , aut alertt , quod , cum exan-
clavijfet omnes labores 5 tum incideret in
mortis malum fempiternum. Portum po~
tins paratum nobis & perfugium pute-»
mus : quo utinam velis paffïs pervehi li-
ceat ! Sin reflantibus vends rejiciemur ,
tamen eodem paulo tardiks referamur ne~
tcffe efi. Quod autem omnibus necejfe
efi y Une miferum ejfe uni potefi ?
( I ) Tufcul. I. 49.
( z ) Selon l'idée que la Raîfon des Païens
fe formoit d'un être fupréme, ils ne le con*
fidéroient que comme une Bonté infinie.
Mais la Religion nous enfeigne , qu'en Dieu
la Bonté eft infép arable de la Juitice -, & que
comme il y a des récompenfes éternelles
pour les gens de bien , il y a des peines éter-
nelles pour les coupables.
DE ClCERON, Z7$
Sur la Mo r t~
RI E N de ce qui a été déterminé 5
ou par les Dieux immortels , ou
par notre commune mére la Nature ,
ne doit être compté pour un mal.
Car enfin , ce n'eft pas le hafard , ce
neft pas une caufe aveugle qui nous
a créez : mais nous devons Fêtre cen.
rainement à quelque Puilfance 5 qui:
veille fur le genre humain. Elle ne
s'eft pas donné le foin de nous pro-
duire 5 & de conferver nos jours 5 pour
nous précipiter y après nous avoir fait:
éprouver toutes les milëres de ce
monde 5 dans une mort fuivie ( i )
d'un mal éternel. Regardons pluftôc
la mort comme un afyle , comme un
port qui nous attend. Plût à Dieu
que nous y fuffions menez à pleines
voiles ! Mais les vents auront beau
nous retarder , il faudra nécelïaire-
ment que nous arrivions , quoiqu'un
peu plus tard. Or 3 ce qui eft pour
tous une nécelTité3 feroit-il pour moi
feul un mal ?
*74
Pensi ES
Mulieres ( $ ) in India , cum efl ai*
jufvis earum <vir montais , in certamen
judiciumque veniunt , quant plurimum
ille dilexerit. Plures enim fingulis filent
ejfe nuptœ. Qua efl milrix , ea Uta >
profequentibus fuis , unà cum viro in ro-
gum impon'uur : illa viiïa , mœfta difce-
dit. Nunquam naturam mos vinceret l
efl enim ea femper invitta.
Pellantur (4.) iflœ ineptu penè anîles ,
ante tempus mon miferum ejfe, Quod tan-
dem tempus ? Natur<zne ? At ea quidem
dédit ujuramvitœ, tanquam pecuniœ,nullâ
prœfiitutâ die. Quid efl igitur , quod que*
rare , fi repetit , cum vult ? ea enim con«
ditione acceperas.
Iidem , fi puer parvus çccidit 9 <zqu$
(î)TufcuLV. %T*
(4) Tufcul. L }$>
DE ClCERON. 275
Aux Indes , la pluralité des femmes
eft reçue. Quand un homme eft mort,
fes veuves fe rendent devant le Juge,
pour faire décider laquelle a été le
plus tendrement chérie : & celle qui
remporte la viétoire, court d'un air
guai , fuivie de fes parens , fe placer
fur le bûcher de fon époux ; tandis
que l'autre fe retire 5 accablée de trif-
tefte. Jamais coutume n'eût fait bra-
ver la mort , fi la mort étoit contre la
nature : car la nature eft toujours au
delfus de tout.
Peut-on donner dans ce préjugé ri-
dicule 5 qu'il eft bien trifte de mourir
avant le temps ? Et de quel temps
veut-on parler ? De celui que la Na-
ture a fixé ? Mais elle nous donne la
vie 5 comme on prête de l'argent %
fans fixer le terme du rembourfement.
Pourquoi trouver étrange qu'elle la
reprenne 5 quand il lui plaît ? Vous
11e l'avez reçue qu'à cette condition»
Qu'un petit enfant meure , on s'en
pj$ Pensées
animo ferenâum jutant : fi vero in cunis f
ne querendum quidem. Atqui ab hoc
acerbïus exegit natura , quod dederat.
N on dumgufl avérât , inquiunt , vit a fua~
vitatem : hic autem ]am fperabat ma-
gna , quitus frui cœperat. At id, quidem
ipfum in cdteris rébus me lins putatur ,
aliquam partent 9 quhmnul'am-, attin-
gère ; cur in vit a fecus ? Quanquam non
malè ait Callimachus , multo fepius
lacrymalle Priamum y quàm Troï»
lum.
Eorum autem , qui exaïïk œtate mo*
riuntur , fortuna laudatur, Cur P Nam»,
reor , nullis , (i vit a longior daretur ,
pojjet ejfe jucundiorJ Nihil efl enim pro-
feiïo homini prudentia dulcius : quam }
ut cetera auferat , ajfert certè fenefîus*
Qua vero atas longa efl ? Aut quid
( 5 ) Priam étant mort âgé , & après avoir
efïuyé tant de difgraces, il a eu certaine-
ment plus d'occa/îons de pleurer , que Troile
fonfils , qui à la fleut de l'âge fut tué par
Achille.
DE C I C E R O N. 277
çonfole. Qu'il en meure un au ber-
ceau , 011 n'y fbnge feulement pas*
C'eft pourtant d'eux que la Nature a
exigé le plus durement fa dette. Mais ,
dit-on , ils n'avoient pas encore goûté
les douceurs de la vie ; au lieu- que
tel autre , pris dans un âge plus avan-
cé , fe promettoit une fortune riante ,
8c déjà commençoit à en jouir. D'oli
vient qu'il n'en eft donc pas de la vie
comme des autres biens 5 dont on
aime mieux avoir une partie , que de
manquer le tout } Priam , dit Callima-
que 5 & c'eft une (âge réflexion 5 Priam
a plus fouvent ( 5 ) pleuré que Troïle.
On loue la deftinée de ceux qui
meurent de vieillelfe. Par quelle rai-
fon ? Il me femble , au contraire ,
que fi les vieillards avoient plus de
temps à vivre, c'eft eux dont la vie
feroit la plus agréable. Car de tous
les avantages dont l'homme peut fe
flatter , la prudence eft certainement
le plus fatisfaifant ; & quand il feroit
vrai que la vieillefte nous prive abfo-
lument de tous les autres 3 du moins
nous procure-t-elle celui-là.
Mais qu appelle-t-011 vivre long-
IjS P £ N S ES E S
emnino hombiï longnm 3 Nonne modo pue*
ros , modo adolescentes , in curfu 9 à ter-
go infequens , nec opinantes ajfecuta eji
fenettus ? Sed quia ultra nihil habemus y
hoc longum ducimus. Omnia ifta y perin*
de ut cuique data funt > pro rata parte
aut longa aut brevia dïcuntur. Apud
Hypanim fluvium , qui ab Europe parte
in Pontum influit , Ariftoteles ait beftio-»
las quajdam nafci , quœ unum diem vi~
<vant. Ex his igitur , h or a oclava qua
mortua eji , provetla <ztate mortua ejî :
quœ vero occidente foie , decrepita : eo
magis y fi etiam foljïuiali die. Confer no-
flram longiffimam dtatem cum atemita-
te : in eadem propemodum brevitate , qita.
UU beftioU y reperiemur.
Non deterret (6) fapientem mors , qu<&
(6;TufcuU.38.
DE ClCERON, 279
temps ? Hé qu'y a-c-il pour nous qu'on
puilïe appeler durable ? Il n'y a qu'un
pas de l'enfance à la jeunefle 5 & no-
tre courfe eft à peine commencée ,
que la vieilleiïe nous atteint ? fans
que nous y penfions. Comme la vieil—
lelfe eft notre borne , nous appelons
cela un grand âge. Vous n'êtes cenfé
vivre peu ? ou beaucoup y que rela-
tivement à ce que vivent ceux-ci 5 ou
ceux-là. Ariftote dit que im les bords
du Fleuve Hypanis , qui tombe du
côré de l'Europe dans le Pont-Euxin ,
il fe forme de certaines petites bêtes ,
qui ne vivent que l'efpace d'un jour.
Celle qui meurt à deux heures après
midi , meurt bien âgée ; & celle qui
va jufqu'au coucher du Soleil , meurt
décrépite 9 fur-tout un grand jour
d'été. Si vous comparez avec l'éter-
nité la vie de l'homme la plus lon-
gue , vous trouverez que ces petites
bêtes y tiennent prefque autant de
place que nous.
Quoiqu'à toute heure mille accî-
dens nous menacent de la mort y 8c
ZÎO P E N S E Ê S
propter incertos cafus quotidie immtnet |
prof ter brcvitatem vitœ nunquam longe
potefi abcfie , quo miniis in omne tempus
reipublicœ futfque confulat , & poftcrita-
tem ipfam , cujus fenfum habiturus non
fit , ad Je futet peninere. Çhtare licet
etiam mortalem ejfe animum judicantem ,
aterna moliri 3 non gloriœ, cupiditate »
quant fenfurus non fit ,fed virtutis , quant
necejfario gloria , etiam fi tu id non agas $
confequatur*
Sed ( 7 ) profeSo mors tum œquïjfimo
animo oppetitur , clim fuis fi laudibus
n)ita occidens confolari potefi» Nemo pa-
rum diu vixit , qui virtutis perfeclœ per-
feclo funBus efi munere.
In animi ( 8 ) cognitione dubïtare non
•pojfumus , nifî plane in phyficis plumbei
(7 ) Tufcul. I. 4?,
( 8 ) Ibid. 19.
que
DE C I C E R O N. iSl
que , même fans accident , elle ne
puiiîe jamais être bien éloignée 3 vu
la brièveté de nos jours -y cependant
elle n'empêche pas le Sage de porter
fes vues le plus loin qu'il peut dans
l'avenir , &c de regarder l'avenir com-
me étant à lui , en tant que la pa-
trie & les fîens y font intérelïez. Tout
mortel qu'il fe croit , il travaille pour
l'éternité. Et le motif qui l'anime , ce
n'efl: pas la gloire 5 car il fait qu'après
fa mort elle ne le touchera point :
mais c'eft la vertu , dont la gloire eft
toujours une fuite néceflaire , fans
que l'on y ait même penfé.
A l'heure de la mort 5 c'eft une ref-
fource bien confolante 5 que le fou-
v-enir d'une belle vie. En quelque
temps que meure un homme qui a
toujours fait tout le bien qu'il a pu ,
il n'a point à fe plaindre de n'avoir
pas vécu aflfez.
A moins que d'être d'une craffè
ignorance en Ph v fique , on ne peut
A a
z8i Pense'es
fumas , quin nihil fit. animus admixtum fl
nihil concretum , nihil copulatum , nihil
coagmentatum , nihil duplex. Quod cum
ïta fit 9 certè nec fecerni , nec dividi 3 nec
difcerpi , nec diftrahi poteft : nec interire
igitur. Eft enim intérims quafi difcejfus
& fecretio , ac diremptus earum par-
iium , qua ante interitum ]unUione ah-
quà tenebantur.
His & talibus rationibus adduElus
Socrates , nec patronum quafivit ad ju-
dicium capitis , nec judîcibus fupplex
fuit : adhibuuque liber am contumaciam x
à magnitudine animi duiïam , non à
fuperbia ; & fupremo vitœ, die de hoc ipfo<
multa dijjeruit s & paucis antè diebus >
cum facile pojfet educi è cuflodia , noluit :
Cr cum penè in manu jam mortiferum
illud tenereî poculum , locutus ita eft , ut
non ad mortem trudi , verkm in cadum
videretur afcendere*.
Ita enïm cenfebat , itaque dij/ermt 9
iuas effe vias , duplicéfque curfus ani~
morum è cor pore excedentium. Nam qui
DE ClCERON.
douter que l'ame ne foit une fubftance
trcs-fimple , qui n'admet point de
mélange , point de compoîîtion. Il
fuit de là que l'ame eft indivifible , 8c
par conféquent immortelle. Car la
mort n'eft autre chofe qu'une répara-
tion , qu'une défunion des parties 5
qui auparavant étoient liées enfem-
ble.
Pénétré de ces principes 5 Socrate ,
au point d'être jugé à mort, ne dai-
gna , ni faire plaider fa caufe , ni fe
montrer devant les Juges en pofture
de fuppliant. Il conferva une noble
fierté 5 qui venoit , non d'orgueil ,
mais de grandeur d'ame. Le jour mê-
me de fa mort 5 il difcourut long-
temps fur le fujet que nous traitons.
Peu de jours auparavant 5 maître de
s'évader de fa prifon , il ne lavoit
point voulu. Et dans le temps qu'on
alloit lui apporter le breuvage mor-
tel, il parla , non en homme à qui
l'on arrache la vie , mais en homme
qui monte au ciel.
Deux chemins , difoit-il , s'offrent
aux ames , lorsqu'elles fortent des
corps. Celles qui dominées & aveu-
Àaij
5.84 P E N S E* E S
fe humants vitïis contaminavtjfent , & fi
totos libidinibus dediffent 5 quibus cœcati
vel domefîicis vitiis atque flagitiis Je
inqumavijfent , vel in republic a violanda
fraudes inexpiabiles concepijjent , Us de-
mum quoddam iter ejfe , feclufum à con-
cilie? deorum. Qui autem fe integros ca~
fïofque fervaviffent , quibufque fuijfetmi-
nima cum corporibus c ont agio , fefeque
ab his femper fevocajjent , ejféntque in
corporibus humanis vilam imitati deo-
rum : his ad illos , a quibus effent profefti >.
reditum facilempatêre.
Ne que (9) ajfentior iis , qui hœc nuper?
dijferere cœperunt y cum corporibus fimul.
animos interire , atque omnia morte de-
leri. Plus apud me antiqiwrum auBori-
tas valet > vel noftrorum ma 'jorum , qui.
mortuis tam relig'wfa jura tribuerunt $
qued non fecijfent profetlo , fi nihil ad eos.
pertinere arbhrarewur : veleorum,qut
in bac terra fuerunt , magnamque Gr&-
clam ( qu& nunc qitidem deleta eft s tum
f orebat ) inftitutis & praceptis fuis afr*
($) De Amicitia , cap, 4^
DE C I C E R O N, 2$Y
glées parles paffions humaines, onh
à fe reprocher , ou des vices perfon-
nels & domeftiques , ou des injuftices
irréparables ,. prennent un chemin;
tout oppofé à celui qui mène au fé-
jour des Dieux. Pour celles qui ont 5
au contraire , confervé leur innocen-
ce 8c leur pureté ; qui fe font fau—
vées , tant qu'elles ont pu, de la con-
tagion des fens ; & qui , dans des
corps humains , ont imité la vie des
Dieux ; le chemin du ciel, d'où elles
font venues , leur eft ouvert.
Je ne crois nullement que Famé
périiTe avec le corps , ainfi que Fenfei-
gnent des Philofophes ( i ) moder-
nes , qui veulent que la mort foit un
anéantiffement total. Je défère bien
plus au fentiment de nos pères , qui
étoit celui de l'Antiquité : car ils n'au-
roient pas Ci religieufement prefcrit
ce qui fe doit aux morts , s'ils avoient .
cru que les morts ne fuflent plus fen-
iîbles à rien. Et le fentiment, pour'
Ci ) Les Epicuriens, Cicéron, dansfom
z§6 Pense' es
dierunt : vel ejus , qui Apollinis or a*
culo fapientijfimus efl judicatus ; qui non
tum hoc , tum illud , ut in plerifque , fed
idem dicebat femper > animos hominum
ejfe divinos ; ufque , ckm è corpore ex-
cejjïjfent , reditum in cdum patere t opti-
moque & juflijfimo cuique exveditif[i~
mum.
Tota (4) Philofophorum vita , ut ait
idem, commentacio mortis eft. Nam
quid aliud agimus , ckm à voluptate
id efl , à corpore , ckm à re familiari ,
qiu efl mimflra & famula corporis ,
clim à republica , ckm à negotio omni
fevocamus animum ? Quid > inquam ,
tum agimus , ni fi animum ad feipfum
Dialogue fur l'Amitié , fait parler ainfi Lé-
lius , à l'égard duquel Epicure n'étoit qu'un
moderne. Lélius étoit né trente à quarante
ans après la mort d'Epicure.
( 2 ) On appela Grande Grèce , cette par-
tie de l'Italie qui fait aujourd'hui le Royau-
me de Naples. Ce fut la quePythagore, le
premier qui ait pris le nom de VhiUfophe y
enfeigna fa do&rine , fous le règne de Tar~
quîn le Superbe.
(. 5 } Socrate. (4) TufcuU. I. 31*
#
D! ClCEROK. £§7
lequel je me déclare , fut aulîî celui
de ces favans hommes , qui répandus
autrefois dans nos contrées, annon-
cèrent leur doctrine à la grande ( i )
Grèce , aujourd'hui deferte , mais
alors florilfante. Ce fut celui de cet
( 3 ) Athénien, que l'Oracle d'Apol-
lon reconnut pour le plus fage des
hommes. Atfez incertain prefque fur
tout le refte : mais à cet égard , fou-
tenant toujours que nos ames font
d'une nature divine ; qu'au fortir du
corps elles retournent au ciel ; 8c que
plus elles ont été innocentes , plus el-
les y arrivent rapidement.
Toute la vie des Philo fopbes , difoit
encore Socrate , efi une continuelle
méditation de la mort. Car enfin 5 que
faifons-nous , en nous éloignant des
Yoluptez fenfuelles , de tout emploi
public , de toute forte d embarras , &
même du foin de nos affaires dome-
ftiques 3 qui ont pour objet l'entre-
tien de notre corps ? Que faifons-
nous , dis-je , autre chofe , que rap-
peler notre efprit à lui-même y que
iS8 Pens e* e s
advocamm , fecum ejfe cogvmus , maxi*
méque a corpore abducimus ? Secernerer-
aittem à corpore anirnum , nec quidquam
aliud efl qukm emori difcere.
Quare hoc commentemur , mxhi crede ,
disjimgamufque nos h corporibus > id efl
confucjcamus mon. Hoc & , ^/iw m-
ffzj// i# **raj , erit illi vita cœlefli Jîmile l
& , cum Mue ex his vinculis emijfi fe-
r-emiir , minus tardabitur curfus ani~
moïiim.
Vtrum ( 5 ) fit melius ( vivere , an
mori ) dit immortales fciunt : hominem'
quidem feire arbitror neminem*-
(,y ) Tufcul. L 41-
le
DE ClCERON. 1%$
ïe forcer à être à lui-même > & que
réloîgner de fon corps f tout autant
que cela fe peut ? Or , détacher Tef-
prit du corps 5 if eft-ce pas apprendre
à mourir ?
Penfons - y donc férieufement 9
croyez-moi 3 féparons-nous ainfi de
nos corps , accoutumons-nous à mou-
rir. Par ce moyen , & notre vie tien-
dra déjà d'une vie célefte , & nous en
ferons mieux difpofez à prendre no-
tre eiïbr , quand nos chaînes fe bri-
feront.
Vivre , ou mourir , lequel vaut le
mieux ? Les Dieux immortels le fa-
vent , mais je crois qu'aucun homme
ne le fait.
Bb
P £ N S E5 E S
XL
CU M in Africam ( i ) vemjfem ,
Af. Manilio CGnfuli ad quartam
legtonem tribunus ( ut fcitis ) militum ;
nihil mihi potlus fuit , qukm ut Mafinif*
fam convenir em , regem famille noflra
juftis de eau fis amicijfimum.
Ad quem ut <veni , complexus me fe~
nex collacrymavit , aliquantoque poft fuf-
pexit in edum : & , Grates , inquit , tibi
ago , fumme Sol , vobifque reliqui cœli-
tes y qubd antè qukm ex hac vha migro ,
confpicio in meo regno , & bis teéiis P.
Cornelium Scipionem , cujus ego nomme
ipfo recreor : ita nunquam ex animo meo
dijeedit illius optimi , atque inviffiffïmi
viri memoria.
( i ) Fragm. lib. VI. de Rep. cap. I.
. ( z ) C'eft Scipion qui parle. Mais com-
me inceffamment il s'agira d'un autre Sci-
pion , c'eft une néceffité de les bien diftin-
guer l'un d'avec l'autre. Tous deux eurent
le furnom d'Africain. Celui qui parle ici ,
étoit fils de Paul-Emile. Nous en avons.déjà
dit un mot ci-defïus , page 134,
î) "Ë ClCERÔN, i9î
Songe de S c i p i o n.
OU A N D ( i ) j'arrivai en Afri-
que, où , comme vous le lavez 3
je fus chargé par le Conful Manilius
de commander la quatrième Légion ;
ma première attention fut de vifiter le
Roi ( 3 ) Mafiniifa, Prince qui pour
de juftes raifons étoit lié d'une étroite
amitié avec ma famille,
J'aborde ce vieillard > il me tend
les bras , il m'arrofe de fes larmes
& un moment après , ayant levé les
yeux au Ciel: Souverain Soleil, dit-
il, & autres Dieux céleftes , je vous
rends grâces à tous , de ce qu'avant
que de quitter la vie , je vois dans
mon royaume , & dans ce palais ,
Publius Cornélius Scipion, dont le
nom feul me ravit de joie: tant l'idée/
de l'honnête-homme, & de rinvingil
ble guerrier , qui a rendu ce nom Ci
glorieux , eft pour jamais préfente à
mon efprit.
( 3 ) Mafîniffa , Roi de Numidie , dont
il eft parlé ci-deffus , page 158.
B b i)
^9 1 Pensées
Deinde ego illum de fuo regm : ille me
de noflra Republica percontatus eji :
multlfqite ver bis ultro chroque habitis ,
ille nobis confumptus efl dies. Pofl autem
regio apparatu accepti , fermonem in
multam notlem produximus , ckm fencx
nihil nifi de Africano loqueretur , om-
nidque ejus non fafla folnrn , fed etiam
diïïa meminijfet. Deinde , ut cubitum dif-
ceflîmus , me & de via , & qui ad mul-
tam noclem vigilajfem, artlior , quàm
folebat , fommis complexus efl.
Hic mihi ( credo equidem ex hoc ,
quod erarnus locuti : fit enimfere^ ut co-
gitation es 3 fermonéfque nofiri pariant
aliquid in fomno taie , quale de Homero
feribit Ennius , de quo videlicet fœpiffîmè
vigilans folebat cogitare , & loqui ) Afin-*
( 4 ) Je dis Y "Africain tout court , afin
que l'on ne confonde point ce Scipion avec
l'autre dont je parlois tout à l'heure. Celui-
ci , après beaucoup d'autres exploits , porta
la guerre en Afrique , où vi&orieux cTAf-
drubai & d'Annibal , il força Carthage à
demander la paix. Oeil ce qui le fit fur—
nommer Y Africain. Il efl: le premier des
Romains , à qui Ton ait donné un furnom
tiré de fes conquêtes. Mais dans la fuite ,
quantité d'autres Guerriers , fans avoir ni
DE C I C ER ON. I95
Je le mis enfuite fur les affaires de
fon royaume ; il me queftionna fur
celles de notre République , ainfi fe
paifa le refte de la journée à nous en-
tretenir. Sur le foir , la table fut fervie
avec une magnificence royale y 8c
nous poufsâmes la converlation bien
avant dans la nuit. Tous fes difcours
rouloient fur ( 4 ) l'Africain : il en fa-
voit toutes les adions 5 toutes les pa-
roles remarquables. Enfin nous alla-*
mes nous repofer -y & comme j'étois
fatigué du chemin 5 & d'avoir veillé
fi tard , je dormis plus profondément;
qu'à l'ordinaire.
Quelquefois ce qui nous a fort oc*
cupez de jour 5 nous revient pendant:
le fommeil , &c occafionne des fonees
femblables à celui d'Ennius 5 qui , tout
plein d'Homère 5 & fans ceffe parlant:
de ce Poète 5 crut le voir en dormant.
Pour moi, de même, tout plein de ce
que m'avoit dit Mafïnilïa , je crus voir
les vertus , ni les fuccès de Scipion , obtin-
rent que leur orgueil fût flatté de femblables
titres. Exemplo deinde hujus , dit Tite-Live ,
nequaquzm vicîoria pares , injîgnes imaginum
titulos j clardque cognomïna familia fecere.
294 P E N S E* E S
canus Je ojîendit ea forma , qu& rmhi ex
imagine ejus , qukm ex ipfo , erat notior.
Qucm ut agnovi , equidem cohorrui. Sed
ille 9 Ades , inquit , animo , & omitte ti-
morcm , Scipio > & qu<z dicam , trade
memorU.
Vidéfne (6) illam urbem > quœ far ère
•populo Romano coaBa per me > rénovât
priftïna bella 9 nec poteft quiefcere ? ( of-
tendebat autem Carthagïnem de excelfo
& pleno ftellarum , illuftri , & claro quo-
dam loco ) ad quam tu oppugnandam
nunc vents penè miles* Hanc hoc bien-
nio conful evertes , eritque cognomen id
îtbi per te partum , quod habes adhuc À
nobis hereditarium.
Ckm autem Carthagïnem deleveris y
triumphum egcris > cenjcrque fueris ,
obieris legatus JEgyptum , Syriam*
Afiam , Grdciam > dehgère iterum con*
( 5 ) Quoique le Texte paroîffe dire ,
Moins pour l'avoir vù lui-même , que pou?
avoir wâ [on portrait » j'ai tranché la diffi-
culté : & cela fur la foi de Sigonius , qui
afsûre que le jeune Scipion l'Africain , ce-
lui qui parle ici , vint au monde la même
année , & , qui plus eft , le jour même que
l'autre mourut.
(6) Cap. 2.
DI C I C E R O N, 29^
l'Africain. Il m'apgarut fous la forme
que je lui conaoiiîois , non pour ( 5 )
l'avoir vu , mais par Ton portrait. A
fon afpeft je frillonnai. Mais lui: Sri-
pion , me dit-il , raflurez-vous , ne
craignez point , Se retenez bien ce que
vous allez entendre.
Voyez - vous cette Ville ( c'étoit
Carthage ; il me la montroit du haut
des Cieux , où je me croyois avec lui,
dans un endroit tout femé de brillantes
étoiles ) Voyez-vous cette Ville, qui
forcée par moi à obéir au peuple Ro-
main , relîufcite nos guerres ancien-
nes , Se ne peut vivre dans le repos ?
Aujourd'hui , à peine forti du rang de
fimple foldat , vous la venez attaquer.
Avant qu'il foit deux ans , vous la dé-
truirez étant Conful : Se ce furnom
d'Africain, qui jufqu'à préfent ne vous
appartient que comme une portion de
mon héritage , vous l'aurez mérité
alors par vous-même.
Après la ruine de Carthage, vous
recevrez les honneurs du Triomphe:
vous ferez Cenfeur : vous irez par l'or-
dre de la République , vifiter l'Egyp-
te, la Syrie, l'Alie, la Grèce: vous
B b iïij
296 P E N S E' E $
fui abfenf , bellitmcjue maximum conji-
des , Numantiam exfcwdes.
Sed chïyi eris curru Capitolium in-
veftus y offendes rempublicam perturba-
tamconfilxïs nepotis meu Hic tu, Afri-
caine y oftendas oportebit patriœ , lumen
animi , ingenïi , confiluque tut.
Sed ejus temporis ancipitem videa
quafi fatorum <viam. Nam cum <ztas tua
fepenos oiïies folis anfraUus , reditdf-
que converterit , duoque ht numeri , quo-
( 7 ) Il y a dans le texte : deligêre iterum
Conful abfens. Maisrautorité de Valére Ma-
xime , VIII ,15 , ne permet pas de prendre
latéralement ce mot abfens. Il fîgnifle , non
pas que Scîpion fût abfentde Rome le jour
que les Confiais dévoient être élus , mais
que ne s'étant point montré dans le champ
de Mars en robe blanche, félon l'ufage de
ceux qui bnguoient le Confulat , c'étoit la
même chofe que s'il avoit été abfent.
( 8 ) Tibérius Gracchus , qui , étant Tri-
bun , excita le peuple à fe révolter contre
le Sénat. Sa mère étoit fille de Scipion l'an-
cien. C'étoit Tiliuftre Cornélie , qui fut
l'ornement de fon fiècle par Ton efprit , &
la gloire de fon fexe par la vertu.
( 9 ) Cinquante-fîx ans. Il mourut effec-
tivement à cet âge-là : ayant été , à ce
qu'on croit empoifonné par fa femme, qui
&oit fœur de ce Tibérius Gracchus,
DE C I c n o n. 297
ferez une féconde fois élu Confnl ,
fans vous être ( 7 ) préfenté : & par
la deftru&ion de Numance , vous ter-
minerez une guerre des plus fanglan-
tes.
Mais, au retour de cette expédi-
tion 5 après que vous aurez été con-
duit fur un char au Capitole , vous
trouverez la République agitée par les
pratiques de jmen ( 8 ) petit-fils : &
e'eft alors , Scipion , qu'il faudra
montrer' à votre Patrie ce que vous
avez de courage , d'efprit y de pru-
dence.
Je vois les deftinées de ce temps-là ^
incertaines , pour ainfi dire y de la rou-
te qu'elles prendront. Car , quand
vous compterez ( 9 ) par vos jours
huit fois fept révolutions du Soleil ;
& que l'heure fatale aura été marquée
par le concours de ces deux nombres y
dont chacun , mais par diverfes ( 1 )
raifons , eft regardé comme un nom-
( 1 ) Quelles font ces raifons ? Si ce font
celles que rapporte Masrcbe dans Ton Com-
mentaire fur le Songe de Scipion , ne les re-
gardons que comme des imaginations creu-
fes , qui ne pouvant nous être d'aucune uti-
29$ P E N S E* E S
rum uterque plenus , alter altéra de eau-
fa , habetur , circmtU naturali fummam
tibi fatalem confecerint : in te unum ,
atque in tuum nomen , fe tota ccnvertet
civitas : te fenatus , te omnes boni ,tefo~
cii , te Latirix intuebuntur : tu eris unus y
in quo nitatttr civitatis falus > ac ne
multa 9 dxElator rempublicam cvnftituas
oportet , fi impias propinquorum mamiS
ejfugeris.
Hic cum exclamajfet Ldius , inge-
muijféntque c&îeri vehementïus : Uriner
arridens Scipio , Qu&fi , inquxt , ne me
è fomno excitais , & ( 3 ) parum rébus :
midite cœtera.
Sed ( 4 ) quo fis 9 A fric an e > alacrior
ad tutandum rempublicam ,fic habeto :
Omnibus , qui patriam confervarint , ad*
lîté , ne méritent pas que Ton daigne s'en
inftruire. Le temps eft trop cher.
(2) Lélius , dont l'intime liaifon avec
Scipîon eft fi connue par le Dialogue fur
Y Amitié , étoit l'un des Interlocuteurs du
Dialogue fur la République , dont le Songe
de Scipion faifoit la conclufîon. A l'égard
des autres Interlocuteurs, voyez leurs noms
dans les Epîtres à Atticus , IV, 16.
( 3 ) On voit allez que dans ces mots ,
& farum rébus , il y a quelque chofe do-
deCiceron. 299
bre parfait ; alors vous ferez Tunique
objet, Tunique efpérance de Rome;
c'eft fur vous que le Sénat , que tous
les bons Romains , que nos Alliez y
que toute l'Italie tournera fes regards ^
vous ferez Tappui de Rome vous
feul : enfin , revctu du pouvoir fu-
prême de Didateur, vous rétablirez;
Tordre dans TEtat , pourvu que vous
puiiïiez échapper aux parricides mains
de vos proches.
Ici ( 2 ) Lélius ayant marqué fou
inquiétude par un cri, & le refte de
la compagnie par de profonds foupirs:
Je vous en prie., leur dit Scipion avec
un foûrire gracieux , ne me réveillez
pas -y filence ; écoutez le refte.
Pour animer votre zèle , ajouta TA-»
fricain , foyez bien perfuadé qu'il y a
dans le Ciel , pour tous ceux qui au-
ront travaillé à la confervation , à la
défenfe , Se à Taggrandiflfement de la
Patrie , un lieu marqué , où ils vivront
heureux à jamais. Car , de tout ce qui
corrompu , ou d'oublié. Les Critiques ont
propofé diverfes conje&ures , dont aucun©
n'a toute l'évidence qu'on voudroit,
( 4 ) Caf. j.
joo Pense' es
juverint , auxerint , certunt ejfe in ctèh
definitum locum , ubi beati œvo fempîter-
no fruantur. Nihil efl enim Mi principî
Deo , qui omnem hune mundum régit »
quod quidem in terris fat , acceptius ,
quàm concilia , cœtàfque hominum , jure
Jbciati, qu<z cwitates appellaniur : ha-
ram rettores , & conjervatores hinc
frofeôH , hue revertuntur.
Hic ego , etfi eram perterritus , non
tant metii morris , qukm infidiarum à
meis , qucfjîvi tamen 3 viverétne ipfe &
Taulus pater , & alii> quos nos exfiinUos
arbitraremur.
Immo vero , inqmt , ii vivunt , qui
ex corporum vinculis , tanquam è car*
cere , evolaverunt : <veftra vero , qua
dicitur vita , mors eft. Quin tu ajpicias
ad te venientem Taulum patrem.
Oiiem ut vidi , equidem vim lacry»
m arum profudi. Me autem me compte*
xus 5 atque ofculans , fere prohibebat.
Atque ego ut primurn , fteîu repreJfoy lo-
qui pojje cœpi : Qjiœfo , inquam ^ pater
(5) Paui Emile, furnommé le Mœcêdo-
mtjue ,pour avoir vaincu Perfée Roi de Ma-
cédoine , & fait de fon royaume une pro-
vince du peuple Romain,
DE ClCERON. JOI
fe fait fur la terre, rien n'eft plus agréa-
ble à ce Dieu fuprême , par qui l'Uni-
vers eft conduit , que ce qu'on appelle
des Villes , c'eft à dire , des ailèm-
blées , des fociétez d'hommes réunis
fous l'autorité des loix. D'ici partent
ceux qui les gouvernent , qui les con-
fervent j & ils retournent ici.
A ces mots , quoique troublé , moins
par l'appréhenfion de la mort, que
par l'idée de cette perfidie dont j'étois
menacé, je ne laitlai pas de lui deman-
der s'il étoit donc bien vrai que lui ,
Paulus mon père , & les autres qu'on
croyoit morts , fuiïent vivans ?
Oui fans doute , reprit l'Africain :
& ceux-là feuls font vivans , qui dé-
livrez des liens du corps , s'en font
fauvez , comme d'une prifon. Mais ce
que vous autres vous appelez vivre ,
c'eft être mort. Regardez , voilà que
Paulus ( 5 ) votre père vient à vous.
Je le vis. A l'inftant mes larmes
coulèrent en abondance. Mais lui 5 eu
m'embraflant , & me baifant : Ne
pleurez point, me difoit-il. Pour moi ,
dès que mes pleurs me laitfèrent la li-
berté de parler ; O mon père, m'écriai-
5 o 2 Pense !S
fantnjfime , atque optime , quoniam hdc
eft vita , ( ut Africanum audio dleere )
quid moror in terris > quin hue ad vos
venir e propero ?
Non eft ita 5 inquit Me : nijî enim Deus
is , cujus hoc templum eft omne quod con~
Jpicis , iftis te corporis cuftodïts liber 'ave-
rti y hue tibi aditus patere non potefi.
Homines enim Junt hac lege gêner ati ?
qui tuerentur illum giobum , quem in hoc
templo médium -vides , qu<& terra dici-
tur : htfique animus datus eft ex illis
fempiternis ignihus , qu& fidera , & ftel-
las vocatis : quœ globofœ , & rotundœ,
divinis animatœ mentïbm , circulos fuos 9
orbe/que conficiurn celeritate mirabili.
Qitare & tibi , Fubli , & piis omnibus
retinendus eft animus in euftodia corpo*
ris : nec injujfu ejus , à quo Me eft vobis
datus , ex homimm vita migrandum eft ,
ne munus humanum affîgnatum à Deo
defugijje videamini. Sed fie , Scipio , ut
avus hic tuus , ut ego, qui te genui ,
juftitïam cole , & pietatem : quœ , cum
fit magna in parentibus , & propinquis ,
tum inpatria maxima eft. Ea vita , via
DE Cl C ERON. 303
je! Vous, dont la fainteté, donc les
vertus font l'objet de ma vénération !
Puifque la véritable vie n'eft que dans
ces lieux , comme je fapprens de FA-
fricain ; que fais-je donc plus long-
temps fur la terre? Pourquoi ne pas
me hâter de vous rejoindre ?
A moins , me répondit-il, que ce
Dieu , dont le Temple eft tout ce que
vous découvrez ici , n'ait lui-même
brifé les chaînes qui vous lient à votre
corps , vous ne fauriez être admis en
ces lieux. Car les hommes ont reçu
l'être à une condition 5 qui eft de tra-
vailler à la confervation du globe ,
que voilà au milieu de ce Temple , &c
que Ton appelle la Terre. Ils ont uns
ame , portion de ces feux éternels ,
que vous nommez Etoiles , Aftres ,
qui font des corps fphériques , animez
par des Intelligences divines, Se dont
la révolution le fait avec une prodi-
gieufe rapidité. Vous donc, mon fils,
&c tous ceux qui ont de la religion,
vous devez conftamment retenir votre
ame dans le corps où elle a fbn porte;
& fans Tordre exprès de celui qui vous
Ta donnée, ne point fortir de cette vie
304 Pensées
efl in cœlum , & in hune cœtum eomm ,
qui jam vixerunt > & corpore laxati , il-
lum incolunt locum , quem vides.
Erat autem is fplendidifftmo candore
in ter Jlamrnas circulas elucens , quem
vos , ut à Gratis accepiftis > orbem lac-
Uum nuncupatis.
Ex quo omnia mihi contemplanti prœ~
clora cetera , & mirabilia vid.ebantur.
Erant autem eœ JtelU , quas nunquam
ex hoc loco vidimus : & e<z maanitudïnes
omnium , quas ejfe nunquam fufpicatifu-
mus : ex quibus erat illa minima , qu&
ultima cœlo , citima terris , luce lucebat
( 6 ) Scipion reprend ici la parole , &
Ton ne fait plus ce que devient Ton père.
( 7 ) On dit en françois , la Voie laciée , &
populairement , le Chemin de Jaint Jaques.
C'eft un amas d'étoiles , qui par leur pro-
ximité , & par leur arrangement , tracent
dans le Ciel une efpèce de chemin. Voyez
fur ce fujet les diverfes opinions des An-
ciens , dans l'ouvrage attribué à Plutarque ,
de Flac.Philof. III, 1.
( 8 ) Il y a des étoiles Ci éloignées de
nous , que nous ne {aurions les voir. C'eft
ce que prouve l'invention moderne du Té-
lefcope , à l'aide duquel on a découvert
beaucoup d'étoiles , qui n'étoient pas cou-
sues des Anciens.
mortelle ;
DE ClCERON, 3C5
mortelle ; parce qu'autrement vous pa-
roîtriez avoir voulu fecouer l'emploi,
dont la volonté divine vous a chargé.
Ainfi ce que vous avez à faire préfen-
tement, c'eft d'imiter, 8c l'Africain
votre aïeul , 8c moi votre père : de
cultiver à notre exemple la juftice:
d'aimer vos parens , 8c vos amis 5 mais
votre patrie plus que tout le refte. Voi-
là par où l'on arrive au ciel , 8c dans
cette afïemblée de gens , qui 5 après
avoir vécu fur la terre , maintenant
dégagez de leur corps , habitent le lieu
que vous voyez.
Il me parloit ( 6 ) de ce cercle bril-
lant , que fon éclatante blancheur fait
remarquer entre toutes les conftella-
tions , & que vous appelez le Cercle
(7) de Lait , comme les Grecs vous
l'ont appris.
Promenant de là mes yeux fur le
refte de l'Univers 5 je n'y découvrois
que du beau , du merveilleux, j'y
voyois des étoiles qui n'ont jamais
(8) été apperçues d'ici; & toutes 3 foin
celles-là 5 foit les autres qui nous font
connues 5 je les voyois d'une grandeur
que jamais nous n'avons imaginée. L2
Ce
fof Pensées
aliéna. Stellarum autem globi terré
rnagnituâinem facile vincebant. Jam ipfa
terra ita mihi par va vifa ejl , ut me im~
perii noftri , quo quaji punélum ejus at-
tingimus , pœniteret.
Quam ( i ) cum magis intuer er , Qu<z-
fo , inquit A fric anus , quoufque humï
de fixa tua mens erit ? nonne adfpicis »
qiu in templa veneris ? Novcm tibiorbi*
bus y <vel potïus globis , connexa funt om-*
nia : quorum unus efi cœlcftis , extimus ,
qui reliquos omnes compleSitur , fummus
ipje Dcus , arcens , & continent cœteros l
in quo infixi funt illi > qui vohuntur *
(9) On ne fauroît dire précifément de*
quelle grandeur eft une étoile. Pour en ju-
ger par les règles de l'Optique , il faudroît
lavoir jufte à quelle diftance eft de la terre,
l'étoile qu'on veut mefurer. Le favant M.
Huygens , dans fon Cofmothéoros , prétend
qu'un boulet de canon emploieroit près de
70000 ans pour parvenir jafqu'aux étoiles
fixes ; & il fuppofe que ce boulet , allant
toujours de la même vîteffe , parcourt en-
viron cent toifes en une féconde. Ainfî c'eft
trois mille iix cens toifes par heure. L'ima-
gination fe perd dans ce calcul.
( I ) Cap. 4,
( 2 ) Pour tout Commentaire , il ne faut
qu'avoir ici une Sphère devant les yeux*
DE ClCERON. 307
moindre, qui étoic la plus éloignée du
Ciel , Se la plus proche de la Terre ,
ne brilloit que d'une lumière d'em-
prunt. A Fégàrd des autres globes ,
ils furpalïoient ( 9 ) de beaucoup en
grandeur le globe de la Terre. Mais
pour celui-ci , il me parut bien Ci petit,
que notre empire, dont l'étendue n'en
occupe que comme un point , me fit
pitié.
Je continuois à regarder fixement
la Terre. Jufques-à quand , me dit
l'Africain , aurez-vous Fefprit collé
fur cet objet r Quoi ! les Temples
luperbes 3 où vous voici , ne méritent
pas votre attention ? Voyez comme
le tout eft compofé ( 2 ) de neuf cer-
cles s ou pluftôt de neuf globes , l'un
defquels eft ce globe céîefte , qui y
placé au-deiïus de tous les autres ,
les embralfe tous 5 & les foutient de
tous cotez. A celui-là font attachées
les étoiles fixes y qui de toute éternité
fe meuvent dans le même fens que
ce premier Ciel. Plus bas font fept
autres globes , qui ont un mouve-
ment de rétrogradation. Un de ces
globes eft celui que les habitans de
308 Psnse'h
ftellarum eurfus fempiterni : cul fubjt*
Eli funt feptem , qui *verfantur rétro ,
contrario motu , atque cœlum , ex quibus
ttnum ghbum poffidet Ma , quam in ter-
ris Satumiam nominant. De'wde efl ho-
minum generi profperus & falutaris iile
fulgor y qui dicitur Jovis. Tum rutilus %
horribiHfque terris , quem Martem di~
citis* Deinde fubter mediam ferè regio-
ntm Sol obtinet , dux , & princeps , &
moderator luminum reliquorum , men$.
mundi , & temperatio , tantâ magnïta-
d'we 3 ut cuntta fuâ lace illuftret , &
compleat. Hune ut comités conjequuntur *
alter Veneris , alter Mercurii curfus :
in infimoque orbe Luna - , radiis folis ac-
cenfa , convertitur. Infrà autemjam ni-
hil efl , nifi mort aie & caducum y p>rat£r
animos generi hominum y munere deorum
datos. Supra lunam funt dterna omnia..
Islam ea , quœ efl média , & nona tel-
lus > neque movetur & infima e(l , & m
eam feruntur omniafuo nutu fondera.
( 3 ) On peut conclure de-là , que Cicc-
ron n'etoir pas pour la pluralité des mondes
peuplez. Car , s'il n'y a point de corrup-
tion au deifus de la Lune , il n'y a donc-
point de génération , & par conféquent
point d'animaux., A l'égard de la Luna*
DE ClCEROK. 505*
la Terre appellent Saturne. Un autre
nommé Jupiter , dont les influences
font favorables &c falutaires aux hom-
mes. Après on voit le feu étincelant
& terrible , que vous appelez Mars,
Prefque au milieu de ce grand efpa-
ce 5 vous voyez le Soleil 3 qui eft le
conducteur &c le chef des autres pla-
nètes 5 l'intelligence &c la régie de
FUnivers x &c dont la grandeur eft tel-
le 5 que de ies rayons il éclaire , il
remplit tout. A fa fuite , & comme
pour Taccompagner 5 font Vénus &
Mercure. Vous avez enfin la Lune ,
dont le globe ri a de lumière que ce
qu'il en reçoit du Soleil. Au-deiïbus
il n'y a plus rien 3 qui ne foit corrup*
tible & mortel : fi ce if eft les ames
humaines 9 préfenc des Dieux. Au-
delfus de la Lune tout eft ( 3 ) éter-
nel. Quant à la Terre , qui eft le neu-
vième globe 5 & qui occupe le cen-
tre 3 elle riz point de mouvement ^
elle eft placée au lieu le plus bas ; &
c'eft où tendent naturellement tous
les corps entraînez par leur poids.
beaucoup d'Anciens la croyoîent habitée
comme ia Terre. Voyez Acad. IL , 3^...
5 io Pense' es
Qu& (6) curn intuer er ftupem , ut mè
récent y Quid F hic , inquam , quis efi f
qui complet aures meas tantus , & tara
dulcis Jonus } Hic efi , inquit ille , qui
intervallis conjunttus imparibus , fed ta-
men pro rata portione diflintlis , impul-
fu y & motu ipforum orbium conficitur :
(4) Cap.J.
( 5 ; Je dois cette remarque & la fuivante,
à M. Burette , que j'ai confulté fur cette ma-
tière , comme celui de tous nos Savans qui
connoît le mieux la Mufique des Anciens,
Cicéron , conformément au fyftéme
>5 imaginaire de Pythagore , compare ici les
„ mouvemens des fept planètes , & de l'orbe
des étoiles fixes , ( ce qui remplit le nom-
5,brede huit) aux vibrations ou ébranle-
„mens des huit cordes, qui compofoient
„ l'ancien inftrument appelé Otiacordc , for*.
„ mé de deux Tètracordes disjoints , ou de
huit cordes en tout, qui y dans le genre
diatonique , rendoient ces huit fons de
„ notre mufique , mi ,fa , foly la ,7?, ut 5
ré , mi : en forte que la Lune , la plus
baffe des planètes , répond au mi , le plus
grave des huit fons ; Mercure y au fa; Vé~
nus, au fol; le Soleil , au la ; Mars, au fi%
Jupiter , à Vut j Saturne , au ré ; & l'orbe
des étoiles , qui eft le plus élevé de tous *
,,au mi) le Ton le plus aigu, & faifant l'oc-
„tave avec le plus grave. Ces huit fons j
53 comme l'on voit , font féparez, de huit in-
DE C I C E R O N; J I I
J'étois faifi d'étonnemenr à la vue
d'un tel fpeétacle. Quand je me fus
un peu remis : Mais , dis-je à l'Afri-
cain , quel eft ce fon fi éclatant , Se
fï agréable , dont j'ai l'oreille rem-
plie l C'eft , dit-il y l'harmonie qui
réfulte du mouvement des fphéres $
& qui compofée ( 5 ) d'intervalles
inégaux , mais pourtant diftinguez
Fun de l'autre fuivant de juftes pro-
portions 5 forme régulièrement par
le mélange des fons aigus avec les
graves > difFérens concerts. Il n'eft pas
poiïïble en effet 5 que de fi grands
mouvemens fe falfent fans bruit : &c
c'eft conformément aux loix natu-
relles 5 que des deux extrêmes où fe
termine raflèmblage de tous ces in-
tervalles , l'un fait entendre le fou
grave , 6c l'autre le fon aigu. Par
„ tervalles y fuivant certaines proportions ?
„ de manière que du mi zufa , fe trouve la
n diftance d'un demi ton ; du mi au fol y
„ celle d'une tierce mineure ; du mi au U ^
celle d'une quarte; du mi au 7?, celle
„ d'une quinte ; du mi à ïut» celle d'une
„ fîxte mineure ; & du mi au réj celle d'une
„ feptiéme mineure : lefquels avec L'odave^
jfe font en tout fept accords*
5 1 1 Pense' es
qui actif a cum gravibus tempérant , va*
rios dquabiliter concentus efficit. Necenim
filenûo tanti motus incitarï pojfunt , &
natura fert , ut extrema ex altéra parte
graviter , ex altéra autem acutè fonent.
Quam ob caufam jummus ïlle cœlïftelli-
jeri curfus , cujus converfio eji concita-
tior , acuto , & excitato movetur fine :
graviffimo autem hic lunarts , atque infi-
mus, Nam terra , nona , immobilis ma-
nens , imâfede femper hœret , complexa
médium mundi locum. llli autem oïïo
curfus , in quïbus eadem vis eji duorum 9
feptem efficiunt diflinïlos intervallis fonos :
qui numerus rerum omnium ferè nodus
efi.
( 6 ) Cicéron dit : llli autem ofto curfus y
5, m quïbus eadem vis eft duorum , &c. Sur
quoi nous remarquerons, que ces deux
mots , eadem vis n pourroient à la rigueur
fe prendre en deux fens difterens , ou pour
„ les révolutions de deux aftres , fi peu iné-
,, gales entre eJles , qu'elles purTent répon-
3, dre aux vibrations de deux cordes de Foc-
„ tacorde montées àJ'unifîon; ou pour les
révolutions de deux aftres , dont l'une fût
„ une fois plus rapide que l'autre, & qui ,
3, par là , répondirent taux vibrations des
„ deux cordes extrêmes de Po&acorde , c'efl-
w à-dire, des deux mi , qui font à l'oclave
cette
dhCicêron. . yi 3
cette raifon , l'orbe des étoiles fixes ,
comme le plus élevé- , & dont le
mouvement eft le plus rapide , doit
rendre un fou très-aigu ; pendant que
l'orbe de la Lune , comme le plus
bas de tous ceux qui fe meuvent -, doit
rendre un fon des plus graves. Car
pour la Terre , dont le globe fait le
neuvième , elle demeure immobile ,
& toujours fixe au plus bas lieu, qui
eft le centre de l'Univers. Ainfii les
révolutions de ces huit orbes , deux
defquelles ( 6 ) ont même puillance ,
produîfent fept différens fons : & il
n'y a prefque rien dont le nombre
fepténaire ne foit le nœud.
l'un de l'autre. C'eft dans ce dernier fens
qu'on doit prendre ïeadem vis eft duornm
du partage latin ; tel qu'il fe lit dans l'édi-
tion de Grasvius , en cela conforme à plu-
fleurs manufcrits : auquel cas, tous les'
accords principaux fe trouvent employez,
„ dans la comparaifon. Au lieu que fi Ton
„ ajoute Mercurii & Veneris à Yeadem vis eft
„ duorum , comme on le voit dans quelques
éditions , appuyées auffi de l'autorité de
,, quelques manufcrits, il faudra y donner
,,le premier fens , & faire difparoître l'oc-
„ tave pour y fubftituer Funiffon , qui n'efl:
M point un accord. En effet , l'orbe des étoi-,
Dd
314 Pense* es
Quod âoBi homïnes nervis imitait 9
atque càhtibus , aperuere fibi reditum in
hune locum : ficut alii , qui prœflanti-
bus ingénus in vita humank divina ftu-*
dia ccluerunt.
Hoc fonitu oppletœ aures hominum
cbfurduerunt : nec efi ullus hebetior fen-
fus in vobis : ficut ubi Nilus ad Ma , qu<&
Catadupa nominantur , -précipitât ex al-
tijfimis montibus , ea gens , qu& illum
locum accolit , propter magnitudinem fo-
nitîis y fenfu audiendi caret. Hic vero
tantus efi totius mundi incitatiffîma con-
verfione fonitus , ut evim aures hominum
„ les ne fera plus alors à Poélave de l'orbe
de la Lune ; mais il n'en fera qu'à la fep-
„ tiéme , puifque Mercure & Vénus étant
prefque à l'uniiTon , à caufe du peu d'iné-
,,galité qui fe trouve dans leurs révolu-
tions, difent quelques Interprètes ; ils ne
feront l'un & f autre, qu'environ à un de-
„ mi ton de la Lune; & par conséquent le
„ {yftéme des Aftres répondra , non à l'Or-
^tacorde, mais feulement à ÏHeftacorde ,
3, ou infiniment à fept cordes , compofé de
5, fix accords ou intervalles , & deftitué to-
talement de l'o&ave , qui eft pourtant
„ l'une des contenances principales , &
5, comme le complément du (yftême har-
monique. Ce qui fait conjecturer à quel-
DE ClCERON, ^ î 5
On a imité cette harmonie célefte ,
foit avec des inftrumens , foit avec
la voix ; & Jes grands Muficiens ( 7 )
fe font par là ouvert vu chemin pour
revenir ici ; de même que tous ces
fuM'mes génies , qui pendant le cours
de cette vie mortelle ont cultivé les
fciences divines. •
Que Ci cette harmonie ne s'entend
point fur la terre , c'eft qu'un Ci grand
bruit a rendu les hommes fourds.
Aufîi le fèns de l'ouïe eft le plus foi-
ble &c le plus obtus de tous les fens.
Il eft arrivé de même au peuple qui
habite auprès des cataractes du Nil ,
d'être arfburdi par l'épouvantable
bruit que fait ce fleuve en fe préci-
pitant du haut des montagnes. Et
quant à ce prodigieux fon , que tou-
tes les fphéres enfemble forment en
fe mouvant avec tant de rapidité ,
vos oreilles ne font non plus capa-
bles de le recevoir , que vos yeux
„ ques-uns , que ces mots Mercurii & Vene-
„ ris , pourroient bien n'être qu'une glofe
écrite d'abord à la marge du manufcrit ,
„d'où elle auroit enfuite pafle dans le texte.
(7) Amphion, Linus, Orphée , &c«
Dd ij
Pense* es
capere non pojfint : fient intueri folem ad-
n)erfium nequitis , ejufque radiis actes
vefira ^fenfufque vincitur.
H&c ( 8 ) ego admirans , referebam
tamen oculos ad terrant identidem. Tum
Africanus > Senlio , inquit , te fedem etiam
mine homimim ae domum contemplari :
qu<z fi tibi parva ( ut efl ) ita mdetur ,
h&c cœleftia Jemper Jpeflato : Ma huma-
na contemnito. 7*u enim quam celebrita-
tem fermonis hominum , aut quam expe-
tendant gloriam confequi potes ? Vides ha-
bitari in terra , raris & anguflis in lo-
cis : & in ipfis quafi maculis , ubi ha-
bïtatur , <vaftas folitudines interjetas :
hojque , qui ineohint terrant 9 non modo
interruptos ita ejfe , ut nihil inter ipfos
ab aliis ad alios manare poffit : fie d par ^
tint obliques 9 partim averfios , partira
etiam adverfos fiare vobis : à quibus
exfçcH are gloriam certè nullam poteflis.
Cernis autem eandem terram , quafi
quibufidam redimitam, & circumdatam
cingulis ; è quibus duos maxime inter fie
diverfios , & eœli verticibus ipfis ex utra-
que parte fiubnixos , obriguijfe pruinœ
(8) Cap. 6.
DE ClCERON. 517
cîe foutenir l'éclat du foleil , fi vous
le regardez fixement.
Tout en m'occupant de ces mer-
veilles , je ne laiffbis pas de jeter tou-
jours de temps en temps les yeux
fur la Terre. Vos regards , me dit
l'Africain 5 cherchent encore 3 à ce
que je vois , l'habitation des mortels.
Mais quoi ? puifqu elle vous paroît
fi petite , comme effectivement elle
l'eft 5 n'ayez pour elle que du mépris ,
Se ne regardez jamais que le Ciel.
Qu' eft-ce après tout 3 que cette re-
nommée , que cette gloire, dontl'eC-
pérance pourroit vous éblouir ? Vous
voyez que la terre eft peuplée dans
un bien petit nombre d'endroits 3 qui
font chacun de peu d'étendue , & fi
fort coupez par de vaftes folitudes ,
qu'ils nous paroiflent d'ici comme des
taches répandues de loin à loin fur
votre globe. Telle eft la fituation de
leurs divers habitans 3 qu'ils ne font
point à portée de commercer enfeiru
ble ; les uns étant à l'égard des au-
tres 3 placez obliquement , ou même
oppofez diamétralement : & ceux-ci,
fans doute 3 ne peuvent rien pour
Dd iij
3 1 8 Pense* es
vides , tnedium autem illum , & ma~
ximu7n , Jolis ardore terreri. Duo funt
habitabiles : quorum aufiralis Me , in
quo qui injîftunt > adverfa vobis urgent
vejîigia j nihil ad vejlrum genus : hic
autem alîer fubjeflus aquiloni , quem
încolitis , cerne , quhn tenui vos farte
eontmgat. Omnis en'im terra , qua coli-
tur à vobis , angufta verticibus , lateri-
bus latior , parva quddam infula efi 9
circumfufa Mo mari 9 quod Atlantic um *
quod pâagnum , quem Occanurn appel-
lads in terris : qui tamen tanto nomine ,
yuàm fit parvus > vides. Ex his ifjis
{9) Virgile , Georg. 1 , 233; Ovide , Me~
iam. 1 , 49 ; Pline , II , 69 ; tous les An-
ciens , en un mot , étoient perfuadez , que
des cinq Zones il n'y en avoit que deux
d'habitées , ni même d'habitables. Leur
ignorance à cet égard , ceflera de nous éton-
ner , fî nous confîdérons qu'aujourd'hui en-
core , malgré les fecours du commerce &
de la navigation , nous ne connoifTons pas,
à beaucoup près , tout ce qu'il y a de pays
habitez. Ces fortes de découvertes font
l'ouvrage , non de l'efprit humain , mais du
temps , & du hafard.
( 1 ) Le Çaucafe , montagne de la Col"
chide , vers l'embouchure du Phafe.
Le Gange d fleuve de l'Inde.
DE ClCERON. 319
votre gloire. Remarquez auflï ces Zq*
nés , qui partagent le globe terreftre#
Vous en voyez deux , qui font les
plus éloignées Tune de l'autre , &
précifément fous les deux pôles ,.a(îïé-
gées de glaces & de frimas. Au milieu
eft la plus grande , brûlée par l'ardeur
du foleil. Il n'y ( 9 ) en a d'habitables
que deux : FAuftrale > qui eft occupée
par vos antipodes , avec lelquels vous
n'avez nulle communication : & la
Septentrionale y qui eft celle où vous
êtes fituez. Or jugez combien eft min-
ce la portion qui vous en revient
Car 5 à prendre tout ce que contient
votre Zone , qui a quelque largeur
au milieu , mais qui eft fort ferrée
aux deux extrémitez ; cela ne fait
qu'une efpèce de petite île , entourée
de cette Mer que vous appelez l'At-
lantique y la grande Mer s l'Océan :
& dont y malgré ces titres pompeux ,
vous voyez quelle eft la petiteflè.
Votre renommée , ou celle de quel-
que autre Romain 3 a-t-elle jamais
pu > de ces pays que vous connoiflèz ,
palier au de-là ( 1 ) du Caucafè ou du
Gange 9 montagne & fleuve que vous
Dd iiij
3 2o Pense' es
cultis , notifque terris , num aut Mim-
ant cujufquam noftrkm nomen , vel Cau-
cafum hune , quem cernis , tranfeendere
fotuit y vel illum Gangem tranfnare ?
Quis in reliquis Orientis 9 aut obeuntis
folis ultimis , aut aquilonis , auflrwe far-
ttbus tuum nomen audiet ? quibus ampu-
tatis , cernis frofeSto , quantis in angu-
Jiiis veftra gloria fe dilatari velit.
If fi (2) autem , qui de vobis loquun-
tur , qukm dià loquentur ? Quin etiam ,
Jî eufiat frôles illa futur orum hominum
deincefs laudes uniufcujufque noftrvm à
fatribus acceftas fofteris frodere 9 ta-
men frotter eluviones , exuflionéfque
terrarum, quas accidere temfore certo
neceffe efi , non modo non œternam , fed
m diuturnam quidem gloriam ajfeqyi
jojfumus.
Quid autem interefi , ab Us , qui fofleh
nafeentur , fermonem fore de te , cum ah
lis nullus fuerit , qui ante nati fint ? qui
nec fauciores , & certè meliores fueruni
viru
(2) Cap. 7.
DE ClCER&N. $2.1
avez là fous les yeux ? Qui , dans le
refte de l'Orient, &c aux extrémitez
de l'Occident 5 du Septentrion 5 du
Midi , entendra parler de Scipion ?
Toutes ces parties de la terre n'étant
donc à compter pour rien par rap-
port à vous , comprenez à quoi fe
réduit Fefpace , que votre ambition
fe propofe de remplir.
Mais de plus : ceux qui parleront
de vous , combien de temps en par-
leront-ils > Quand même la généra-
tion fuivante auroit envie de trans-
mettre à une génération plus éloi-
gnée , les éloges qu'elle aura entendu
faire de nous : il n'eft pas polîible
que notre gloire foit , je ne dis pas
éternelle , mais de quelque durée ,
à caufe des inondations & des incen-
dies 5 que le cours de la nature doit
nécessairement amener.
Que vous importe d'ailleurs , d'avoir
un nom parmi les hommes qui vous
fuivront 5 puifque ceux qui vous ont
précédé ? dont le nombre n'eft pas
moindre , & dont le mérite certai-
nement a été fupérieur , n'ont point
parlé de vous ?
3 22 Pense* es
Cum prœfertim apud eos ipfos , à qui-
bus audiri nomen nofbrum potefl , nemo
unius anni memoriam confequi poffit :
hommes enim populariter annum tantùm-
modo folis > id efi , unius aftri reditu me-
tiuntur : cum autem ad idem , un de
femel profetta funt > cuntla aflra redie-
rint , eandémque totius cœli defcriptio-
nem> longis intervallis retiderint , tum
ille verè vertens annus appellari potefl :
in quo vix dicere audeo , quàm multa
fecula hominum teneantur. Namque , ut
olim deficere fol hominibus , exftwguique
vifus efi , cum Romuli animus hœc ipfa
in templa penetravit : ita quandoque ea~
dem parte fol , eodémque tempore iterum
defecerit > tum fignis omnibus ad idem
principhtm , ftelUfque revocatis , expie*
tum annum habeto. Uujus quidem anni
nondum vicefîmam partem fcito ejfe con-
verfam.
( 3 ) En fuppofânt que l'époque de ce
Songe eft l'année du Confulat de Manilius ,
& que Romulus , félon le P. Petau , mou-
rut Tan de Rome 38, on trouve $68 ans,
& puifque cette efpace de temps ne faifolt
<pas encore la vingtième partie d'une grande
année, cela juftifie ce que l'on rapporte de
Cicéron dans le Dialogue de Çaufis corr*
DE ClCEROK. 3 2 5
Ajoutons que tous ceux qui peu-
vent jamais vous connoître , ne fau-
roienc faire que votre mémoire vive
feulement Fefpace d'une année. On
appelle en termes populaires une an-
née , ce que le Soleil , qui n'eft qu'un
aftre feul , met de temps à faire fou
cours. Mais Tannée vraiment com-
plexe , eft celle ou généralement tous
les aftres revenus au même point
d'où ils étoienc partis , ramènent après
un long intervalle de temps le même
plan du Ciel tout entier. Je n'ofe
prefque dire combien pour cela il
faut de ce que vous appelez fîécles.
Autrefois , lorfque Famé de Romulus
pénétra dans ces lieux , il y eut fur la
terre une éclipfe de Soleil. Quand
tous les aftres , toutes les planètes fe
retrouvant dans la même pofition , il
arrivera que le Soleil au même point 9
au même temps , s'éclipfera tout de
nouveau , alors vous aurez une année
complette. Or fçachez que préfente-
ment ( 5 j vous n'en avez pas encore
la vingtième partie de révolue.
"Eloq. cap. 16 , que félon lui cette grande
année n'arrive qu'au bout de 11854 ans.
314 Pensée»
Quoeirca fi reditum in hune lovurft
defperaveris , in quo omniafunt magnis 3
& pr<xftanùbus viris : quanti tandem ejî
ifla homïnum gloria , qu<z pertinere vix
ad iinius anni partent exiguam poteft ?
Igitur altè fpeffare fi voles , atque
hanc fedem 3 & aternam domum con-
tueri : neque te fermonibus vulgi dederis ,
nec in promus humanis fpem pofueris
rerum tuarum : fuis te oportet illecebris
ipfa virtus trahat ad verum decus. Quid
de te alii , loquantur , ipfi videant : fed
loquentur tamen. Sermo autem omnis
Me y & angufiiis cingitur lis regionum ,
quas vides ; nec umquam deulloperen-
nis fuit s & obmitur hominum interitu $
& oklivione pojieritatis exftingmtur.
Qua ( 4 ) chm dixijfet , Ego vero in«
quam , o Africane 9 fi quidem bene me~
(4) Cap, 8,
DE C I C E R O N, 325
Perdez-vous donc l'efpérance de
revenir dans ces Temples 5 Tunique
objet des grandes ames } Que vous
refte-t-il dès-lors , & qu'eft-ce que
cette gloire humaine , dont à peine
la durée embralfe quelque petite par-
tie d'une année ?
Vos regards au contraire , vos vœux
fe portent-ils à cette demeure éter-
nelle } Que les difcours du vulgaire
ne faflent point d'impreiïïon fur vous :
ne fondez point votre efpoir fur des
récompenfes terreftres : il faut que la
vertu elle-même vous attire par fes
propres charmes au véritable honneur.
On parlera de vous dans le monde :
c'eft l'affaire des autres , de voir com-
ment ils en doivent parler. Mais enfin
leurs difcours 5 quels qu ils foient ,
ne patient pas les bornes étroites des
régions que vous voyez. Et d'ailleurs 3
nulle réputation durable. A mefure
que les hommes meurent y les noms
qui leur étoient connus , fe perdent 3
& font éteints par l'oubli de la po-
ftérité.
Pour moi , lui dis-je alors , quoi-
que depuis mon enfance, marchant
3 16 Phnse*£s
ritis de patria quafi limes ad cœli adîtum
pat et , quanquam à pueritia veftigiis in-
greffus patriis , & tuis , decori veftro non
defui : nunc tamen , tanto prœmio propo-
fito , enitar multo vigilantius.
Et Me y Tu vero enitere , & fie ha-
beto , non ejfe H mortalem , fed corpus
hoc. Nec enim tu is es , quem forma ifia
déclarât : fed mens cujufque , is efl quifi
que : non e a figura , qu& digito démon*
firari potefl. Deum te igitur fcito ejfe :
fiquidem Deus efl , qui viget, qui fentit ,
qui meminit , qui providet , qui tam régit ,
& moderatur 3 & movet id corpus , eut
prœpofitus efl , quàm hune mundum Me
princeps Deus : & ut mundum ex qua-
dam parte mortalem ipfe Deus œternus ,
fie fragile corpus animus fempiternus mo-
vet.
( 5 ) Tous les Anciens croyoîent l'Univers
incorruptible , quant à la matière ; c'eft-à-
dire , ils croyoîent que la matière dont il efl:
compofé, ne pouvoit être anéantie. Mais la
plufpart , & les Stoïciens principalement ,
le tenoient corruptible & périffable , quant à N
la forme. Voyez de Vlac> Philof. II , 4,
DE ClCERON. 327
ftir vos traces , 8c fur celles de mon
père , je n'aye pas dégénéré : cepen-
dant , puifque l'entrée du Ciel eft
ouverte à ceux qui ont bien fervi leur
patrie 5 déformais la vue d'une fi gran-
de récompenfe me fera redoubler mes
efforts.
Oui , reprit-il , vous le devez : 8c
tenez pour certain , que votre corps
eft tout ce qu'il y a de mortel en
vous. Quand je dis vous , je n'entens
pas cette figure qui nous tombe fous
les fens. Tout homme eft ce qu'il eft,
non par fon corps , mais par fon ef-
prit. Apprenez 5 cela étant > que vous
êtes un Dieu : parce qu'efFe&ivement
c'eft être un Dieu , que de poflféder
en foi la vie , 8c le fentiment ; que
d'être capable de mémoire 5 8c de
prévoyance ; que d'avoir fur le corps ?
à la conduite duquel on eft prépofé ,
tout autant d'empire , qu'en a le fou-
verain Dieu fur l'Univers. Aufïï maî-
tre de gouverner ce corps fragile , &
de le mouvoir à votre gré 5 que l'eft
ce Dieu éternel de gouverner 8c de
mouvoir l'Univers , qui , à certains
égards , n'eft pas moins ( 5 ) corrup-
tible que votre corps.
3i§ Pensées
Nam quod femper movetur , dternttm
efi : quod autem motum affert alicui ,
quôdque ipfum agitatur aliunde ; quan-
do finem habet motus 9 Vivendi finem ha-
beat necejfe efi. Solum igitur > quod fefe
movet , quia nunquam deferitur à fe\ nun-
quant ne moveri quidem définit : quin
etiam cœteris , quœ moventur ? hic fons ,
hvc principium efi movendu
Principio autem nulla efi origo. Nam
ex principio oriuntur omnia : ipfum au-
tem nulla ex re alia nafcï potefi : nec
enim id effet principium , quod gignere-
tur aliunde. Quod fi nunquam oritur ,
ne occidit quidem unquam. Nam princi-
pium exftinttum , nec ipfum ab alto re-
nafcetur , nec ex fe aliud creabit , fi qui"
dem neceffe efi k principio oriri omnia.
Ita fit > ut motus principium ex eo fit ,
quod ipfum à fe movetur : id autem nec
nafci potefi , nec mori : vel concidat omne
(6) J'ai effayé dans ma Traduâion de
la première Tufculane , chap* 23 , de mon-
trer par où ce raifonnement de Platon eft
peu concluant , ou même dangereux.
Un
DE ClCERON. 3 2£
Un être qui fe ( 6 ) meut toujours %
exiftera toujours. Mais celui qui don-
ne le mouvement à un autre , &c qui
le reçoit lui-même d'un autre , ceflè
néceiïàirementd'exifter , lorfqu'il perd
fon mouvement. Il n'y a donc que
Fêtre mû par fa propre vertu , qui ne
perde jamais fon mouvement , parce
qu'il ne fe manque jamais à lui-mê-
me. Et de plus il eft pour toutes les
autres chofes qui ont du mouvement ,
la fource & le principe du mouve-
ment qu'elles ont.
Or qui dit principe , dit ce qui na
point d'origine. Car c'eft du principe
que tout vient , & le principe ne fau-
roit venir de nulle autre chofe. Il ne
feroit pas principe , s'il venoit d'ail-
leurs. Et n'ayant point d'origine 5 il
n'aura par conféquent point de fin.
Car il ne pourrait y étant détruit , ni
être lui-même reproduit par un autre
principe , ni en produire un autre ,
puifqu'un principe ne fuppofe rien
d'antérieur.
Ainfi le principe du mouvement eft
dans l'être mû par fa propre vertu,
Principe qui ne fauroit être 5 ni pro-
Ee
3jo Pense* es
cœlum , omnlfque natura confîflat necejfe
eft , nec <vim ullam nancifcatur 9 quâ > ut
•primo impulsa y moveatur.,
Cùm ( 7 ) pateat igitur <zternum id
ejje , quod à fe ipfo moveMur , quis eft ,
qui hanc naturam animis ejfe tributam
neget ? Inanimum eft enim omne , quod
fulfu agitatur externo : quod autem ani-
mal eft , id motu cietur interiore , & fiio*
Nam hœc eft natura propria anima, , at~
que vis. Qua fi eft una ex omnibus 9 qu&
Jèfe moveat : neque nata eft certè ^ Gr
àterna eft.
Hanc tu exerce in optïmis rébus* Sunt
autem optim<z cura , de falute patria :
quibus aghatus > & exercitatus animus *
veloctks in hanc fedem 9 & domum fuam
jpervoUbit.
Idque ocyhs facïet » fi jam tum , cnt®
(7) Cap. 9é
DE ClCERON. 3}I
duît , ni détruit. Autrement il faut
que le ciel &c la terre foient boulever-
fez , & qu ils tombent dans un éternel
repos , fans pouvoir jamais recouvrer
une force , qui 5 comme auparavant ,
les falîè mouvoir.
Il eft donc évident , que ce qui fe
meut par fa propre vertu , exiftera
toujours. Et peut-on nier que la fa-
culté de fe mouvoir ainfi , ne foit un
attribut de Tarne ? Car tout ce qui
n'eft mû que par une caufe étrangère,
eft inanimé. Mais ce qui eft animé y
eft mû par fa propre vertu , par fon
a£Hon intérieure. Telle eft la nature
de Pame , telle eft fa propriété. Donc
famé étant de tout ce qui exifte , la
feule chofe qui fe meuve toujours
elle-même ; concluons de là qu elle
n'eft point née 5 6c qu'elle ne mourra
jamais.
Occupez-la dignement. Rien de
mieux , que de travailler au falut de
la patrie. Une ame , que ces fortes
de foins auront occupée , revient d'un
vol plus rapide dans ce lieu-ci a qui eft
fon véritable féjour.
Vous lui donnerez encore plus d'à-*
E e ij
332. Pense' es
erit inclufus in corpore, emïnehït foras %
& ea 9 quœ extra erunt , contemplans 9
quant maxime fe à corpore abjlrahet*
Namque eorum animl , qui Je corporis
voluptatibus dediderunt , earumque fa
quafî miniftros prœbuerunt , impulfuque
libidvnum <voluptat\bus obedientium , deor-
rum & hominum jura violaverunt : cor*
poribus elapfî c'ircum terrant ipfam vo-
letant ur : nec hune in locum , nifimultit
çxagitati feculis > revertuntur.
llle difcejfit : ego fomno folutus fum*
DE ClCERON. 3 3f
gilité , fi , pendant qu elle eft renfer-
mée dans le corps , vous faites que
fouvent elle en forte par la contem-
plation des objets céleftes , & qu elle
ait le moins qu il fe peut^de commer-
ce avec lès fens.
A Fégard de ces ames fervilement
livrées au plaifir 5 8c qui , pour n'é-
couter que la voix des paffions ef-
claves de la volupté , auront violé
toutes les loix, & divines, & humai-
nes ; leur partage 3 lorfqu elles forti-
ront du corps 5 fera d'errer autour de
la terre , & de ri obtenir qu'après une
punition de plufieurs fiècles , leur re-
tour en ces lieux.
Après ces paroles , l'Africain dif-
garut : & moi 3 je me réveillai*
334
P E N S E* E S
XI L
QUO D fi taies (i)nos natura ge-
nuijfec , ut eam ipfam intueri &
perfpicere , eadémque optimâ duce cur-
fum vit<& conficere pojfemus : haud erat
Janè , quod quifquam rationem ac doc~
trinam reqaireret. Nunc parvulos nobis
dédit ignicuios , quos celeriter malts mo-
ribus opinionibufque dcpravatis fie refi
tinguimus , ut nufquam natura lumen
appareat. Sunt eriim ingeniis nofiris Je-
mina innata virtutum : qm fi adolef-
cere liceret , ipja nos ad beatam vitam
natura perduceret. Nunc autem , fimul
atque editi in lucem & fufcepti fumus ,
in omni continuo pravitate & in fum~
ma opinion um perverfitate verfamur : ut
penè cum lafte nutricis errorem fuxijfe
<videamur. Cum veroparentibus redditi >
demum magiflris traditi fumus , tum ita
<variis imbuimur erroribus , ut vanitati
veritas* & opinionï confirmât^ natura
<0 Tufcul.III. x.
/
DE ClCERON. 335
P en se9 es Diverses.
ON n'auroit eu befoin 5 ni de pré-
ceptes , ni d'étude , d l'homme
nailloit avec la faculté de bien voir la
Nature elle-même , & quel chemin
cet excellent guide voudroit nous faire
tenir. Mais elle ne nous donne que
de foibles lueurs , qui bien-tôt vien-
nent à être Ci fort obfcurcies par la cor-
ruption des mœurs , &: par de fauflès
idées , que le flambeau de la Nature
ne paroît plus. Ces femences de ver-
tu , avec lefquelles nous naifibns , fuf-
Ëroient pour nous rendre la vie heu-
reufe > fi nous leur laiiïions la liberté
de croître &c de fructifier. Mais à peine
refpirons-nous ? que c'eft pour ne rien
voir 3 pour ne rien entendre 5 qui ne
foit pernicieux. Vous diriez que nous
fuçons Terreur avec le lait de la nour-
rice. Remis entre les mains de nos
parens, & livrez enfuite à des maî-
tres 3 nous recevons tant de mauvai-
fes impreffions 3 qu enfin la force du
préjugé remporte fur les principes de
Î3<> Pense'ss
ipfa cedat. Accédant etiam poëu: qui
ckm magnam fpeciem doUrin&> fapientia*
que pra fe tulerunt, audiuntur, leguntur»
edifcuntur , & inh&refcunt penitus in
mentibus. Cum <vero accedit eodem quaft
maximus quidam magifier , populus , at~
que omnis undique ad vida confentiens
multitudo , tum plané inficimur opinio*
num pravitate , à naturaque defcifci*
mm.
K&9
C^tetis ( % ) fpecimen efto. Quoi
jt efi , tenemus omnia. Ut entra cupidité*
tibus principum & vitiis infici filet tota ci-
mtas \fic emendarl & corrigi continentiœ.
Ptr magnus , L. Lucullus , ferebatur
quàm commodifflmè refpondijfe cimejfet
ebjetla magnificenîia mlU Tufculanœ >
duo fe habere vicinos : fuperiorem , equi-
tem Romanum 3 inferiorem , liber tinumi
quorum cum ejfent magnifier villa , con-
wdifibiopOYtere, quodï\s y qui inferions
C 2.) De Legib. III. 13. 14;
fa
DE C I C E R O N,' 357
la Nature , & le menfonge fur la vé-
rité, Joignez à cela les Poètes : on fe
laifle prévenir d'une haute eftime pour
teur favoir , on les écarte , on les lit ,
on les apprend par cœur , & leurs le-
çons ne s'oublient point. Joignez-y
encore la principale école , qui eft le
monde : c'eft bien là que nous ache-
vons de nous gâter l'efprit , &c que
nous perdons abfolument de vue la
Nature, parmi cette multitude d'hom-
mes , qui tous , d'un commun accord ,
fe portent au mal»
Que les Grands foient un modelle
pour le Public. Tout ira bien , fi cela
eft. Pour infedter la ville entière , il
fuffit que leurs paiïions & leurs vices
éclattent : comme aufïï , pour y met-
tre la réforme , c'eft allez qu'ils fe
contiennent. On reprochoit à Lucul-
lus , homme du premier rang , d'avoir
fi magnifiquement bâti à Tufculum, &
là-deHus il fit une réponfe qu'on trou-
voit fort belle : Qu'il avoit pour voi-
fins , plus haut, un Chevalier Ro-
main, & plus bas , le fils d'un AfFran-
Ff
5 3 S Pense' es
ordinis ejfent , liçeret. Non vides, Lu~
culle y à te id ipfum natum 9 ut illi cupe~
vent , quibus id , fi tu non faceres , non
liceret. Quis enimferret ijlos , cum vide-
ret eorum villas fignis & tabulis refertas ,
partira piblicis , partim etiam facris &
religiofis ? quis non frangent eorum libi*
dines j n 'fi illi ipfi, qui e as franger e de-
berent , eifdem tenerentur ? Nec enim
tantum mali efi peccare principes , ( quan<*
quam e(l magnum hoc per fe ipfum ma-
lum ) quantum illud, quod permulti irni*
tatores principum ex'fiunt.
Nam licet vider e , fi velis replicare
memoriam temporum , qualefcunque jum-
mi civitatis virifuerint , . talem civitatem
fuiffe : qmcunque mutatio morum in prin-
cipes extiterit , eandem in populo fecu-
tam. Idque haud paulo efi vérins ,
quàm quod Flatoni noftro placet , qui
DE CîCÉRON, } ^ £
thi , lefquels étant fuperbement lo-
gez tous les deux , on pouvoit bieil
lui pafïèr ce qui îv étoit pas défendu à
des gens de moindre condition. Mais 5
Lucullus , ne voyez-vous pas que c'eft
vous qui leur en avez fait naître l'i-
dée , dontj fi votre exemple ne les
autorifoit pas 5 on leur feroit un cri-
me ? Verroit-on tranquillement ? que
des çens de cette forte eûlTènt des
maifons de campagne remplies de fta-
tues Se de tableaux , qui appartien-
nent 5 ou à des monumens publics ,
ou à des temples ? Quel foulèvemenc
contre un tel défordre5fï ceux qui de-
vroient l'arrêter , n'y tomboient pas
eux-mêmes ? Car 5 que les Grands s'é-
cartent de la règle , c'eft un mal > qui ,
tout confïd érable qu'il eft par lui-mê-
me, l'eft infiniment plus , en ce qu'ils
ont quantité d'imitateurs.
Rappelez - vous la mémoire des
temps paflfez , 8c vous verrez que ce
qu'ont été les Grands 5 le refte des Ci-
toyens l'a toujours été. Quelque chan-
gement qu'il y ait eu dans les mœurs
des Grands , le peuple s'y ell confor-
mé. Et cette obfervation eft bien plus
3 40 P E N S e' E S
muficorum cant'éus ait mutatis , mutarî
cwuatum flatus. Ego autem nobilium vi~
ta vittilque mutât® , mores mutari civi-
tatum puto. Quo perniciofius de republica
merentur vitiofi principes , quod non fo-
tUm vitia concipiunt ipfi , fed ea infun-
dunt in cwitatem : neque folkm obfunt ,
quod ipfi corrumpuntur , fed etiam quod
corrumpunt , plufque exemplo , qukm pec-
cato nocent.
Ille ( 3 ) quidem princeps ingenii &
dottrina Plato , tum denique fore beatas
refpublicas putavit , fi aut dotli ac fa-
pientes homines eas regere cœpiffent ; aut
ii , qui regerent , omne fuum fiudium in
dottrina ac fapientia collocaffent. Hanc
conjuntlionem vi délie et poteflatis ac fa~
pientu 9faluti cenfuit civitatibus ejfe poffe.
( 3 ) Ad Q. Fratr. I. ep. I. cap. io.
Socrates , ckm effet { 4 ) ex eo qu&fitumf
Archelaum , Perdiccœ filiuin, qui tum
(4)Tufcul. V. 12.
DE C I C E R O N. 1
certaine que celle de Platon , qui pré-
tend qu'un nouveau genre de Mufi-
que , eft capable d'altérer les mœurs.
Pour moi , je crois que cela eft atta-
ché à la manière dont vivent les
Grands. Ainfi les Grands qui vivent
mal , font doublement pernicieux
à l'Etat ; car non feulement ils ont
des vices , mais ils les communi-
quent : non feulement ils font corrom-
pus , mais ils corrompent : & l'exem-
ple qu'ils donnent , eft pire que le
mal qu'ils commettent.
Platon , ce beau génie , & ce f avant
homme > difbit , qu'enfin un jour les
peuples feroient heureux , s'il arrivoit
ou que des Sages fuffent choifis pour
gouverner 5 ou que la fagelTe fût la
Feule étude 5 le feul objet de ceux
qui gouvernent. Qu'en effet , pour
opérer le falut public , il faut que la
&ge(fe 8c la puiflànce foient réunies.
On demandoit à Socrate , fi le fils
de Perdiccas Archelaiis , qui paffoit
F f iij
54^ Pense' es
fortunatiffimus haberetur , nonne beatum
putaret ? Haud fcio 5 inquit : nunquam
enim cum eocollocutus fum. Ain tu ?
an tu aliter id fcire non potes } Nullo
modo. Tu igitur ne de Perjarum quidem
rege magno potes dicere , beatâjne fil ?
An ego pollum , cùm ignorem 5 quàm
fît do<5tus , quàm vir bonus ? Qitid ?
tu in eo fitarri vitam beatam putas ? Ita
prorfus exiftimoj bonos 3 beatos : im~
probos , miferos. Miferergo Archelaus?
Certè y fi- injuftus.
Extenuantur ( 5 ) magnificentia &
fumptus epularum, quodparvo cultuna-
titra contenta fit. Etenim , quis hoc non
videt , defideriis ifla condiri omnia ? Da*
rius in fuga , cum aquam turbidam &
cadaveribus inquinatam bibijfet > nega>-
vit unquam fe bibijfe jucundihs. Nun~
quam m délice t fi tiens biberat. Nec efu-
riçns ftolemms ederat : cui cùm pera~
(5) Tufcul. V. J4.
DE GlCERoN. 345
alors pour l'homme le plus heureux ,
étoit heureux en effet. Je n'en fais
rien , dit- il , car je ne lui ai jamais par-
lé. Quoi ? vous n'avez point d'autre
règle pour en juger ? Aucune. Vous ne
pourriez donc pas dire non plus 9 fi le
grand Roi de Perfe eft heureux ? Hé
le pourrois-je , put [que j'ignore à quel point
il efl favant , & homme de bien ? Préten-
dez-vous que ce Toit là ce qui fait la
félicité ? Oui , [ans doute , je crois les
gens de bien , heureux \ & les méchans ,
malheureux. Archelaus l'eft donc ? Oui
certainement , s il ejl injufte.
Puifque la nature fe contente de
peu , à quoi bon une table fervie avec
fomptuofité 5 & avec profufion? Car
ne fait-on pas que le meilleur atfai-
fonnement 5 c'eft l'appétit ? Darius ,
dans fa déroute , réduit à boire d'une
eau bourbeufe , & infe&ée par des
corps morts 5 dit qu'il n'avoit jamais
bû avec tant de plaifir. C'eft qu'il n'a-
voit jamais bû , prelfé par la foif.
Ptolémée , de même , n'avoit jamais
connu la faim 3 lorfqu'en parcourant
F f iiij
344 P E N S E* E^S
grand JEgyptum , comïtibus non confe-
cutis , cibarius in cafa panis datus ejfei%
nihil vifum efi Mo pane jucundius*
Etfi(6) omnis cognitio multis efi ob-
firuBa difficultaùbus , Vaque efi & in ip-
fis rébus obfcuritas , & in judiciis nofiris
infirmitas , ut non fine caufa> & doBif-
fimi & antiquiffimi invenir e fe pojfe , qxiod
cuperent , diffifi fini s tamen nec Mi de-
fecerunt , neque nos fiudium exquirendi
defatigati relinquemus , neque noftra difi
putationes quidquam aliud agunt , nifi ut
in utramque partent dicendo & audkndo
eliciant , & tanquam exprimant aliquid 9
quod aut verum fit > aut ad id quant pro«
ximè accédât. Neque in ter nos & eos >
qui fi feire arbitrantur , quidqyaminter-
efi , nifi quod Mi non dubitant , fytm ea
{6) Académie^ IL j. Cicéron parle îcï
des Académiciens , & il ne faudroit que ce
paflage feul , pour détruire le fentiment de
quelques Modernes , qui prennent les Aca-
démiciens pour des Pyrrhoniens.
DE Cl CE R 0 N. 3-45
PEgypte , un jour qu'il n'avoit pas fes
gens avec lui , il ne trouva dans une
cabane que du pain bis , qui lui parut
le plus délicieux mets , dont il eût
goûté de fa vie.
fOfe>î
Toute connoilîance eft bouchée par
mille difEcultez : 8c les chofes font
tellement obfcures d'elles -mêmes ,
nous n'avons que de fi foibles moyens
pour en juger ? que les hommes, les
plus doétes qu'il y eut jamais y ont
craint , 8c avec raifon ,de manquer
le but qu'ils fe propofoient. Mais ils
ne laiflérent pourtant pas de continuer
leurs recherches : & nous y de même,
fans perdre courage , nous continue-
rons les nôtres. Le feul motif qui
nous engage à difputer, & pour 8c
contre y c'eft afin que ces difcuffions
enfantent la vérité , ou du moins ce
qui en approche le plus. Et fi nous
différons de ceux qui prétendent la
polféder , ce n eft qu'en ce qu'ils
croient voir dans leurs opinions une
certitude abfolue ; tandis que nous ,
dans lès nôtres 5 nous ne voyons
54^ P E N S e' E S
ver a fint qu& défendant : nos probabilia
multa habemus , qu& Jequi facile , af
firmare vïx poffumus.
Hoc autem liberiores & folutiores fu-
mus , quod Integra nobis efi judicandi
-pote/ras: nec , ut omnia, qu<t pr<tfcripta
& quafi imper ata fint , defendamus > ne-
cejjîtate UÎla cogimur.
Nam catteri primiim antè tenemur ad-
firicli , quàm , quid effet optimum , judi-
care potuerunt. Deinde infirmiffimo tem-
pore Atatis aut obfecuti amico cuidam ,
aut un a alicujus^uemprimum audierunt,
oratione capti , de rébus incognitis judi-
cant , & , ad quamcunque Junt difcipli-
nam quafi tempefiate delati , ad eam 9
tanquam ad faxum , adbœrefcunt.
Nam , quod dicunt omnta fe credere
ci , quem judicent fuiffe fapientera , pro-
barem , fi ïd ipfum rudes & indoBijudi-
care potuiffent. Statuere enim , qui fit
japiens , vel maximè videtur effe Japien-
tis. Sed, ut potuerint , potuerunt omni-
bus rébus auditis , cognhis ctiam rtiiquo-
DE ClCERON. 347
qu'une certaine probabilité , qui peut
bien nous fervir de règle , mais qui
ne fait pas une conviction.
Toujours maîtres de nos jugemens y
nous confervons une parfaite liberté ,
Se nous ne connoiflons point l'o-
bligation de foutenîr des îentimens y
qui nous aient été dictez y Se , pour
ainfi dire 5 commandez.
Quant aux autres , ils fe trouvent
liez à un parti 5 avant que d'avoir pu
difeerner fi c'eft le bon. Ou gagnez
par un ami , dans un âge qui n'eft ca-
pable de rien , ou feduits par le dis-
cours du premier maître qu'ils enten-
dent , ils jugent de ce qu'ils ne con-
çoivent pas 5 & ils embraflent une
fede au hafard , comme dans une tem-
pête nous embraiïons le premier ro-
cher, où les vents & les flots nous
jettent.
Quelqu'un, dont le grand favoir^
difent-ils , leur étoit connu , a mé-
rité toute leur confiance. Je les eu
louerois 5 s'ils avoient pu , étant igno-
rans eux-mêmes , fe connoître au fa-
voir de quelqu'un. Car 5 pour pou-
voir décider qu'un homme eft favant *
3 4^ P £ N S EV E S
rurn fentemiis. Judicaverunt autem re
femel audita > atque ad unius je auiïorU
tatem contulerunt. Sed nefcio quo modo
flerique errare malunt, edmque fenten-
txam i quam adamaverunt 9 fugnacijfimè
defendere , qukm fine pertinacia , quid
conftanùjfvme dicatur , exquirert.
Vt{j)magijlratibm léger , ita populo
fr&funt magiftratus : veréque dici fotejî*
magiftratum legem ejfs loquentem s legem
nutem s mutum magiftratum.
(7)DeLegib. III, U
Huxc ( fenatori ) jujfa tria ( 8 )funt t
ut adfit s nam gravitaient tes habet r
cùm frequens or do efi : ut loco dicat ,
id eft, rogatus: ut modo , ne fit wfinkus
( 8) De Legib. 111.18^
de Ciceron; 349
ii £aut qu'on fâche beaucoup. Et quand
même ils l'auroient pu 5 encore fal~
loit-il fe mettre au fait , & favoir ce
que penfent les autres fedes : au lieu
de fe rendre au premier mot d'un
homme feul. Mais la plufpart des
gens 3 je ne fais pourquoi , aiment
mieux fe tromper 5 & combattre opi-
niâtrément pour une opinion de leur
goût, que de chercher fans entête^
nient la vérité.
Ainfi que les loix font au delïus des
Magiftrats , les Magiftrats font au
derfus du peuple ; & Ton peut dire
avec vérité , que le Magiftrat eft une
loi parlante ; & la loi y un Magiftrat
muet.
On demande trois chofes d'un Sé-
nateur. Qu'il affifte ^ car plus Taflem-
blée eft nombreufe , plus les délibé-
rations en ont de poids 8c d'éclat.
Qu'il parle à fon rang , c'eft-à-dire ,
lorfqu'il eft interrogé. Qu'il preferive
des bornes à fon difeours ; car la pré-
350 Pense* es
nam br évitas non modo fienatorisfied etiam
eratoris > magna laus eft infententia.
Ut qui/que ( 9 ) eft vir optimm , ita
difficillimè efie alios improbos , fit/pica-
tur*
( 9 ) Ad Q. Fratr. I. ep. L cap 4.
Nec vero ( 1 ) Ma parva vis naturœ
eft y rationtfique , qubd unum hoc animal
fientit 9 quid fit or do , quid fit quod de*
ceat y in faûis , dittifique qui modus. Ita*
que eorum ipfiorum, qu<z adfpettu jen-
tiuntur , nullum aliud animal pulchritu*
dinem , venuftatem , convenientiam par"
tium Jentit : quam fimilitudinem naiura ,
ratioque ab oculis ad animum transfèrent,
multo etiam magis pulchritudinem , con-
fiantiam , or dinem in confiliis , faïïtjque
confier vandum putat : cavétque , ne quid
( 1 ) Offic, 1. 4*
DE ClCERON, J 5 X
cifioii eft un grand mérite , non feu-
lement dans le Sénateur 5 mais même
dans rOraceur.
Plus on eft honnête-homme, plus
on a de peine à foupçonner les autres
de ne l'être pas.
Un effet fingulier de la Nature , &
de cette Raifon qu elle a donnée en
partage à l'homme , c'eft qu il eft de
tous les animaux le feul qui ait une
idée de Tordre 5 de la décence , d'une
règle à obferver dans les adions Se
dans les difeours. Aufïï eft-il le feul ,
qui dans les objets dont les fens peu-
vent juger, foit touché du beau, &
fâche ce que c'eft qu'agrément 3 ce
que c'eft que juftefle des proportions,
Et ces mêmes idées 5 dont fes yeux
font frappez 9 fa Raifon les lui' fait
appliquer aux opérations de Famé. Il
conçoit que la beauté 5 la règle 5 Tor-
dre , font encore bien plus à ménager
dans fes projets , dans les démarches ;
8c attentif à n'oublier jamais, la dé-
35* Pense* es
ïndecore , effœminatéve faciat : tum in
omnibus & opinionibusy & fattis , ne quid
libidinosè aut faciat, aut cogitet.
Sp. Carvilio ( z ) graviter claudicanti
ex roulmre ob rempublicam accepte , &
ob eam caujam verecundanti in pubH"
cum prodire , mater dixit : Quia pro-
dis , mi Spuri , ut quotiefcunque gra-
dum faciès 5 tories tibi tuarum viftu-
tum veniat in mentem^
(i) Be Or ai. II. 61.
Fublium ( 3 ) Scipionem , eum , qui
primus A fric anus appellatus eji y dicere
folitum fcripfît Cato , Nunquam fe mi-
mis otiofum etîè , quàm cum otiofus :
nec minus folum , quàm cùm folus
effet. Magnifica vero vox , & magno
<viro y ac fapiente digna : quœ déclarât ,
illum & in otio de negotiu cogitare, & in
folitudine fecum loqui folitum ; ut ne que
ceffaret unquamy & interdum colloquio al-
terius non egeret. îtaque dut res , qu<t
(j)Offic. III. 1.
cence 5
deCiceron. 353
Cêftce , à ne montrer aucune foibleflè ,
il ne fe permet de rien penfer , de rien
faire d'irrégulier.
Un coup que Spurius reçut dans
une bataille , l'avoit rendu boiteux à
un point qu'il fe faifoit une peine de
parokre en public. Paroijfex. > lui dit
fa mère , afin que chaque pas que vous
ferez, ? mon cher enfant , vous fajfe ref-
fouvenir de votre bravoure.
Je ne fuis jamais moins feul qu'étant
feul , ni plus occupé que quand je ri ai
rien a faire y difoit fouvent celui des
Scipions 5 qui le premier a porté le
nom d'Africain. On lit cela dans Ca-
ton. Par ces belles paroles , fi dignes
d'un grand homme , 8c d'un homme
fage y on voit que Scipion, ne connoif-
fant point l'oifiveté ; employoit fon
loifir à méditer des projets ; & fe par-
lant à lui-même , n'a voit pas befoin de
compagnie pour avoir de l'entretien.
Ainfi le manque d'occupation , & la
fblitude > deux chofes qui rendent les
Gg
5:j"4 Pense'es
languorem afferunt c&teris , illnm acut*-
bant , otium & folitudo.
Nunquam ( 4. ) mehercule ego neque
fecunias iftorum , neque teEla magnifica ^
neque opes > neque imperia , neque eus £
qitibus maxime adfirïtiifunt , voluptates-
in bonis rébus aut expetendis ejfe du xi ::
quippe chm viderem^rebus bis circumfluen-
tibus , ea t amen de fider are maxime > qui-
bus abundarent. Neque enim expie tur un-
quam , nec fatiatur cupiditatis jîiis : neque
folum ea qui habent y libidine augendi cru-
ci an tur yfed, etiam amittendi metu. In quo,
equidem continentijfimorum hominum, ma-
jor um nofirorum^ fœpe requiro pruden-
tiam , qui hœc imbe cilla & commutabilia*
-pecuniœmembra , verbo bona putaverunt
appellanda , cltm re M faftis longe aliter
judicaviffent. Toléfine bonum cuiquam
malo ejfe ? aut potejl quifquam in abun-
dantia bonorum ipfe ejfe non bonus ? Atqui
ijîa omnia talia videmus , ut etiam im-
probi habeant ^ & obfint prcbis. Quanir
(4.) Farad, I.^ ir,
DE ClC Ï'R ON. fyf
àutrcs parelfeux y étoient un aiguillon
pour lui.
Je ne comptai jamais pour de vé-
ritables biens , ni les tréfors , ni les
palais 5 ni ces places qui nous donnent
tin grand crédit 5 ou qui nous mettent
l'autorité en main ? ni ces plaifirs ,
dont les hommes font efclaves. J'ai
toujours vu que la même avidité fe
confervoit au milieu de l'abondance :
car la foif des paflions ne fe ralïafie,
ne s'étanche jamais : & Ton eft tour-
menté 5 non feulement par l'envie
d'acquérir 3 mais par la crainte de
perdre. Auffi n'approuvé-je pas fort
nos ancêtres ? qui étoient la vertu
même > d'avoir donné le nom de biens
à des richeflfes frivoles &c périflables :
eux , dont la conduite faifoit aflez
voir qu'ils en jugeoient tout autre-
ment. Un bien pourroit-il être nuifi-
ble quelquefois ? ou l'homme qui pof-
fede abondamment ce qui eft bon ,
pourroit-il lui-même n'être pas bon i
Or ces prétendus biens font de nature
à être le partage du crime 5 & la ruine
G g ij
5,56 Pen s e'es
ubrem licet irride at , fi quis vult ;.. pluî
apud me tamen <vera ratio valebit , quant
<vulgi opinio. Ne que ego un quant bon a
perdidijfe d'wam , fi quis pecus aut fupel-
leUilem amiferit : neque non fiepe lauda-
ho fapientem illum , Biantem , ut opinor 3
qui numeratur in feptem ; cujus cum pa~
triam Frienen cepiffet hoftis , c&terique ita
fugermt , ut multa de fuis rébus fecum
afpor tarent s cum effet admonitus à quo*
dam , ut idem ipfe faceret : Ego v^rô ,
inquit , facio. Nam omnia mea porto
mecum. Me h&c ludihria fortuna, ne,
Jua quidem putavit , qu& nos appellamus
eùam bona. Quid efl igitur , qmret
aliquis > bonum? Quod reftum , & ho^
neftum , & cum minute eft > idfalum opi*
nor Bonum.
Inprimis (y ) conflituendum ejf9 quos
nos , & quales effe velimus , & in qm
génère vit & : qu<z deliberatio ejl omnium
difficillima. Ineunte enim adolefcentiâ^
DÊ GlCERON. ^57
de la vertu. Qu'on me trouve donc ri-
dicule , fi Ton veut : je ne laifferai pas
d'écouter la droite Raifon , pluftôt
que les préjugez vulgaires : je ne dirai
point d'un Homme qui perd fes trou-
peaux 3 ou fes meubles ? qu'il perd
les biens : & fou vent je répéterai avec
éloge la réponfe, je crois, de Bias,
l'un des fept Sages. Après la prife de
Priéne fa patrie r les vaincus 3 eo>
fuyant , câchoient d'emporter une par-
tie de leurs effets. Quelqu'un l'aver-
tit d'en faire autant, jiufli fais-jv , dit-
il. J'emporte tout ce qui ejl à moi. Il
ne regardoit pas feulement comme
quelque chofe qui fût à lui , ces jouets
de la fortune , que nous ofons appeler
des biens, Qu'eft-ce donc r me direz-
vous , qui mérite ce nom ? Je ne re-
connais pour tel , que ce qui eft con-
forme à la juftice > à l'honneur, &c m
la vertu.
Voyons d'abord ce que nous vou-
lons être ; quel genre de vie nous voiw
Ions embralïer. Rien de fi difficile
que de bien prendre fon parti. On eft
5*5 S Pensées
Gum efl maxima imbecillitas confilii , tum
id fibi quifque genus &tatis dégrada con-
flituit , quod maxime adamavit. Itaque
antè implicatur aliquo certo génère curfii-
que vivendi, qukm potuit , quod opti-
mum effet , judicare. Nam quod Hercu-
lem Prodicium dicunt ( ut efl apud Xeno-
phonîem ) cum primkm pubefceret ( quod
tempus a natura ad deligendum y quam
quifque viam Vivendi fît ingreffurus > da-
tum efl ) exiffe in folitudinem , atq?te ibi
fedentem , dm fecum multàmque dubitaf-
fe y cnm du as cerner et vias , imam Vb-
luptatis > alter am Virtutis , utram ingredi
melius effet : hoc Herculi , Jovis fatu edi-
to , potuit fort affe contingere : nobts non
item > qui imitamur , quos cuique vifum
efl , atque ad eorum fludia tnflitutdque
impellimur .
Ad hanc autem rationem quoniam
maxïmam vim natura habet , fortuna.
proximam : utriufque omnino ratio ha-
benda efl in de lige n do génère vit <z ; fed
natura magis : multo enim & firmior efl0
& conflantior.
(6) Ceft-à-dire , félon ce oui eft rappor-
té d'Hercule par le Sophifle Frodicus.
DE ClCERON, f 5 9
jeune , on n'a point encore le juge-
ment formé , chacun fe tourne du
côté où fon goût le porte. Ainfi ren-
gagement fe trouve pris T avant que
l'on fût capable de juger quel auroit
été le mieux. Xénophon raconte qu a
Fâge où le poil vient au menton y âge
où il elt naturel qu on falîe choix d'un
état 5 l'Hercule ( 6 ) de Prodicus alla
dans un defert , où deux routes fe pré-
fentérent à lui , celle de la Volupté r
ôc celle de la Vertu. Qu'à la vûe de
ces deux routes , affis & rêveur , il.
fut long-temps à examiner laquelle
méritoit la préférence. Je veux bien
croire cela d'Hercule, fils de Jupiter :
mais ce n'eft pas ce qui fe pratique
communément. On cherche à le mou-
ler fur quelqu'un , & on a envie de
faire comme on voit que d'autres ont.
fait.
Pour nous déterminer avec fagefTe 5
nous avons premièrement à confulter
lios difpofitions naturelles -y Se fecon-
dement , la fituation de notre fortune*
Mais nos difpofitions fur -tout; car
elles font bien moins capables de chan-
$6<> P E N S B*E S
Fhilippim ( 7 ) quidem Macedonum
regem , rébus geflis & gloriâ fuperatum
à filio s facilitate & humanitate videa
Jùperiorem fuijfe. Itaque alter femper
rnagnus , alter fœpe turpiffîmus fuit : u&
reUè préLcipere videantur , qui monent y
ut quanib fuperiores fumus , tanto nos ge-
ramus fummijfîks.
(7)0fEc.I. z6*
Adhibenda ( 8 ) efl qu&dam reverentia*
adversks homines 5 & optimi cujufque
& reliquorum. Nam negligere quid de fe
qui/que fentiat , non fotum arrogantis efi %.
jid etiam omnino dijfolutu
( 8 ) Ibid. *8.
Xerxes ( 9 ) quidem refertus omnibus
prœmiis donjfque fortunœ > non equitatu ,
non pedefiribus copiis , non navium mul-
& l Tufcul. V. 7.
Philippe y.
DE ClCERON.
Philippe 3 Roi de Macédoine , fut
un Conquérant moins fameux que
Ion fils : mais il l'emporta de beau-
coup en bonté , en humanité. Jamais
la vraie grandeur ne fe démentit en
lui : au lieu que dans la vie de fon
fils , il y eut de vilaines taches. On a
bien rai fou de nous dire 5 que plus
nous fommes au deiïus des autres ,
plus il nous convient d'être modeftes
ôc retenus.
Refpe&ons les hommes , & non-
feulement les honnêtes-gens , mais le
public en général. Pour méprifer ce
qu'il penfe de nous y il faut plus que
de l'orgueil -, il faut ne conferver pas
un refte de probité &c d'honneur.
roi»
Xerxès , à qui la Fortune avoit
prodigué toutes fes faveurs , puillan-f
tes armées , flottes nombreufes , tré-
fors inépuifables , n'étant pas encore
fatisfait > propofa un prix à qui pour-
Pensées
tuudine , non infnito pondère auri con-
tenais , prœmium propofuit , qui inveniffet
novam voluptatem. Quâ ipsâ non fuit
contentus : neque enim unquam finem in-
ternet libido. Nos vellem pr&mio elicere
poffemus 9 qui nobis aliquid attulijfet ,
quo hoc firmius crederemus : V'xrtutem
ad beatè vivenàum fe ipsâ ejfe conten*
tam.
Qu& efi ifia ( i ) in commemoranda
pecunia tua tam infolens ojientatio ?
fohifne tu dives \ Pro dît immortales !
egone me audivijfe aliquid , & didicijfe ,
non gaudeam ? Solûfne tu dives ? Qjiid fi
ne dives quidem ? qaid fi pauper etiam}
Quem enim intelligimus divitem ? aut> hoc
verbum , in quo homme ponimus } Opinor
in eo y cui tanta poffeffw efl , ut ad liber a-
liter vivendum , facile contentus fit ; qui ,
nihil qu<trat , nihil appetat , nihil optet
ampliks. Animus aportet tuus , fe judi-
cet divitem , non hominum fermo , neque
pojfejfiones tua : nihil fibi deejfe putet >
(i)Parad. VI, i.
D! ClCERONf. 36*3
roic trouver un nouveau plaifîr. On
lui en trouva , dont il ne fut pas en-
core content , parce qu'en effet la foif
du plailir eft infatiable. Pour moi 5 je
fouhaiterois qu'en propofant auiïi une
récompenfe , on pût exciter quelqu'un
à découvrir une nouvelle raifon 5 qui
achevât de nous convaincre > que pour
vivre heureux , il ne faut qu être ver-
tueux.
Par ce faftueux , par cet înfolent
récit que vous (2) faites de vos richeC
les,croyez-vous perfuader qu'il n'y ait
que vous de riche ? Jufte Ciel ! je me
ferois cultivé l'efprit en pure perte ?
Vous feul êtes riche ? Mais , fi vous
ne l'étiez pas ? Mais , fi même vous
étiez pauvre ? Car queft-ce qu'on
entend par un homme riche ? Je
m'imagine qu'on veut dire quel-
qu'un à qui fon bien fuffit pour vivre
honorablement , & dont les defirs fe
bornent à ce qu'il a. Vos immenfes
( 2, ) On croit que ceci regarcîoit Crafîus 5
le plus riche particulier de fon temps.
H h ij
5 G\ Pensées
nihil curct ampliks. Satiatus eft , aut
contentus etiam pecunia ? concedo , dïves
es. Sin autem.pr opter aviditatem pecunia,
nullum qu&ftum turpem putas , cum ifti
ordini ne honeftus quidem pojfit ejje nllus :
fi quotidie fraudas , decipis , pofcis , pa-
cifceris , aufers , eripis : fi focios fpolias ,
éirarium expilas : fi teftamenta amie or um
>expe£las , aut ne expe&as quidem, at
ipfe fuppoms : hœc utrum abundantis , an
egentis figna funt ? Animas hominis , di~
ws9 non arça appellari folet. Quamvis
illa fit plena , dura te inanem videbo , di-
vitem non putabo. Etenim ex eo , quan-
tum cuique fatis eft , methmtur homi-
nés divitiarum modum. Filiam quis ha-
bet? pecuniâ eft opus. Duas? majore.
Tlures ? majore etiam. Et fi , ut aiunt >
Danai quinquaginta fint filU : tôt dotes
magnam qu&runt pecuniam. Quantum
( 3 ) Il n'étojt permis à un Sénateur de
faire aucune forte de trafic.
DE ClCERON, 36^
revenus , & ridée qu'on en peut avoir ,
ne décident pas de votre opulence. Vo-
tre cœur en peut décider lui feul. Rien
ne le tente , il ne connoîc nul befoin 5 il
eft raflafié , ou du moins content ? Vous
êtes riche , je l'avoue. Mais fi vous
ne trouvez aucune manière de gagner
honteufe 5 vous qui êtes d'un rang
pour lequel ( 3 ) il n'y en a point d'hon-
nête ; fi tous les jours c'elt quelque
fourberie nouvelle , quelque traité
frauduleux , quelque tour de fripon ,
quelque vol ; fi vous pillez 5 & les
Alliez , & le Tréfor public ; fi vous
mandiez des Teftamens , qui vous
foient favorables , ou fi même vous
en fabriquez : dites-moi , font- ce là
des fignes d'opulence , ou d'indigent
ce > C'eft le coeur 5 ce n'eft pas le cof*
fre , qui fait l'homme pécunieux. En
vain le coffre regorgera d'or & d'ar-
gent 3 fi le cœur n'elt pas rempli. On
doit mefurer fes richelïès à fes befoins^
A-t-on une fille ? il faut avoir de quoi
la marier. Pour deux , il faudra en-
core plus. Pour un plus grand nom-
bre 5 encore plus. Et fi , comme Da*
naiïs 5 on en avoit cinquante , tant de
H h iij
$66 Pense* es
enirn cuique opus efl , ad id accommoda-
tar , ut anîè dixi , divitiarum modus.
Qui igitur non filias plures , fed irwume-
rabiles cupiditates habet , quœ brevi tem-
pore maximas copias exhaurire poffint >
hune quomodo ego appellabo divitem >
ckm ipje etiam egere je fentiat ?
Sit ( 4 ) hic Jermo , in quo Socratici
maxlmè excellunt , lenis , miniméque per-
îinax. Infit in eo lepos. Nec vero > tan-
quant in pojfeffionern fuam venerit , ex-
cludat alios : fed cum reliquis in rébus ,
tum in fermone communi , wicijfuudinem
non iniquam putet. Ac videat in primis ,
quibus de rébus loquatur : fi feriis , fie-
*veritatem adhibeat s fi jocofis , léporem.
In primtfque provide at , ne fiermo vitiura
aliquod indicet inejfe in moribus : quod
maxime tum filet evenire , cum fludiosè
àx abfentibus detrahendi causa , aut per
ridicnlum , aut fieverè , maledicè , con-
tumelioféque dicitur. Habentur autem
pkrumque fermones aut de domefiieis ne-
(4) Offic. I. 37.
DE ClCERON. 367
dots iroicnt loin. Car le befoin , en-
core une fois , eft ici la règle. Un hom-
me qui aura donc , ne difons pas plu-
fieurs filles , mais des paffions fans
nombre, capables d'abforber en peu
de temps les plus amples patrimoines,
eft-il riche ?#Il ne fent que trop lui-
même fa pauvreté.
Parlons avec cette douceur , qui
diftinguoit les difciples de Socrate.
Jamais d'opiniâtreté. Toujours des
grâces. Qu'on ne s'empare point de
la converfation , ainfi que d'un do-
maine qui feroit à nous en propre :
mais la , comme ailleurs , fouffrons
que chacun ait fon tour. Paroiffons
graves , ou enjouez à propos , félon
que la matière le demande. Prenons
garde fur-tout à ne pas donner mau-
vaife opinion de nous : ce qui ne man-
que guère d'arriver à ceux qui ne mé-
nagent pas les abfens , & qui fe font
un plaifir, ou de faire rire à leurs
dépens , ou de les cenfurer , de les
noircir, de les mettre en pièces. Or-
dinairement la converfation roule , ou
H h iiij
3 68 Pense3 es
gotns , aut de repitblica , aut de artîum
(iudiis atque doffrwâ. T)anda igitur
opéra cft , ut eriam fi aberrare ad alla
cœperit , ad htc revocetur oratio : jed ,
vitcunque aderunt : neque enim cmnes
iifdem de rébus , nec omnï ^empore ynec
fimiiiter deleffiamur. Ariimadvertendum
eft eùam , quatems fermo délégation em
habeat : & , ut incipiendi ratio fuerit ,
ita fit definendi modus.
Ihemiftocles ( 5 ) cum confuleretur 9
utrkm bono v'tro pauperi , an minus pro^
bato diviti filiam collocaret : Ego verô y
inquit y malo virum y qui pecuniâ egeat 3
quàm pecuniam 3 quœ viro.
(5) °ffic* II* z0*
Tr&clarè ( 6 ) Socrates > hanc mam
étd gloriam p>rox\mam & quafî compen*
(6) Ibid. Cap. 11.
DE CTCERON. 369
far nos propres affaires s ou fur les af-
faires publiques 5 ou fur quelque point
d'érudition : & quand elle s'écarte 3
il eft bon de la ramener à quelqu'un
de ces objets : mais félon l'occaîion :
car tout le monde n'aime pas à par-
ler des mêmes chofes ; &c ce qui plaît
le plus dans un temps , peut ne pas
également plaire dans un autre. Ajou-
tons que pour ne pas ennuyer ? quel-
que raifon que l'on ait eue d'entamer
le difcours 5 il faut favoir le finir.
On demandoit à Thémiftocle, fi
deux hommes recherchoient fa fille 5
l'un pauvre , mais d'une probité re-
connue ; l'autre riche , mais d'une
réputation équivoque , lequel il pré-
féreroit ? y aime mieux 3 dit-il , un hom-
me [ans argent , que de r argent , & point
d'homme.
Pour arriver à la gloire par le plus
court chemin , appliquons-nous , di-
foit très-bien Socrate , à être réelle-
ment ce que nous avons envie de
$J0 P E N S E* E S
diariam dicebat ejfe , fi quif id ageret l
ut , qualis haberi vellet , talis ejjet. Qùod
fi qui fimulatione , & inani ojîentatione ,
& fitlo non modo fermone , fed etiam
vultu , Jlabilem fe gloriam confequi pojfe
rentur , vehementer errant. Ver a gloria
radices agit , atque etiam propagatur :
fitta omnia celeriter , tanquam flofculi ,
décidant , nec fimulatum potefi quidqaam
ejfe dhaurnum*
Prœclarè ( 7 ) epifiola quadam Aie-
xandrvim filium Fhilippus accufat , quod
largitione benevolentiam Macedonum con-
fettetur. Qux te , malum 5 inquit, ra-
tio in iftam fpem induxit , ut eos tibi
fidèles putares fore, quos pecuniâcor-
rupifles ? An tuid agis, utMacedo-
nés non te regem fuum , fed mini-
ftrum 8c pra^bitorem fperent fore î
(7) offic. II , i?.
Noflrd ( S ) duodecim Tabitlœ cUm per-
faucas res capite fanxiffent , in his ham
(8) Fragm. lib. VI , de Rep.
DE ClCERON. 37I
paraître. On fe trompe fort, fî Ton
le flatte de pouvoir conftamment mé-
riter l'eftime des hommes par de vains
dehors , par un mafque de vertu, par
un air 5 par un langage étudié. Tout
ce qui n'eft qu'apparence > dure peu :
ce font des fleurs 5 qui , à peine éclo-
fes, tombent de l'arbre : mais la vé-
ritable gloire tient à de profondes ra-
cines 5 &c croît toujours.
Philippe , fur ce qu'Alexandre fon
fils cherchoit à gagner le cœur des
Macédoniens par des largefles, lui en
fit des reproches , & avec raifon. Oh
eft donc votre efprit , lui écrivoit-il ,
de croire que des hommes que vous aurez*
corrompus à force d'argent , vous feront
fidelles ? Votre deffein efl-'xl > que les Ma-
cédoniens comptent que vous ferez. > non
leur Roi > mais leur Tréforier 9 leur
valet ?
Parmi les cas puniiïables de mort ,
que nos douze Tables reftreignent à
un bien petit nombre > celui-ci en eft
372. P E N S E* E S
quoque fanciendam putaverunt , Si quîs
occentaviiFet y five carmen condi-
diilèt 5 quod infamîam afferret 5 fla-
gitium ve alteri. Prœclarè. Judicïts enim ,
ac magïjlratuum difceptationibus legitï-
mis propofitam vitam , non poetarum in-
geniis habere debemus s nec probrum au-
dire y nifieklege> ut refpondere liceat >
& judicio deféndere.
Velle ( 9 ) quod non deceat , id ipfum
miferrimum eft : nec tam rniferum efl ,
non adipifci quod velis , qudm adipifci
velle quod non oporteat.
( 5> ) Fragm. Hortenf.
'ïhemifiocîes ( 1 ) fenur Sertphio eut"
dam in jurgio refpondijfe , cum ille di-
xijfet > non eum fuâ , fed patriœ gloriâ
Jplendorem ajfecutum : Nec hercule ,
inquit^ fi ego Seriphius eilem , nobi-
lis : nec tu y fi Athenienfis efles , cla-
rus unquam fuilîès.
( ï ) DeSenecî. Cap. 3.
(2) Sériphe , aujourd'hui Serfino , eft
une mauvaife petite île de l'Archipel.
DE ClCERON. J7J
tin 9 De chanter , ou de compofer des
vers, foit injurieux, foit diffamatoires*
Et cette loi eft fort fage. Car c'eft à
la Juftice, c'eft aux Magiftrats que
nous femmes refponfables de notre
conduite , & non aux fantaifies d'un
Poète. On ne peut attaquer notre hon-
neur que devant un Tribunal où il
nous foit libre de nous défendre.
On eft bien malheureux > de conce-
voir des projets criminels : &c le com-
ble du malheur , ce n'eft pas de man-
quer l'exécution, c'eft de goûter le
projet.
Un homme né dans l'île ( z ) de
Sériphe , & qui avoit quelque difpute
avec Thémiftocle , lui reprocha qu'il
devoit toute fa réputation à fa patrie.
J'avoue , reprit Thémiftocle , que fi
fétois né dans ton île , mon nom neût ja-
mais fait de bruit : mais four toi , quand
tu aurois été Athénien , jamais tu riau~
rois été connu.
374
Pensées
Ducdequadraginta ( 3 ) ^##0/ tyran-
nus Syracufanorum fuit Dionyjîus , r i*?^
Y C^xx tf^Mj" d77;70.f domination occu-
pavijjet. Qua pulchritudine urbem , qui-
bus autem opibus praditam , fervitute
opprejfam tenait clvitatem ? Atqui de hoc
homirte à bonis aulloribus fie feriptum
accepimus , fummam fui/Je ejus in viila
temperantiam , m rebufque gerendis -vi-
rum acrem & induflrium , eundem ta»
men maleficum natura , & injujium. Ex
quo omnibus , bene veritatem intuenti-
bus i videri necejfe efl miferrimum.
Ea enim ipfa qua concupierat , ne tum
quidem , ckm omnia Je pojfe cenfebat ,
confequebatur. Qui cum effet bonis pa-
rentibus atque honefio loco natus , abun-
darétqae & aqualium familiaritatibus 9
& confuetudine prof inquorum s crede-
bat eorum nemini. Sed us , quos ex fa*
miliis locupletum fervos delegerat , &
quibufdam convenis 9 & ferïs barbaris
corporis euftodiam commitubat. Itapro~
pter injuftam dominatus cupiditatem , in
(3 ) Tufcul. V. 20, & 21.
DE ClCERQN. 375
Pendant trente-huit ans , 8c dès
l'âge de vingt-cinq , Denys exerça
un pouvoir tyrannique dans la belle
êc îlorilïante ville de Syracufe , où il
avoit opprimé la liberté. On fait par
des écrivains dignes de foi ? que ce
fut un homme d'allez bonnes mœurs ;
propre d'ailleurs & à former & à con-
duire de grands delfeins ; mais natu-
rellement mal-faifant , & injufte :
très- éloigné , par conféquent , d'être
heureux 9 li Ton juge fainement de lui.
Arrivé ? en effet 5 à cette fouverai-
ne puilfance , qui étoit fa paffion 5 il
ne goûtoit pas le plaifir d'y être ar-
rivé. Quoiqu étant de bonne famille,
il eût de quoi fe faire une fociété ai-
mable parmi fes égaux , & dans le
fein de fa parenté ; au contraire , fe
défiant d'eux tous , il fe faifoit garder
par des étrangers , par de miférables
barbares , par des efclaves choifis
entre ceux qui fe trouvoient dans les
meilleures maifons de Siracufe. Pour
fe conferver une domination injufte ,
il fe condamnoit lui-même ainfi à une
376 Pense* es
carcerem quodammodo ipfe fe induferat.
Quïn etiam , ne tonfori collum commute-
ra , tondere plias fuas docuit. Ita fordido
ancillarlque artificio regiœ virgines > ut
tonfiricuU ^ tondebant barbam & capil-
lum patris. Et tamen ab Us ipfis 9 cum
jam ejfcnt adulta > ferrum removit , infti*
tultque y ut candentibus juglandhtm pu-
taminibus barbam fibi & capillum adu-
rerent.
Ciimque duas uxores haberet , Ariflo-
machen , c'wem fuam , Doridem autem
Locrenfem , fie noUu ad eas ventitabat ,
ut omnia fpecularetur & perferutaretnr
antè. Et , cum fojfam latam cubiculari
leffo circumdedtffet , ejûfque fojfœ tranfi-
tuni ponticulo ligneo conjunxijfet : eum
ipfum , ckm forum cubiculi clauferat y
detorquebat.
Idémque cum in communibus fuggeftis
confijlere non auderet 9 concionari ex
turri alta folebat.
Atque is cum pila ludere vellet ,
( ftudiosè enim id fattitabat ) tunicam-
fe
DE C I C E R O N. 377
efpèce de priion. Mais bien plus ; n'o-
fant fier fà gorge à un barbier , il vou-
lut que fes filles apprirent à rafer :
& ces jeunes Princelfès 5 réduites à
une fondtion fi balfe , faifoient la bar-
be &: les cheveux à leur père. Quand
elles furent plus avancées en âge , il
ne crut pas même devoir leur foufirir
du fer entre les mains ; & il leur apprit
à employer des coquilles de noix brû-
lantes , pour faire l'office du rafoir &
des cifeaux.
Il avoit deux femmes , Ariftoma-
que , qui étoit de Syracufe 5 & Do-
ris 5 qui étoit de Locres. Jamais il ne
palîoit la nuit dans leur appartement y
qu'il n'eût vifité auparavant , & fouil-
lé par-tout. Un large folfé , avec un
petit pont de bois ? entouroit la cham-
bre où étoit le lit ; Se quand le Tyran
étoit arrivé , il retiroit ce pont à lui ,
ôc fermoit la porte au verrouil.
Pour haranguer le peuple 5 com-
me il n'eût olé fe tenir dans les Tri-
bunes ordinaires , il montoit au haut
d'une tour.
Il aimoit fort la paume ; 8c un jour
fe deshabillant pour y jouer , il donna
li
37S P E N S e' E S
que poneret , adolefcentulo , quem dîna-
bat , tradidijfe gladium dicitur. Hic cum
quidam familiaris jocans dixijfet : Huic
quidem certè vitam tuam commit-
tis : arrififsétque adolefcens : utrumque
juffit interfici : alterum , quia viam
demonfiravijfet interimendi fui ; alte-
rum , quia id dittum rifu approba-
<vij]et. Atque eo fafto fie doluit , ut nihil
gr ovins tulerit in vita. Quem enim m*
hementer amarat , occiderat. Sic difira-
hiintur in contrarias partes impotentium
cupiditates. Cum huic obfecutus fis , Mi
eft repugnandum.
Quanquam hic quidem tyranmts ipfe
judieavit qukm ejfet beatus. Nam cùm
quidam ex ejus ajfentatoribus Damocles
commemoraret in fermone copias ejus 9
opes , majeftatem dominâtes , rerum
abundantiam , magnifie entiam &d,ium re-
giarum s negarétque unquam beatiorem
quemquam juijfe : Vifne igitur 3 inquit ,
ô Damocle , quoniam hxc te vira dele-
âat 5 ipfe eandem deguftare , & fortu-
nam experiri meam ? Cum Je ille cupere
dixijfet 5 collocari jujjit hominem in aureo
DE ClCERON, 375)
ion cpée à garder à un de les jeunes
favoris. Voila donc , lui dit un de fes
amis en plaifantanc , quelqu'un à qui
vous confier vos jours. A ces mots , le
jeune homme lourit. Tous les deux j
par fon ordre 5 furent mis à mort ;
l'un , pour avoir indiqué un moyen
de lui ôter la vie ; l'autre , pour avoir
témoigné par un foûrire 5 qu'il en-
tendoit un tel difcours. Jamais le
Tyran n'éprouva douleur comparable
a celle d'avoir fait périr ce jeune hom-
me qu'il avoit éperdûment aimé. Voilà
comme les pallions ne s'accordent
guère. Vous ne fatisfaites l'une qu'aux
dépens de l'autre.
Preuve qu'il connoitibit bien lui-
même fon état. Un de fes Courtifans ,
nommé Damoclcs 5 exaltoit fon opu^
lence , le nombre de fes troupes , l'é-
tendue de fon pouvoir , la magnifi-
cence de fes palais^ 5 fes richelfes en
tout genre ; & concluoit que jamais
perfonne n'avoit été fi heureux. Hé
bien, puifque cela vous par oh fi beau > lui
dit le Tyran , fierie%rVous d'humeur a en
gpûter un peu , & a voir par vous-même
quel efl mon fort ? Il accepta de tout
380 P E N S EJ E S
leBo , firato pulcherrimo , textili firagu*
lo , magnifias operibus piBo : abacofque
complures ornavit argento auroque cda*
to. Tum ad menfam eximiâ forma pue-
ros dele&os juffit covfiflere , ebfque nuturn
illms intuentes diligent er minifirare. Ade-
rant unguenta , corons : incendebantur
edores : menfœ conquifitijfimis epulis ex-
truebantur. Fortunatus fîbi Damocles
videbatur. In hoc medio apparatu fui-
gentem gladlum , è lacunari fetâ equinâ
aptum , demitti juffit , ut impenderet ilïtus
beati cervicibus. Jtaque nec pulchros illos
mimftratores ajpiciebat , nec plénum artis
argentum : nec rnanum porrigebat in
menfam : jam ipfœ defluebant cor on œ :
denique exoravxt tyrannum , ut abire
liceret , quod jam beat us nollet ejje,
DE ClCERON. 3 8 î
fbn cœur. On le place fur un lie d'or ?
couvert de riches carreaux , & d'un
tapis , dont l'ouvrage étoit fuperbe.
On étale fur plufieurs buffets une ma.
gnifique vailfelle d'or &c d'argent. On
fait venir de jeunes efclaves 5 tous
d'une rare beauté , ôc qui dévoient
fixer les yeux fur lui pour le fervir au
moindre figne. On prodigue les effèn-
ces, les guirlandes 5 les parfums. On
couvre la table des mets les plus ex-
quis. Voilà Damoclès qui nage dans
la joie. Au milieu de cet appareil , le
Tyran fit fufpendre au plancher un
glaive étincelant, qui ne tenoit qu'à
un crin de cheval , & qui donnoit jufte
fur la tête de cet homme fi enchanté
de fa fortune. A l'inftant fes yeux ne
virent plus 5 ni ces beaux efclaves
qui le fervoient ? ni cette magnifique
vailîelle : il perdit l'envie de toucher
aux ragoûts : déjà fes guirlandes tom-
boient d'elles-mêmes : il demanda
enfin au Tyran la permillion de fe re-
tirer : qu'il ne vouloit plus être heu,-
reux.,
382. Pensées
Solebat ( 4 ) narrare Fompehis , Je >
cum Rhodum veniffet decedens ex Syria ,
audire voluiffe Pofîdomum : fed cnm du-
divijjet eum graviter ejfe œgrum > quod
vehementer ejus artiu laborarent , vo-
luiffe tamen nobilijfîmum philofophum w-
fere : quem ut vidiffet } & JalutaviJJet ,
honortfictjque verbis projecutus effet > mo-
le flê que Je dixiffet ferre , quod eum non ,
poffet audire : at ille , Tu vero 5 inquit ,
potes : nec committam, ut dolor cor-
poris efïîciat 5 ut fruftrà tantus vir ad
me venerit. Itaque narrabat , eum
graviter & copiofè de hoc ipfo ; Nihil
eiïe bonum , nifi quod honeftum effet,
cubantem difputavijje : càmque quafi fa-
ces ei doloris admoverentur , fape dixiffe 9
Nihil agis dolor : quamvis lis mole-
ftus 5 nunquam te eiïe confitebor ma-
lum.
(4 ) TufcuU II. 1$ .
(5)Pline VII , 30. rapporte cette particu-
larité. Tompeius intraturus Tofiâonn fapientiA
frofejfione clan domum , fores percuti de more
à Itèlore vetuit ; & fafces literarum janua fub-
mîjit is y cuï fe Ortens Occidmfme fubmiferat.
DE ClCERON.
3S5
Pompée a fouvent raconté qu'à fou
retour de Syrie , partant par Rhodes ,
où étoit Polidonius , il eut deffein
d'aller entendre un Philofophe de
cette réputation : que comme il apprit
que la goutte le retenoit chez lui, il
voulut au moins lui rendre vifite : &
qu'après lui avoir ( j ) fait toute forte
de civilitez , il lui témoigna quelle
peine il rellentoit de ne pouvoir l'en-
tendre. Vous le pouvez. , reprit Poli-
donius 5 & il ne fera pas dit qiïune dow
leur corporelle foit caufe quun fi grand
homme ait inutilement prirta peine de fe
rendre chez. moi. Pompée ajoutoit qu'en-
fuite ce Philofophe 5 dans fon lit ,
dikourut gravement , éloquemment 5
fur ce principe même , £>jfil n'y a
de bon que ce qui eft honnête : & qu'à
diverfes reprifes , dans les momens
où la douleur s'élançoit avec plus
de force ? Douleur , s'écrioit-il , tu
as beau faire : quelque importune que
tu fois , je n 'avouerai jamais que tu fois
un mal.
384
Pensées
Quotus ( G ) quifquephilofophorum in-
venitur , qui fit ita moraws , ita anima
ac vicâ conflitutus , ut ratio poflulat ?
qui difciplinam fuam , non oftentationem
fcientiœ , fed legem vitœ putet ? qui ob-
temperet ipfefibi > & decretis fuis pareat 3
Vider e licet alios tantâ levitate & jaïïa-
ïïione , ils ut fuerit non dïdicijfe melius :
alios pecuniœ cupidos ? glorU nonnullos ,
multos libidinum fer/vos : ut cum eorum
<vita mirabiliter pugnet oratio. Quod qui-
dem mihi videtur ejfe turpiffimum. Ut
enim , fi grammaticum fe profejfus quif-
piam , barbare loquatur , aut fi abfurdè
canat is , qui fe habere velit muficurn y
hoc turpior fit , quod in eo ipfo peccet ,
cujus proftetur fcientiam : fie philofophus
in ratione vitœ peccans , hoc turpior efi y
quod in officio , cujus magifter ejfe vult »
labitur , artémque <vita profejjus , delin**
qiiit in vit a.
(6) Tufcul.II, 5.
Trouve-
DE ClCERON, ^
Trouve-t-on beaucoup de Philofo-
phes ? dont les. mœurs 9 dont la façon
de penfer , dont la conduite foit con-
forme à la raifbn : qui falïënt de leur
art, non une oftentation de favoir ,
mais une règle de vie : qui s'obéiiïent
à eux-mêmes , & qui mettent leurs
propres maximes en pratique ? On
en voit quelques-uns fi pleins de leur
prétendu mérite , qu'il leur feroit plus
avantageux de n'avoir rien appris
d'autres , avides d'argent ; d'autres ,
de gloire ; plufieurs 3 efclaves de leurs
plaifîrs. Il y a ^ entre ce qu'ils difent
Ôc ce qu'ils font 5 un étrange contra-
ire. Rien 5 à mon avis , de plus hon-
teux. Car enfin 5 qu'un Grammairien
parle mal , qu un Muficien chante,
mal , ce leur fera une honte d'autant
plus grande 9 qu'ils pèchent contre
leur art. Un Philofophe donc , lors-
qu'il vit mal 5 eft d'autant plus mépri-
fable , que l'art où il fe donne pour
maître > c'eft l'art de bien vivre.
3.S6 Pensées
O Tire 9 fi quid ( 7 ) ego adjûro 5
curâmve levaiïo,
QucT nunc ce coquit 5 & ver fat in
pedlore fixa 5
Ecquid erit pretii ?
/Jm verjîbus iifdem mihi ajfari te ,
Attice , quibus affatur Flamimnum
Iile vir , haud magna cum re ? fed.
plenu fideL
Quanquam certo fcio > non* ut Flami-
mnum ,
Sollicitan te 5 Tire 3 fie no&éfque
diéfque.
JV^'/ modération em animi tui> &
dqaitâtem : iéque non cognomen fohim
Athenis déport ajfe , fed humanitatem &
prudentiam intelligo : & tamen fufpicor ,
ïifdem rébus te , qu'ibus meipfîtm , inter-
dum gr avilis commoveri : quarum con-
(7) SeneB% cap. T. C'eft Pexorde ou îa
préface du dialogue fur la Vieïlleffe. Nous
en avons plusieurs Traductions , faites par
des Auteurs eftimez. Il fera utile aux jeunes
gens de les comparer , pour mieux voir
combien notre langue fournit d'expreffions
& de tours , qui rendent abfolument la mê-
me p en fée.
DE ClCERON, 3S7
Si je puis 3 cher Titus a calmer la <vio~
lence
Des maux > dont en fecret tu te Jcns
déchirer ,
De ta reconnoijfance
Quel prix dois-je efpérer ?
Àinfi parloit a Flamininus 3
Cet homme ( S ) pauvre en biens*
mais riche en probité s
& je crois , Atticus 3 pouvoit
vous tenir le même langage 5 quoique
je vous fâche très-éloigné d'être, com-
me Flamininus ?
Jour & nuit agité de troubles & d'a-
larmes.
Votre ame m'eft connue : rien ne la
dérange : & un furnom îfeft pas tout
ce que vous avez rapporté d'Athènes,
mais vous y avez appris à être hom-
me 5 & à vous fervir de votre raifbn.-
Avec tout cela j'ai peur quil n'y ait
( 8 ) C'eft d'Ennius que cela s'entend.
L'application qui fe fait ici de Tes vers5 eft
fondée fur ce que Titus étoit un prénom
commun à Flamininus , & à Pomponius ,
furnommé Atùcus > à caufe du long fé jour
qu'il avoit fait à Athènes.
3 88 P e n s e' e s
folatio & major efi 9 & in aliud tempus
différencia. Nunc autem mxhi vif ara efi de
Jeneiïute aliquid ad tefcribere. Hoc enim
onere , quod mxhi tecum commune efi ,
aut jam urgentis , aut certè adventamis
fenefîtmis , & te , & meipfum levari volo.
Etfi te quidem id modicè ac fapienter
( ficut omnia ) & ferre , & laturum ejfe
certo Jcio. Sed mxhi , ciim de fine Bute ail*
quid vellem fcribere , tu occurrebas dig-
nus eo mimer e , quo mer que nofiriim corn-
mimiter uteretur.
Mlhi quidem tta jucunda hujus tïbri
confeBio fuit > ut non modo omnes abfterfe-
ritfeneclutis moleftïas , fcd effecerit mollem
ctiam , & jucundam feneïïutem. Nun-
quam igitur fatis laudari digne poterit
philofophia 3 cui qui pareat , omne tempus
Salis fine rnoleftia poffu degere. Sed de
c citer is & dixirnus multa > & fœpe dice-
( 5> ) Les troubles de la République, pen-
dant les guerres de Céfar & de Pompée.
( i ) On voit par là que Cicéron prati-
quait ce qu'il recommande aux autres , de
ne travailler à Fexorde , que quand le corps
de l'ouvrage eft fait.
DE ClCERON, 3 8^
$es momens où il vous arrive , com-
me à moi , d'être plus frappé qu'il ne
faudroit de certains ( 9 ) événemens 3
dont en effet il n'eft pas âifé de fe
confoler. Une autrefois , nous y peu-
ferons. Quant à préfent , j'ai dellèin
de m'entretenir avec vous fur la vieil-
leife : car déjà elle s'appefantit fur
nous ; ou du moins nous en fentons
les approches : & je veux travailler a
nous rendre ce fardeau léger. Vous
êtes fi modéré 5 fi fage , que vous le
portez 5 & continuerez à le porter
fans peine. J'en fuis certain. Mais vou-
lant écrire fur ce fujet , j'ai cru qu'un
Ouvrage dont l'utilité nous fera com-
mune 5 devoit vous être offert.
Pour moi 5 en le comporant , j'y ai
pris ( 1 ) tant de plaifir , que non feu-
lement l'a vieiHeffe ne me ièriibie plus
rien avoir d'affreux , mais que même
elle fe montre à moi avec des charmes.
Quels éloges donc ne font pas dûs à
la Philofophie5 puifqne l'homme, pour
être neureux à tout âge 5 n'a qu'à lui
obéir ? J'ai relevé ailleurs les autres
obligations que nous lui avons 3 & je
les rappellerai foiîvent. Il s'agit de
39o Pense' bs
mus. Hune librum de jcneUute ad te mi-
Jîmus,
Omnem autem fermonem tribuimus non
Tithono, ut Arïfto Chius (parum enim
ejfet auBcritatis in fabula) fed M. Catoni
feni > quo majorent auBoritatem haberet
or alto. Apud quem , Lalium & Scipionem
facimus admirantes , quod is tam facile fe-
netlutem ferat , itfque eum refpondentem*
Quifi eruditiks videbitur difputare , quàrn
confuevit ipfe in fuis libris , attribuuo Grœ-
cis literis , quarum confiât eum perfiudio-
fum fuiffe in feneffute. Sed quid opus cjî
plura ? jam enim ipjïus Catonis fermo
explicabit nofiram omnem de feneBute fen~
tentiam.
(2) Philofophe Stoïcien , qu'il ne faut
pas confondre avec un autre Ariflon * Péri*
patéticien , qui étoit de l'île de Cos,
Cujufvis ( 3 ) homïnis efl errare : nul-
lius , nifî infipientis , in errore perfeve**
rare.
(3 ) Philippic. XII. z.
D £ Cl CERONi 3 91
la vieillefle, dans récrie que je vous
envoie.
Je n'y fais point parler Tithon,
comme a fait en pareil cas Arifton (2)
de Chio.Un perfonnage fabuleux n'au-
roit point afîèz d'autorité. Pour don-
ner plus de poids à mon difeours 5 je
le mets dans la bouche du vieux Ca-
ton , en fuppofant que c'eft ce qu'il
répond à Scipion , & à Lélius , fur
l'étonnement qu'ils lui témoignent ,
de ce que fon grand âge l'embarraiïe fi
peu. Au cas que vous lui trouviez ici
plus d'érudition , qu'il n'en fit entrer
dans fes propres ouvrages , attribuez
cette différence à l'étude des auteurs
Grecs, qui, comme nous favons, fit
l'occupation de fes dernières années.
Mais pourquoi un plus long préam-
bule ? Voici que Caton va lui-même
vous dire tout ce que j'ai penfé fur ce
fujet.
Pour fe tromper , il ne faut qu'être
homme : mais pour s'obftiner dans
fon erreur ? il faut être fou.
Kk iiij
P E N S E* E î
Quid eft ( 4 ) liber tas ? Poteftas Viven-
di, ut velis. Quis igitur vivit , ut vult ,
nifi qui reïïa fequitur , qui gaudet officio ,
cui vivendi via conjîderata atque provifa
eft ? qui legibus quiâem nonpropter metum
paret , fed eas fequitur atque colit , quia
id falutare maxime ejfe judicat : qui nihil
dicit , nihil facit y nihil cogitât denique y
nifilibenter ac libère : cujus omnia conftlia,
ré/que omnes quas gerit , ab ipfoproficif-
cuntur , eodémque referuntur : nec eft
ulla res , qu& plus apud eum polleat ,
qiùim ipfius voluntas , atqtie judiciurn :
cui quidem etiam , qu& vim habere maxl-
7nam dicitur 9 fortuna ipfa cedit : qu& 5
Jîcut fapiens poeta dixit , Suis cuique
Jfingitur moribus. Soli igitur , hoc contin-
git fapienti , ut nihil faciat invitus , nihil
dolens > nihil coaUus.
( 4 ) Paradox. V. i.
( 5 ) Volonté , dans le langage des Stoï-
ciens , ne fe dit que d'une volonté éclairée
S: conduite par la Raifon. Car fi c'en1 la paf-
fion qui agit , ce n'eft pas l'homme qui
veut, c'eft pluftôt une caufe étrangère à
l'homme. Voyez Tufcul. IV. 6.
DE ClCERON,
39 5
Qu'eft-ce qu'être libre ? Pouvoir
vivre comme on veut. Or quelqu'un
vit-il comme il veut , fi ce n'eft un
homme guidé par la raifon ; qui fe
plaît à fon devoir ; qui a fon plan de
vie, fait avec réflexion ; qui obéît
aux loix , non par crainte > mais par
fbumifïïon 5 & avec refpeél , parce
qu'il 'fait que le falut en dépend ; qui
ne dit rien 5 ne fait rien , n'entreprend
rien 3 que de fon goût , & de fon gré ;
qui part toujours ( y ) de fa volonté r
fans autre but que de l'accomplir y &c
fans que rien au monde foit capable
de l'engager àfe gouverner autrement
qu'il ne veut , & qu'il ne croit le de-
voir. Quelque puifiTante qu'on croie la
Fortune , elle n'a point d'empire fur
lui : car , comme l'a dit un Poète fen-
fé 5 chacun , par fon propre caractère , fe
fait fa fortune. Àinfi l'homme fage effc
le feul qui ne fe trouve jamais expofé
à rien faire par force , ni à regret»
35H
P E N S E5 E S
Iratos ( 6 ) propriè dicimus exijfe de
potejîate , id efl , de confilio > de ratione ,
de mente : horum enim potejlas in totum
animum ejje débet. His aut fubtrahendi
funt ei , in quos impetum conantur face-
re , dura Je ipfi colligant ( quid efl autem
fe ipfum colligere 9 nifi difftpatas animi
partes rurfum in fmtm locum cogère ? )
aut rogandi , orandîque funt , ut , fi
quant hahent ulcifcendi >vim , différant
in tempus aliud 9 dum defervefcat ira.
Defervejcere autem certè fignificat ardo-
rem animi invita ratione excitatum. Ex
quo illud laudatur Archytœ , qui 9 ckm
villico fatlus effet iratior , Quo te mo-
do , inquit , accepiffem 5 nifi iratus
elîèm }
(6) Tufcul. IV. 3*.
( 7 ) Archytas étant allé de Tarente fa pa-
trie , à Métapont où Pythagore enfeignoit ,
il y fit un long féjour , pendant lequel il ne
fbngea qu'à bien profiter fous ce Philofo-
phe. A Ton retour, il trouva Tes terres clans
un pitoyable état , par la négligence de fon
Fermier : & ce fut à cette occafion , qu'il
tint le difcours qui eft rapporté ici* On
DE ClCUON, 3 5
On dit particulièrement d'un hom-
me en colère , qu il ne fe poiféde
plus : ce qui fignifie qu'il n'écoute
plus la Raifon ; car la Raifon nous
rend maîtres de nous , & c'eft: par
elle qu on fe poiféde. On eft obligé
d'ôter de devant les yeux d'un hom-
me irrité 3 les perfonnes à qui il en
veut , 8c on attend qu'il fe foie remis.
Or , qu'effc-ce que fe remettre , il ce
n'eft faire que les parties de l'ame ,
qui viennent d'être dérangées , fe re-
trouvent dans leur état naturel ? On
prie, on conjure cet homme irrité,
de fufpendre un peu fa vengeance ,
Se de n'agir point dans les premiers
bouillons de fa colère. Or ces bouil-
lons , qu'eft-ce autre chofe qu'un feu
violent , qui s'eft allumé dans le cœur,
au mépris de la raifon ? Vous favez ,
à ce fujet , le bon mot ( 7 ) d'Archy-
tas 5 qui , étant irrité contre fon Fer-
mier, Comme je te traiterois, lui dit-il,
fi je nétois pas en colère ?
peut voir là - de/Tus Valére Maxime , lib.
IV , cap. 1. Ext. 1,
P E K S L £ S
Hyppias , a}??2 Olympiam ( 8 )
»//7^ » maxima Ma quenquennali cele^
briîate ludorum , gloriatus efl , cunUa,
penè audiente Gracia , m^i/ ^ ulla in
arte rerum omnium , quod ipfe nefciret :
nec folum has artes , quibus libérales
doftrinœ atque ingenua continerentur ,
Geometriam , Muficam , lit er arum co-
gnitionem , & Poetarum , atque Ma 9
quœ de naturis- rerum , quœ de hominurà
morïbus , quœ de rébus publieis diceren-
tur : fed annulum , quem haberet , pal-
Hum y quo amittus > foccos , quibus in-
dutus ejfet , fe fua manu confecijfe.
Apud ( 9 ) Grœcos fer tur incredibilï
quadam magnitudine confilii atque ingenà
Athenienfis Me fuijfe Themi/locles : ad
quem quidam doElus homo , atque in pri-
mis eruditus accejfijfe dicitur , eique artem
memoriœ , quœ tum primltm projerebatw y
( S ) De Orat.III. 32.
(9 ) De Orat. II. .74.
( 1 ) On peut voir Qukniliea , XI. £
DE ClCERON.
397
Hippias étant allé à Olympie pour
ces Jeux folemnels , qui revenoienc
de cinq ans en cinq ans ? 8c où pres-
que toute la Grèce étoit raffèmblée ,
le vanta publiquement de favoir la
Géométrie , la Mufique , la Gram-
maire , les Poètes , la Phyfique , la
Morale , la Politique ; & que non-
feulement il polTédoit tous les arts
libéraux , mais que la bague qu'il avoir
au doigt , que le manteau dont il
étoit couvert , que fa chauifure mê-
me , c'étoit l'ouvrage de fes mains.
ThémiPiiocle , ce fameux Athénien ,
que les Grecs regardent comme un
prodige d'efprit & de bon fens 3 fut
abordé , dit-on , par un Savant du
premier ordre , qui lui offrit de lui
enfeigner cette mémoire ( i ) artifi-
cielle 3 dont rinvention étoit alors
toute récente. Thémiftocle lui ayant
demandé ce que c'étoit que cet art :
Ceft , dit Thomme de Lettres , Fart
3 9 S Pense' es
pollicitum ejfe fe traditurum. Cum Me
quœfijfct , quidnam illa ars efficere pojfet ,
dixijfe ïllum dotlorem , ut omnia memi-
nijfet : & ei Themifoclem refpondijfe ,
gratius fibi il lu m ejfe faUurum ^fi fe obli-*
vifci quœ vellet , qukm fî meminijfe , do-
cuijfet.
l'heophrafus ( i ) moriens accufafje
naturarn dicitur , quod cervis > & cor-
nicibus <vitam dhiturnam , quorum id
nihil intereffet s horninibus , quorum ma-
xime interfuijjet 3 tam exiguam vitam
dediffet : quorum fî atas potuijjet ejfe
longinquior , futurum faiffe , ut omnibus
pcrfeffiis artibus , omni doUrinà hominum
vît a erudiretur. Querebatur igitur s fe
tum , cum illa vider e cœpijjet «, ex tin-
gui
Omnes ( 3 ) immenwrem bcmficii ode~
runt : eamque injuriam in deterrenda libe-
ralitate fiùi etiam fieri j eumque 3 quifa~
eut , communem hojlem tenuiorum putant.
( OTufcuLIÎL 28,
(j)Offic. IL 18.
DE ClCERON. 399
de fe fouvenir de tout. J'aimerois bien
mieux 5 répondit Thémiftocle 5 que
vous palliez m'enieigner k oublier ce
que je voudrois.
Théophrafte , en mourant , faifoit,
dit-on , un reproche à la Nature , de
ce qu'elle avoit accordé une fi longue
vie aux cerfs & aux corneilles 3 qui
n'en avoient nul befoin ; tandis que
pour nous , qui pouvions en faire un
excellent ufage , il y a des jours fi
bornez. Avec une vie plus longue 3
difoit-il 5 l'homme auroit pu acquérir
toutes les fciences > perfectionner tous
les. arts. Il fe plaignoit de ce qu'en
commençant à favoir 3 il ceifoit de
vivre.
Un ingrat eft haï de tout le monde >
& comme fon injuftice tend à refroi-
dir la générofïcé , chacun s'y croit inté-
refle perfonnellement. On le regarde
comme l'ennemi commun de tous
ceux qui font dans le cas d'avoir be-
foin qu'on leur falTë du' bien.
P E N S E* E S
Pythagoram ( 4 ) Phliuntem ferunt
<veniffe , eumque cum Leonte , principe
Phliafïorum , do fie & côpiosè d]fjeruiffe
qu&dam. Cujus ingenium & eloquentïam
cum admirants effet Léon , quœfiviffe ex
eo > quâ maxime arte confideret. At illum
artem qu'idem fe /cire nullam , fed effe
philofophum. Admiratum heontem no-
vitatem nominis , quafiffe , quinam effent
philofophi , & qind inter eos & reliquos
ïnter effet* Pythagoram autem refpondiffe ,
Jimilem fibi videri vitam hominum , & ,
mercatum cum , qui haberetur maximo
ludorum apparatu 5 totius Grœciœ celebri-
taie. Nam ut illic alii corporibus exerci-
tatis gloriam & nobilitatem coron <z pétè-
rent : alii emendi aut vendtndi qu&ftu &
lucro ducerentur : effet autem quoddam
genus eorum , Idque vel maxime inge-
nuum 5 qui nec plaufum , nec lucrum
qu<zrerent , fed vifendi causa venirent ,
fludioséque perfpicerent quid ageretur ,
& quo modo : item nos quafi in merca*
tus quandam celebritatem ex urbe ali~
( 4) Tufcul. V. 3.
Pythagore
r> I Ciceron.
401
Pythagore étant arrivé , dit-on , à
Phliunte , dilcourut favamment 5 &
avec éloquence y devant Léon 5 Chef
des Phliaiîens , qui 5 charmé de ce
qu'il venoit. d'entendre , lui demanda
quel étoit (on métier. Pythagore ré-
pondit qu'il n'en favoit aucun y mais
qu'il étoit Pbilofophe. A ce mot , dont
la nouveauté frappa Léon 5 Qu'eft-ce,
dit-il , que des Philofophes 5 & par où
différent-ils des autres hommes ? Je
trouve , reprit Pythagore , que ce
monde-ci relîemble à ces grandes af-
femblées où la Grèce entière fe rend
pour la célébrité des Jeux. Phifieurs
y font attirez par l'envie de fignaler
leur adreife dans les combats , & de
remporter: le prix : plufieurs y vien-
nent pour trafiquer : d'autres 5 qui
font les plus honnêtes gens 5 ne cher-
chent ni applaudilîement , ni gain t
mais fe trouvent- là feulement par cu~
riofité 5 & fans autre delfein que de
regarder ce qui s'y palfe. Tous . pour
y arriver , font partis de quelque ville,-
Orc'eft ainfi que nous femmes par-
4 o z Pense' es
qua , fie in hanc vitam ex alia vita &
natura profeiïos ; alios gloriœ fervire ,
altos peeuniœ : raros ejfe quofdarn , qui ,
cœterif omnibus pro nihxlo habitis 3 rerum
naturam ftudiosè intuerentur : hos fie ap-
pellare fiapiemiœ Jîudiofos , id efi enim
philofophos : & ut illic liber aliffimum
effet 9 Jpeiïare 3 nihil fibi acquirentem ,
fie in vita longe omnibus fîudïis contem*
plationem rerum , cognitionémque prœ-
fiare.
( 5 ) Voîlà le fameux dogme de Pytha-
gore , touchant la Métempfychofe.
DE C I C E R O N. 405
tis d'une autre vie 5 d'une autre ( 5 )
exiftence , pour arriver en ce monde ,
où les uns tâchent d'acquérir de la
gloire ; d'autres , des richelies s quel-
ques-uns , en petit nombre , s'appli-
quent à connoître la Nature ; &
comptent tout le refte pour rien. Voi-
Jà les Philofophes , c'elt-à-dire , les
amateurs de la fageiïe : & comme le
plus beau rôle dans les Jeux publics r
eft celui de fpedateur ; de même la
plus belle & la plus noble occupation
en ce monde y c'eft l'étude.
L Cj
TABLE
DES ARTICLES.
L S Ur la Religion .... Page 21.
II. Sur r Homme 4p.
III. Sur la Conscience 85,
IV. Sur les PaJJîons 99.
V. Sur la Sagefe 1 2 1 .
VI. Sur la Probité. 143.
VII. Sur r Eloquence 171.
VIII. Sur V Amitié 15)7.
IX. Sur laVieillejfe . ...... 245,
X. Sur la Mort 273.
XI. Songe de Scipion 271»
XII. P en fée s diverfes . . ♦ . . . 335.
APPROBATION.
JAi lu , par l'Ordre de Monfeigneur le
Chancelier,un Ouvrage qui a pour titre ,
Penfées de Ctceron pour fervir a F éducation de
lajeuneffe ; & il m'a paru qu'on ne pouvoit
ni concevoir un deffein plus utile , ni le
mieux remplir. A Paris, ce 20. Février 1744.
S A L L I E R.
PRIVILEGE DU ROI.
LOUIS par la grâce de Dieu , Roi de
France & de Navarre : A nos arnez 8c
féaux Confeillers les Genstenans nos Cours
de Parlement , Maîtres des Requêtes ordi-
naires de notre Hôtel , Grand-Confeil , Pré-
vôt de Paris , Baillis , Sénéchaux , leurs
Lieutenans civils , & autres nos Jufticiers
qu'il appartiendra , Salut. Notre très-
cher & bienamé le Sieur Abbé d'Olivet,
Fun des quarante de notre Académie Fran-
çoife y Nous ayant fait remontrer qu'il auroit
ci-devans obtenu nos Lettres de Privilège
pour Ces Traductions & autres Oeuvres fous
le titre d'Entretiens de Cicéron fur la Nature
des Dieux , Philippiques dcDemoflhène , Ca~
tilinaires de Cicéron , Tufculanes , ^ pen~*
fées choifies de Cicéron , Traitez. & Remar-
ques fur la Langue Franpoife , Opufcules fur
divers fumets , dont il defîroit donner une
nouvelle édition , comme aufli en faire im-
primer d'autres qui ne le font pas encore.
Mais que le temps porté par lefdites Lettres
étant expiré , il nous auroit en confequence
fait fupplier de lui accorder nos Lettres de
continuation de Privilège fur ce néceffaires,
offrant pour cet effet de les faire imprimer
en bon papier & beaux caractères , fuivant
la feuille imprimée & attachée pour modèle
fous le contre -fcel des Préfentes. A ces
causes , voulant favorablement traiter
ledit Sieur Expofant , Nous lui avons per-
mis & permettons par ces Préfentes de faire
imprimer toutes fefdites Traditions & au-
tres Oeuvres de fa compofition , en un ou
plufieurs volumes , conjointement ou fépa-
rément , & autant de fois que bon lui fem-
blera , & de les faire vendre & débiter par
tout notre Royaume pendant le temps de
vingt années confécutives , à compter du
jour de la date defdites Préfentes ; Fai-
sons défenfes à toutes fortes de perfonnes
de quelque qualité & condition qu'elles
foient , d'en introduire d'impreffion étran-
gère dans aucun lieu de notre obéiflancc ,
comme au(Fi à tous Libraires , Imprimeurs
& autres d'imprimer , faire imprimer , ven-
dre , faire vendre , débiter , ni contrefaire
lefdits Ouvrages ci-deffus fpécifiez , en tout
ni en partie , ni d'en faire aucuns extraits
fous quelque prétexte que ce foit > d'aug-
mentation , correction , changement de ti-
tre ou autrement, fans la permiffion ex-
preffe ou par écrit dudit Sieur Expofant ^
ou de ceux qui auront droit de lui , à geift
de confifcation des Exemplaires contrefaits?
& de trois mille livres d'amende contre cha-
cun descontrevenans, dont un tiers àNous ,
un tiers à l'Hôtel-Dieu de Paris , & l'autre
tiers audit Sieur Expofant , & de tous dé-
pens , dommages & intérêts : A la charge
que ces Préfentes feront enregiftrées tout au
long fur le Regiftre de la Communauté des
Libraires & Imprimeurs de Paris , dans trois
mois de la date d'icelles; que l'impreffion de
ces Ouvrages fera faite dans notre Royau-
me & non ailleurs ; & que l'impétrant fe
conformera en tout aux Règlement de la
Librairie , & notamment à ceiui du 10.
Avril 1725. Qu'avant que de les expofer en
vente , les Manufcrits ou Imprimez qui au-
ront fervi de Copie à Timpreffion defdits
Ouvrages , feront remis dans le même état
où l'Approbation y aura été donnée > ès
mains de notre très-cher & féal Chevalier
le Sieur DaguefTeau , Chancelier de France9
Commandeur de nos Ordres , Se qu'il en
fera enfuite remis deux Exemplaires de cha-
cun dans notre Bibliothèque publique , un
dans celle de notre Château du Louvre , &
un dans celle de notredit très-cher & féal
Chevalier , le Sieur DaguefTeau , Chance-
lier de France ; le tout à peine de nullité des
Préfentes : Du contenu defquelles vous
mandons & enjoignons de faire jouir ledit
Sieur Expofant & fes ayans caufe, pleine-
ment & paifiblement , fans foufîrir qu'il
leur foit fait aucun trouble ou empêche-
ment. Voulons que la Copie défaites Pré-
fentes j qui fera imprimée tout au long au
commencement ou a la fin defdits Ouvra*
ges , foit tenue pouv dûement fîgnifiée*, 8t
qu'aux copies collati., renées par l'un de nos
amez & féaux ConfeiJlers & Secrétaires, foi
foit ajoutée comme à l'original ; Comman-
dons au premier notre Huiffier ou Sergent
de faire pour l'exécution d'icelles tous acles
requis & néceiTaires , fans demander autre
permifiion , & nonobftant clameur de Haro,
Charte Normande , & Lettres à ce contrai-
res : Car te! eft notre plaifîr. Donné à Parisr
le vingt-feptiéme jour du mois de Mars ,
l'an de grâce mil fept cent quarante-quatre ,
& de notre Règne le vingt-neuvième. Ps£
le Roi en fon Gonfeil. SAINSON,
THE 6ET7Y CENTER
UBRARY